Y a-t-il, oui ou non, « une grande vague de colère » dans le monde musulman, à la suite de la diffusion planétaire d’une vidéo minable, d’origine américaine, qui ridiculise le Prophète de façon agressive? La question vaut d’être posée.
Les manchettes de nombreux médias dans le monde, après l’attaque mortelle contre le consulat américain de Benghazi, en Libye, le 11 septembre 2012, semblent tenir pour évident que oui, bien sûr, un gigantesque feu de brousse électrise ces jours-ci le monde arabo-musulman dans son entier, avec des millions de manifestants qui hurleraient leur haine de l’Occident et leur désir de censurer toute critique de l’islam.
Le meilleur exemple de cela, c’est la une du magazine Newsweek actuellement en kiosque (numéro daté du 24 septembre). Son titre, en lettres énormes : « Muslim rage », avec la photo en gros plan de deux salafistes enturbannés, la bouche tordue et les yeux fous.
La réalité est pourtant plus nuancée. Il y a bien eu d’importantes manifestations (10 000 personnes ou plus) à Beyrouth (Liban), à l’initiative du parti chiite Hezbollah, à Khartoum (Soudan) à l’initiative du gouvernement, et dans une moindre mesure au Caire (Égypte) et à Sanaa (Yémen). Mais hormis ces quelques grosses manifestations, c’est par centaines – ou un petit millier, 1500 peut-être – qu’on peut compter les vrais participants dans chacun des 30 à 40 rassemblements qui ont suivi la diffusion sur Internet de l’extrait de la vidéo honnie, L’innocence des musulmans.
Hormis la manif de Beyrouth, organisée le 16 septembre par un Hezbollah en mal de bonnes causes, déstabilisé par le drame syrien (le parti chiite libanais soutient Bachar Al-Assad… et en paie aujourd’hui le prix en termes de prestige), et celle de Khartoum, organisée par un régime islamiste militant, lui aussi en mal de mobilisation, eh bien, les manifestations « spontanées » d’un peuple musulman planétaire, transporté par la rage, s’avèrent en réalité très, très modestes depuis le 11 septembre 2012. C’est plutôt la passivité ou l’indifférence qui dominent.
Un rapide examen des vidéos disponibles et des dépêches relatant les manifestations (par exemple : « Quelques dizaines » de militants à Benghazi le 12 septembre; « 200 salafistes » à Salé, au Maroc, le 14 septembre, etc.) révèle qu’à l’exception des quelques grosses manifestations précitées, qui ont fourni l’essentiel des images de la semaine écoulée, il y a probablement eu, en tout, moins de 10 000 personnes qui ont manifesté, entre le 11 et le 20 septembre, dans le monde entier pour dénoncer la vidéo honnie.
Vingt fois plus de manifestants en Chine
Durant la même période de la mi-septembre, on a compté au moins VINGT FOIS PLUS de personnes qui ont défilé dans une centaine de villes chinoises, pour hurler leur haine des Japonais qui osent affirmer leur souveraineté sur quelques îlots de la mer de Chine.
Attention! Cela ne signifie absolument pas qu’il ne s’est rien passé ces jours-là. Des gens sont morts. Des manifs extrêmement agressives, sinon violentes – malgré le petit nombre de leurs participants — se sont bel et bien déroulées. La mobilisation des salafistes, ces fondamentalistes financés par l’Arabie saoudite – avec ou sans ramifications « Al-Qaïda », certains plus violents que d’autres –, cette mobilisation est bien réelle.
Ces groupes-là et ceux qui leur sont apparentés opèrent dans l’est d’une Libye toujours dominée par des milices de toutes sortes. Dans leur version la plus guerrière, ils contrôlent le nord du Mali; des secteurs du Yémen. En Égypte, ils ont gagné presque le quart des sièges au Parlement, lors des élections libres tenues fin 2011 et début 2012.
Et puis, il y a la Tunisie, berceau du printemps arabe. Tout en étant exclus de l’Assemblée constituante, les salafistes mènent dans ce pays, depuis environ un an, des actions de commando sur tous les fronts – droits des femmes, liberté artistique, laïcité de l’enseignement, contrôle des médias. Ces actions intimident un État et une société civile qu’on croyait les plus laïques du monde arabe, et qui aujourd’hui hésitent, reculent et bafouillent devant la menace.
La manifestation du vendredi 14 septembre – trois morts autour de l’ambassade américaine en Tunisie attaquée par des militants armés – n’était que l’ultime manifestation de cette offensive généralisée qui fait peur aux laïques, aux démocrates et aux féministes de ce pays.
Une lutte épique pour le pouvoir
Une lutte épique pour le pouvoir est en cours dans le monde arabe, du Maghreb à la Péninsule arabique, en passant par le Proche-Orient. En Tunisie et en Égypte, elle oppose principalement les islamistes conservateurs (mais non extrémistes), de type Ennahda ou Frères musulmans, aux vrais « ultras » qui portent la barbe et le turban blanc, qui n’ont que mépris pour la démocratie et les libertés à l’occidentale.
Dans cette phase du printemps arabe, les libéraux laïcistes et modernistes, qui avaient pourtant ouvert la voie à Tunis et au Caire, sont pour l’instant relégués au second rang. Pourtant, ils existent : leur principal candidat, Hamdine Sabahi, avait quand même obtenu 21 % des voix au premier tour de la présidentielle égyptienne, en mai 2012. À Tunis en octobre 2011, les partis laïcs éparpillés avaient obtenu plus de 50 % des suffrages exprimés. Mais où sont-ils aujourd’hui, au moment où le gouvernement à dominante Ennahda (37 % des suffrages, en octobre 2011) fait preuve d’une mollesse ou d’une complaisance que plusieurs jugent coupable à l’égard des extrémistes?
Oui, même si l’immense majorité des musulmans ne sont pas descendus dans la rue pour dénoncer la vidéo honnie, cette affaire nous montre, nous rappelle, qu’il existe un fossé culturel entre Occident et monde arabo-musulman. Qu’il y a de vraies, de graves différences d’appréciation sur la liberté individuelle, sur la liberté d’expression et de critique (y compris de la religion, y compris virulente), conquise de haute lutte en Occident, même si la rectitude multiculturaliste la remet parfois en cause.
Mais aux problèmes réels et multiformes du printemps arabe, n’allons pas ajouter des problèmes imaginaires. Non, il n’y a pas actuellement, dans cette affaire de la « vidéo blasphématoire » – en tout cas, pas jusqu’à nouvel ordre – de lame de fond de la rue arabe, qui viendrait encore ajouter aux tensions et aux frustrations existantes.
Mais il y a, oui, des groupes qui font leur pain et leur beurre de telles controverses. Qui se frottent les mains, lorsqu’en Occident, islamophobes et caricaturistes « mange-curés et mange-imams » s’en donnent à cœur joie. Mais les forces de la conciliation et de la retenue existent; en fait, elles sont peut-être même l’acteur inattendu de ce nouvel épisode.























