Billets classés sous « référendum »

Le calme feutré des collines verdoyantes rehaussées de clochers vieux de plusieurs siècles, la présence tranquille de troupeaux de moutons, les routes sinueuses et pratiquement désertes… Tout cela donne l’impression, en arrivant près de la capitale Édimbourg, que rien ne peut bouleverser l’ordre des choses en Écosse.

Et pourtant.

Cette région a été le théâtre de cruelles batailles entre divers royaumes, particulièrement entre Écossais et Anglais. Et même si le débat référendaire actuel n’a plus rien à voir avec les guerres médiévales, le potentiel de divisions historiques est bien réel.

Le débat entre partisans et opposants à l’indépendance est toutefois resté très civilisé. Comme me le dit le chauffeur de taxi qui me mène vers la capitale : « Avec tout ce qui se passe dans le monde actuel, c’est extraordinaire de pouvoir changer autant de choses avec seulement un crayon et un bulletin de vote! »

Il y a bien eu quelques engueulades bien senties sur les trottoirs de l’East End de Glasgow et des frustrations évidentes de partisans du non qui n’osent pas afficher leurs couleurs de peur d’être étiquetés anti-Écosse. Mais on n’entend pas parler de familles déchirées par ce débat comme ça a été le cas au Québec en 1995. Peut-être parce qu’il n’y a pas de facteur linguistique qui divise les Écossais des Anglais. C’est ce que croient plusieurs analystes que j’ai consultés et qui avaient suivi les campagnes référendaires québécoises dans le passé.

Autre différence majeure, l’Écosse a déjà été un pays indépendant. Pendant trois siècles. On sait que c’est possible. Même les partisans du non le reconnaissent.

On s’attend à ce que plus de 90 % des 4,3 millions de personnes inscrites sur les listes exercent leur droit de vote.

Tout le monde vous le dira, ici, et mon chauffeur de taxi le premier, quel que soit le résultat du vote, au final, c’est toute l’Écosse qui gagne à l’issue de cette campagne référendaire. D’abord parce que la législature écossaise obtiendra plus de pouvoirs, de toute façon, promesse de Westminster… et surtout, parce que la majorité des Écossais est maintenant plus politisée que jamais. La politique, au sens noble du terme, n’a jamais été aussi vivace que maintenant au pays du kilt et du whisky.

En complément : quelques unes de journaux qui illustrent la place du référendum dans les médias




L’Écosse se séparera-t-elle bientôt du Royaume-Uni, auquel elle avait été rattachée en 1707 après quatre siècles d’une première indépendance, acquise avec le grand William Wallace, devenu Braveheart au cinéma?

En tout cas, entre Londres et Édimbourg, le sujet est revenu à l’ordre du jour depuis la réélection, en mai dernier, pour un second mandat, des indépendantistes du Scottish National Party (Parti national écossais). Et plus encore depuis le début janvier 2012, lorsque le gouvernement central de Londres a dit accepter le fait qu’il y aura bel et bien, dans les prochaines années, un référendum sur l’indépendance de l’Écosse… mais à ses conditions!

Querelle sur le calendrier

Londres veut que cette consultation se tienne au plus vite… et selon ses propres conditions de « clarté » et de formulation de la question. La polémique a éclaté lorsque le premier ministre écossais, Alex Salmond, lui a répondu : « M. Cameron, c’est nous, Écossais, qui allons décider quand, comment et selon quelles modalités on va le tenir, ce référendum. »

Résigné à un référendum sur la séparation de l’Écosse, le premier ministre britannique David Cameron exige une consultation rapide, dans les 18 mois tout au plus. Et il sait bien qu’en Écosse, l’option de l’indépendance reste aujourd’hui minoritaire : les sondages de la dernière année oscillent entre 30 et 40 % de OUI.

Mais il sait aussi qu’elle est en ascension, ce qui peut expliquer pourquoi il veut faire vite pour couper l’herbe sous le pied de M. Salmond. En disant : « OK à un référendum. Nous allons même vous aider à l’organiser. Mais avec un cadre législatif approprié, et au plus tard à l’été 2013. »

Salmond, lui, veut plutôt attendre la fin de son mandat. Il parle maintenant de l’automne 2014. Entre autres, parce qu’il pense qu’il a peut-être plus de chances en attendant un peu. Avec l’espoir, encouragé par les derniers sondages, que le OUI monte, que le sentiment national écossais vive un renouveau, grâce aussi à une économie – merci au pétrole de la mer du Nord – qui malgré la crise européenne ne va pas si mal.

Et puis dans l’ordre symbolique, 2014, ce sera le 700e anniversaire de la bataille de Bannockburn, à l’époque de la première indépendance écossaise. Ce sera aussi l’année des Jeux du Commonwealth à Glasgow. Curieusement, Alex Salmond a beau être un séparatiste écossais, il n’a rien contre la reine et la royauté. Alors le Commonwealth, c’est tout bon pour lui!

Une intervention qui fait boomerang

L’intervention de David Cameron et de ses ministres dans le débat écossais semble avoir fait boomerang. C’est d’ailleurs ce que la presse, tant britannique qu’écossaise, a écrit toute la semaine du 9 janvier. Selon un éditorialiste du quotidien The Scotsman d’Édimbourg, l’intervention tonitruante de Londres fait le jeu des indépendantistes : « Ce qui semblait il y a deux ans être le rêve perdu des nationalistes est aujourd’hui revenu en tête de l’ordre du jour… grâce au rusé Alex Salmond, qui a maintenant un jeu ouvert devant lui. »

Le 10 janvier, lors d’une tribune téléphonique à la radio de la BBC d’Édimbourg, beaucoup d’auditeurs ont appelé pour dire : mais de quoi se mêlent donc les Anglais? « Ils veulent nous organiser notre référendum? Alors moi je vais voter oui! » Certains intervenants ont également fait valoir que la présence des conservateurs au pouvoir à Londres les poussait à devenir plus favorables à l’indépendance écossaise.

Il faut savoir que le Parti conservateur est notoirement impopulaire en Écosse, où il n’a obtenu aux élections britanniques de 2010 qu’un seul député sur 59. Un peu comme le Parti conservateur canadien, très faible au Québec (16 % des voix), mais ayant obtenu presque 50 % dans le Rest of Canada. Un gouvernement central conservateur aliène les nationalistes et stimule l’indépendantisme en Écosse : un signe de ce qui pourrait se produire au Québec?

Cela dit, David Cameron a quand même des arguments lorsqu’il dit qu’il faut un cadre législatif. L’Écosse autonome n’a son propre Parlement que depuis 1999, avec des responsabilités limitées (éducation, services sociaux, infrastructures), et sans le pouvoir de lever ses propres impôts. Alors, pour changer le statut constitutionnel de façon légale, ça devrait en principe passer par Londres. C’est ce que font valoir M. Cameron et ses ministres.

Une question claire

Londres veut organiser un référendum légalement contraignant. Avec une question claire, unique, du genre : « Oui ou non, souhaitez-vous la séparation d’avec le Royaume-Uni? » La « loi sur la clarté » canadienne de 2000 inspire peut-être, en 2012, les chefs britanniques devant le nouveau défi écossais. 

La réponse d’Alex Salmond à cet argument massue de Londres? Eh bien! dit-il, moi je veux un référendum consultatif! Mais un référendum taillé à mon goût, avec l’arrière-pensée qu’il aura une portée morale très forte.

M. Salmond veut se réserver la possibilité d’une question avec trois réponses possibles : (1) statu quo (2), indépendance ou (3) superautonomie (appelée « dévolution maximale »). Il pourrait également poser une seconde question, sur la possibilité pour Édimbourg de lever directement ses propres impôts.

Le 12 janvier, Alex Salmond a publié dans plusieurs journaux, dont The Independent de Londres, un article dans lequel il dénonce les méthodes « thatchériennes » du gouvernement Cameron, disant qu’elles vont apporter de l’eau au moulin des indépendantistes. Il conclut : « La mondialisation va de pair avec le désir croissant des nations de gérer leurs propres affaires. L’Écosse se joindra bientôt à la grande famille des nations, en tant qu’indépendante et égale. »