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Rwanda-RDC : du génocide au fémicide

Mercredi 21 novembre 2012 à 16 h 39 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Aux amis et collègues qui me demandent pourquoi on devrait s’intéresser à l’interminable conflit entre la RDC et le Rwanda, je réponds : parce que c’est un immense drame humain. Avant d’être un affrontement très compliqué d’intérêts croisés — politiques et économiques —, la région des Grands Lacs est une poudrière qui a déjà fait plus de victimes que les guerres en Syrie et à Gaza.

« C’est un conflit tragique, humanitaire, où les femmes sont devenues des butins de guerre, a déclaré mercredi la ministre française Yamina Benguigui, déléguée à la Francophonie, à la sortie du Conseil des ministres. Les Congolaises sont un champ de bataille où on les massacre et viole à satiété. »

Dénonçant « un conflit sans image », la ministre a indiqué que des exactions visant délibérément les femmes avaient eu lieu après l’abandon, par des dizaines de milliers de réfugiés, des camps installés autour de la capitale du Nord-Kivu.

Je suis allée au Nord-Kivu il y a deux ans. Même quand la guerre prend une pause, les femmes dans cette région se font violer impunément. Dans un des camps de réfugiés autour de Goma, mis à feu et à sang par les rebelles dimanche, j’avais rencontré des femmes qui venaient d’être sauvagement attaquées au moment où elles allaient chercher du bois dans la forêt.

Seize femmes violées par des soldats de l’armée congolaise censés les protéger contre les rebelles qui campent dans la forêt. « Un seul homme m’a violée, m’avait dit Justine, une mère de six enfants, en s’excusant presque d’avoir été « épargnée ». La femme à côté de moi a été violée par deux soldats, son appareil génital est complètement détruit. »

Le viol est devenu une arme de guerre en RDC. Stephen Lewis, ancien ambassadeur du Canada à l’ONU et ancien envoyé spécial de l’ONU pour le VIH/SIDA en Afrique, avait inventé un mot pour décrire ce fléau : le « fémicide ». C’est reparti, les Congolaises, qu’elles soient Hutues ou Tutsies, qu’elles parlent swahili ou kinyarwanda, sont, encore une fois, les premières victimes de cette guerre insensée.

« Les bombes du Rwanda tombent sur nos maisons, nous allons mourir », criait mardi une maman congolaise en courant en fuite sur le bord d’une route de Goma. Dans l’extrait vidéo de Reuters, Kavira-Marie porte un bébé sur son dos, tire par la main un gamin d’une dizaine d’années, tient dans l’autre un bac de plastique bleu. On entend des coups de feu et des bruits d’explosion tout près.

La famille de Marie court le long d’un mur de pierres. Au-dessus de leurs têtes, trois soldats font le guet, debout sur le mur. Sous la visière de leur casque bleu, ils regardent le chaos, loin au-dessus de la mêlée. Quand les rebelles sont entrés dans la ville de Goma, les 18 000 militaires de la mission de l’ONU en RDC, qui sont là pour protéger les civils, ont encore une fois brillé par leur absence… ou leur laisser-faire. « Les gars de la MONUC (Mission de l’ONU au Congo), qu’ils nous laissent tranquilles dit Victor Kabengele avec un air de dégoût. Ils étaient là, ils ont vu les M23 (rebelles) arriver à l’aéroport et ils sont partis de l’autre côté, ils les ont laissés prendre l’aéroport. »

Il est frappant de voir les rebelles triompher aujourd’hui devant une foule immense dans le stade de Goma, entourés de caméras et d’appareils photo. Ceux qui ont humilié l’armée du Congo — avec l’aide du Rwanda, selon l’ONU et Washington — veulent que leur victoire et la déconfiture des hommes de Joseph Kabila soient vues partout dans le monde. Les massacres, eux, se font loin des caméras.

« Les rebelles exécutent sommairement ceux qui osent se mettre sur leur chemin ou refusent de coopérer, y compris des chefs traditionnels et des hauts fonctionnaires, affirme le chef de la mission de l’ONU en RDC, Roger Meece, de Kinshasa. On nous rapporte que le recrutement d’enfants-soldats est largement répandu, de même que les violences sexuelles et d’autres violations sérieuses des droits de la personne. »

Un autre chapitre du « fémicide » congolais vient de commencer. Ne pas s’y intéresser, c’est laisser des mères de famille mourir à petit feu sans rien dire. Certains silences tuent.

Pour plus d’information :

Au Congo, les femmes affrontent leurs agresseurs
Reportage diffusé au Téléjournal du 3 mars 2011

Reportage sur les femmes violées dans le camp de réfugiés de Goma (Téléjournal du 25 novembre 2010)

Diaporama sur Goma – 19 novembre 2012

Kinshasa se fait belle ces jours-ci pour recevoir en grand plus de 3000 visiteurs de 75 pays. On a rénové des hôtels, pavé des routes, rasé des marchés « illégaux », vidé des dépotoirs, déployé des armées de balayeurs, repeint les façades des petits commerces le long de la route de l’aéroport (aux frais des commerçants!). Tout est mis en oeuvre pour faire oublier aux délégués de la Francophonie qu’ils débarquent dans un pays en guerre.

Gare centrale de Kinshasa : des affiches annoncent la tenue du Sommet de la Francophonie dans la capitale de la République démocratique du Congo du 12 au 14 octobre 2012.
Gare centrale de Kinshasa : des affiches annoncent la tenue du Sommet de la Francophonie dans la capitale de la République démocratique du Congo du 12 au 14 octobre 2012.

Rien n’a été fait pour faire taire les bombes qui continuent d’exploser dans l’est du pays, bien loin de Kinshasa. Les attentats ont fait 18 morts depuis deux semaines à Goma, la capitale du Nord-Kivu, où les groupes armés continuent de tuer et de violer, comme si de rien n’était.

Le Sommet de la Francophonie se tient à Kinshasa, en RDC, du 12 au 14 octobre. L’hôte de ce grand happening est le président Joseph Kabila, réélu l’an dernier grâce à des fraudes massives, dénoncées par à peu près tous les observateurs congolais et internationaux indépendants. Le Canada a été un des principaux bailleurs de fonds de cette mascarade démocratique avec une aide de 9 millions. Depuis, la répression des opposants s’est généralisée, et l’est du pays est de nouveau à feu et à sang.

Les membres des forces rebelles au régime Kabila patrouillent une rue de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo
Les membres des forces rebelles au régime Kabila patrouillent une rue de Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo

En 1991, le sommet qui devait avoir lieu à Kinshasa s’était finalement tenu à Paris, en signe de protestation contre les violations des droits de la personne du régime Mobutu. Cette fois-ci, les dirigeants de la Francophonie n’ont pas eu la même gêne. Le président français, François Hollande, a menacé de boycotter le sommet. Mais finalement, il y sera. Tout comme Stephen Harper, Pauline Marois et une vingtaine d’autres chefs d’États et de gouvernements. Ils vont parler de l’avenir inquiétant de notre planète et du français, en déclin même en Afrique.

Abdou Diouf et ceux qui sont favorables au maintien du sommet à Kinshasa ont plaidé que c’était l’occasion rêvée de faire pression sur Joseph Kabila pour le ramener sur le chemin de la démocratie. L’occasion de montrer à la face du monde les horreurs commises en RDC, dont on ne parle jamais autrement.

Mais les ONG craignent que les délégués soient tenus loin de la dure réalité congolaise. « J’espère qu’on n’oubliera pas de montrer le pays réel, tel qu’il est », nous disait la Québécoise Élodie Martel, juste avant de repartir pour la capitale congolaise. La directrice adjointe d’OXFAM en RDC va recevoir la nouvelle première ministre du Québec dans les bureaux de l’ONG à Kinshasa. « C’est bien beau la Francophonie, dit-elle, on va montrer de beaux côtés et y a en beaucoup dans ce pays, mais il ne faut pas oublier que les combats perdurent, que la situation est excessivement difficile pour des milliers et des milliers de Congolais. »

En RDC, la violence de l’État sanctionne toutes les autres. Chaque jour, 1100 femmes, fillettes et garçons sont violés dans l’est du pays. Et 50 % sont agressés par des militaires ou des policiers.

Malgré l’accord de paix de janvier 2008, les combats n’ont jamais cessé de façon durable. Des groupes armés se disputent le contrôle de territoires pour taxer l’exploitation des mines d’or et de coltan, le « minerai du sang » qui sert à la fabrication des téléphones cellulaires. Des mines exploitées par des multinationales chinoises, américaines, canadiennes…

« Le conflit se déplace constamment, dit la directrice adjointe d’OXFAM en RDC. On n’arrive plus à suivre sur le terrain, c’est extrêmement difficile d’aider les populations. Tout le monde veut que ça se règle, mais il manque un leadership très fort. Il faudrait une coalition de pays pour faire pression sur le gouvernement de la RDC. Le Canada a perdu de sa crédibilité ces dernières années. Mais s’il veut revenir avec ce leadership, la place est là, il pourrait la prendre. Ce serait magnifique. »

Le premier ministre Stephen Harper compte parler des droits de la personne à Kinshasa. Mais piloter une offensive diplomatique pour mettre fin au chaos dans l’est du pays? Des minières canadiennes n’apprécieraient peut-être pas…

L’effet ivoirien

Mardi 8 novembre 2011 à 14 h 58 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Le scénario sanglant des élections en Côte d’Ivoire plane sur le scrutin du 28 novembre en République démocratique du Congo. Le président de la RDC, Joseph Kabila, rejette ce parallèle et, c’est vrai, il a pris les mesures pour ne pas marcher dans les traces de Laurent Gbagbo.  

Le président congolais a modifié la Constitution pour éliminer le deuxième tour des présidentielles qui permet aux forces de l’opposition de s’unir derrière un seul candidat. Et il n’a pas invité l’ONU à superviser le vote.  

Les dirigeants africains ont tiré des leçons de la crise ivoirienne, mais pas celles qu’on aurait pu souhaiter. Après avoir vu l’ex-président ivoirien s’accrocher au pouvoir après une « victoire » contestée, de nombreux présidents africains en quête d’une réélection s’arrangent plus que jamais pour la gagner de façon incontestable.       

Le sort tragique de Laurent Gbagbo n’a pas convaincu les chefs d’État de la nécessité de respecter la volonté du peuple exprimée dans les urnes. Depuis un an, on les a plutôt vus modifier les règles électorales ou les ignorer, afin d’augmenter leurs chances de réélection, ou de carrément garantir leur victoire. 

Le drame ivoirien, au lieu de décourager la magouille, semble avoir multiplié les mascarades électorales sur le continent.

Paul Biya, président du Cameroun depuis 30 ans, a été réélu en octobre, après avoir modifié la Constitution qui limitait à deux les mandats présidentiels. Les résultats officiels lui donnent 77 % des suffrages, mais le scrutin a été entaché d’irrégularités.   

Au Sénégal, le président Abdoulaye Wade a d’abord modifié la Constitution pour pouvoir solliciter un troisième mandat. Puis, en juin, il a voulu de nouveau modifier la loi fondamentale pour permettre aux Sénégalais d’élire un président et un vice-président sur la base d’un « ticket » qui, pour l’emporter, n’avait qu’à recueillir 25 % des suffrages au premier tour.

Wade souhaitait se présenter avec son fils Karim, devenu l’homme fort du gouvernement après avoir perdu les élections à la mairie de Dakar. Des émeutes ont forcé le président sénégalais à abandonner son projet. Mais la colère populaire n’empêche pas le président de 85 ans, un ancien opposant historique qui a fait de la prison, de déployer tous les moyens de l’État et des Mourides, la plus riche confrérie musulmane du pays, pour remporter les présidentielles de février 2012.   

En RDC, Joseph Kabila n’a pas encore l’usure du pouvoir de ses homologues sénégalais et camerounais. Va-t-il utiliser les mêmes vieilles méthodes pour se maintenir au pouvoir?  Dans ce pays encore déchiré par 15 ans de guerre, la plus meurtrière depuis la Deuxième Guerre mondiale avec plus de 5 millions de morts, la magouille électorale est explosive. Les « forces » de l’opposition sont, dans certaines régions, encore armées. 

Plusieurs personnes ont été blessées samedi à Lubumbashi, la capitale du Katanga, lors d’affrontements entre partisans de partis adverses qui s’attaquaient à coups de couteaux et de machettes.

« La tension monte aux quatre coins de la République démocratique du Congo à trois semaines des élections présidentielles et législatives. Les principales villes du pays connaissent de violents affrontements », lisait-on dimanche dans un blogue du Courrier international. « Depuis plusieurs mois, les ONG présentes sur place tirent la sonnette d’alarme et craignent une généralisation des violences. Le risque d’un scénario à « l’ivoirienne » plane sur le scrutin, dans ce pays encore très instable. »

Si la poudrière congolaise explose à nouveau, on se demandera à quoi servent les 20 000 Casques bleus de l’ONU qui « assurent la paix » dans le pays depuis 10 ans. Il faudra se souvenir que l’ONU a étroitement supervisé les élections en Côte d’Ivoire, et cela n’a empêché ni le dérapage postélectoral ni les massacres.