Billets classés sous « président »

Fin juin 2011, place de la Bastille, à Paris. Dans un bus à deux étages, la loge VIP improvisée spécialement pour l’occasion accueille quelques ministres du gouvernement du Québec et autres invités de marque. L’occasion est festive : le Québec prend la Bastille, un spectacle de musique de chez nous animé par notre collègue Monique Giroux. 

Dans la foule, un homme et sa femme se fraient un chemin, montent discrètement au second étage. Lui, plutôt frêle, pas très grand, l’air d’un intellectuel, d’un notaire de province diront certains, il est souriant. Elle, d’une beauté cinématographique, calme et très sérieuse. Ils serrent quelques mains, mais passent presque totalement inaperçus. Je m’approche. C’est François Hollande et sa compagne, Valérie Trierweiler. Ils ont aimablement répondu à l’invitation de la Délégation générale du Québec. Il est candidat à la primaire socialiste, parmi ceux qu’on connaît le moins. C’est un vague ancien secrétaire général du parti.

La majorité des ministres et dignitaires présents ignorent sans doute qui il est, et le couple reste plutôt à l’écart. Ils écoutent le spectacle. Nous échangeons quelques mots. « Monsieur Hollande, j’aimerais faire votre portrait pour la télévision canadienne. » Il sourit, aimable. « Mais bien sûr, sans problème, dit-il. Nous échangeons nos cartes de visite. Appelez- moi après les vacances, fin août, je serai à Paris. » J’étais à mille lieues de me douter que je venais de rencontrer celui qui moins d’un an plus tard serait président de la République.

Ce qui fut dit fut fait. Pendant la primaire, nous avons suivi François Hollande toute une journée, lors d’un voyage dans la ville de Tours. Dans le train, nous avions fait l’erreur de prendre des billets première classe. Ce n’est pas tellement le style de François Hollande. Il voyage, du moins il voyageait, en deuxième. Courtois, facile d’approche, expliquant aux trois journalistes présents, sans s’impatienter et souvent avec beaucoup d’humour, ses objectifs, ses rêves, sa stratégie. Un président normal? Mettez-en!

Dans la ville de Tours, c’est la course folle. De rassemblement en visite d’école, de rencontre avec des élus locaux en conférence de presse improvisée, le candidat Hollande est égal à lui-même. Trois choses me frappent.

Certains le disent terne et ennuyant, il est plutôt d’une drôlerie digne d’un humoriste. On le dit inconnu du grand public, il a l’air de connaître tout le monde. Il s’arrête à moult reprises pour un brin de causette. Et j’ai rarement vu un politicien aussi présent avec chacun de ses interlocuteurs. Finalement, sa détermination semble trancher avec l’histoire qu’on lui connaît, celle de l’homme qui cède toujours sa place, de celui qu’on traite de mou, de flou, de « Flanby » (du nom d’un dessert local, quelque chose entre le flan et le jello), de celui dont l’heure de gloire ne vient jamais parce que d’autres passent avant.

On n’a qu’à penser à 2007. Il voulait être candidat. Il a laissé sa place à la mère de ses quatre enfants, Ségolène Royal, avec le résultat que l’on sait. Mais lui, qui depuis tout petit rêve d’être président, sait que son heure est venue.

Dans l’interview qu’il m’accorde, à Tours, je lui pose la question : « Jusqu’à quel point voulez-vous être président? » « Pas au point de renoncer à mes convictions », me répond-il. Et il répond avec le même sérieux à la question bien plus légère : « Comment avez-vous fait pour réussir votre régime (il a perdu 10 kilos quand il a décidé de se lancer dans la course à l’Élysée)?» « En renonçant à tout ce que j’aime, mais ça valait la peine », a-t-il dit, nullement offusqué.

Il ne répondra pas à toutes les questions. Est-il d’accord avec le général de Gaulle et son ex-compagne, Ségolène Royal? Est-il pour un Québec libre? « Ségolène s’est fait piéger, dit-il, sans rien perdre de son amabilité, mais moi je suis pour qu’on entretienne de bonnes relations et avec le Québec et avec le Canada. Vous savez, mon fils vient de faire un stage dans un hôpital de Montréal et j’aime beaucoup le Québec. »

Plusieurs mois plus tard, trois jours avant le premier tour de la présidentielle, notre équipe se présente à son QG de campagne question de sentir un peu l’atmosphère. Nous avons rendez-vous avec un de ses porte-parole. En arrivant, celui-ci nous invite à rejoindre François Hollande dans son bureau. « Quand il a su que c’était la télévision canadienne, il a tenu à vous rencontrer en personne », nous dit-il. 

Après tous ces mois de campagne, je rencontre un François Hollande inchangé, toujours aussi souriant, répondant à toutes les questions comme un bon élève. « La force du gentil » est le sous-titre d’une de ses nombreuses biographies qui viennent de paraître. On ne saurait mieux dire.

Nous parlons de sa stratégie d’entre deux tours, des attaques virulentes qu’il a dû essuyer durant toute la campagne. J’hésite à lui poser la question : « On dit que votre campagne est terne, que vous êtes terne… » Je sais qu’il me répondra ce qu’il a déjà répondu à d’autres : « Mais je ne vous demande pas de m’épouser. La politique, ça n’a pas à être flamboyant. On a déjà tellement souffert de cette dérive personnelle, par cette exhibition permanente. »

François who? se demande-t-on aujourd’hui dans de nombreuses capitales dans le monde.

Je l’ai revu place de la Bastille, la nuit du 6 mai. La boucle était bouclée. Il venait d’être élu président de la République. Une foule innombrable l’acclamait.

François Hollande, un président normal.

Sarko blues

Lundi 7 mai 2012 à 12 h 19 | | Pour me joindre

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Nicolas Sarkozy quitte après avoir concédé la victoire à son adversaire dans un discours à ses partisans à la Mutualité, à Paris
Nicolas Sarkozy 

Quand je suis arrivé au poste de correspondant de Radio-Canada à Paris, en septembre 2006, je n’avais pas une grande connaissance de la politique française. Vue du Québec à ce moment, Ségolène Royal, flamboyante madone de la gauche, semblait favorite pour remporter la présidentielle de 2007.

Pourtant, à peine débarqué, j’ai immédiatement été frappé par l’effervescence incroyable qui entourait le nom de Nicolas Sarkozy. Il suffisait alors de s’asseoir à la terrasse d’un café et de tendre l’oreille pour réaliser qu’à presque toutes les tables, il n’était question que de « Sarko ». Il soulevait les passions, pour ou contre. Personne n’était indifférent.

Cet engouement tenait au caractère extraordinairement atypique du personnage. Aucune langue de bois. Un livre ouvert. Presque indécent. Il parlait sans plus de retenue de sa Cécilia qui menaçait de le quitter – et qui finira par le faire – autant que de sa volonté effrontée de rompre avec son patron d’alors, Jacques Chirac.

Cette « rupture » le portait. Une rupture avec une France profondément conservatrice, celle de gauche ou celle de droite. Il n’y avait pas de tabou. La France allait reporter l’âge de la retraite (un échec des gouvernements précédents qui s’y étaient essayés), réformer les universités, renouer avec les États-Unis, réintégrer l’OTAN, réduire la taille de l’État, remettre en question la semaine de 35 heures (mesure-fétiche des socialistes), dire de nouveau « oui » à l’Europe (les Français venaient de rejeter le traité de Maastricht) et reconduire les immigrés illégaux à la frontière!

Sarko ratissait large, dans tout le spectre politique. Il intégrait dans ses discours, au grand dam de la gauche, des citations du socialiste Jean Jaurès tout en rassurant ce peuple inquiet qui avait voté Front national lors de la précédente élection. Il n’y avait rien à son épreuve.

Il n’était pas, soit dit en passant, aussi à droite que ses détracteurs l’ont fait croire. Dès son discours économique de Saint-Étienne, à l’automne 2006, on comprenait qu’il n’était pas un néo-libéral. Ses attaques contre le « capitalisme financier », ennemi du « capitalisme industriel », préfiguraient ce qui deviendrait son leitmotiv lors de la crise de 2008 : « réformer le capitalisme ». Bien sûr, il ne réformera jamais le capitalisme. Pas plus qu’il ne mettra fin à l’État-providence français. Il aura été un président du centre droit.

Trois mois après l’avoir élu, une majorité de Français regrettaient déjà leur choix : leur président n’avait pas l’allure d’un président. Il était « bling-bling ». Il entrait à l’Élysée en faisant son jogging, portait sans complexe une Rolex et des Ray-ban et conservait la morgue qu’ils avaient tant aimée chez lui quand il était ministre de l’Intérieur. Mais pour un président, c’était une autre affaire! Pourfendre la « racaille » à titre de ministre de la police pouvait plaire aux uns. Mais « casse-toi pauv’ con », dans la bouche d’un président, ça n’allait plus pour personne…

Les Français ont un sens inné de la fonction. Un président qui n’avait pas l’air d’un président et parlait comme un voyou, ça ne pouvait pas passer. Les jeux de 2012, curieusement, étaient pratiquement faits dès ce moment. Car, au bout du compte, le quinquennat Sarkozy aura suscité plus de polémiques de style que de politiques.

Agité, l’air de Zébulon sorti de sa boîte, il était partout, tout le temps. Il avait réussi son ascension par une maîtrise sans faille de la communication. L’hypercommunication de l’hyperprésident sera, ultimement, sa faille, la surdose qui l’emportera.

Le fait que François Hollande, en 2012, ait trouvé comme slogan assassin ce simple mot, « un président normal », dit tout.

Sarkozy n’a jamais été « normal ».

Et c’est pour ça que les journalistes commenceront, dès ce matin du 7 mai 2012, lendemain de sa défaite, à s’en ennuyer!