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Y a-t-il, oui ou non, « une grande vague de colère » dans le monde musulman, à la suite de la diffusion planétaire d’une vidéo minable, d’origine américaine, qui ridiculise le Prophète de façon agressive? La question vaut d’être posée.

Les manchettes de nombreux médias dans le monde, après l’attaque mortelle contre le consulat américain de Benghazi, en Libye, le 11 septembre 2012,  semblent tenir pour évident que oui, bien sûr, un gigantesque feu de brousse électrise ces jours-ci le monde arabo-musulman dans son entier, avec des millions de manifestants qui hurleraient leur haine de l’Occident et leur désir de censurer toute critique de l’islam.

Le meilleur exemple de cela, c’est la une du magazine Newsweek actuellement en kiosque (numéro daté du 24 septembre). Son titre, en lettres énormes : « Muslim rage », avec la photo en gros plan de deux salafistes enturbannés, la bouche tordue et les yeux fous.

La réalité est pourtant plus nuancée. Il y a bien eu d’importantes manifestations (10 000 personnes ou plus) à Beyrouth (Liban), à l’initiative du parti chiite Hezbollah, à Khartoum (Soudan) à l’initiative du gouvernement, et dans une moindre mesure au Caire (Égypte) et à Sanaa (Yémen). Mais hormis ces quelques grosses manifestations, c’est par centaines – ou un petit millier, 1500 peut-être – qu’on peut compter les vrais participants dans chacun des 30 à 40 rassemblements qui ont suivi la diffusion sur Internet de l’extrait de la vidéo honnie, L’innocence des musulmans.

Hormis la manif de Beyrouth, organisée le 16 septembre par un Hezbollah en mal de bonnes causes, déstabilisé par le drame syrien (le parti chiite libanais soutient Bachar Al-Assad… et en paie aujourd’hui le prix en termes de prestige), et celle de Khartoum, organisée par un régime islamiste militant, lui aussi en mal de mobilisation, eh bien, les manifestations « spontanées » d’un peuple musulman planétaire, transporté par la rage, s’avèrent en réalité très, très modestes depuis le 11 septembre 2012. C’est plutôt la passivité ou l’indifférence qui dominent.

Un rapide examen des vidéos disponibles et des dépêches relatant les manifestations (par exemple : « Quelques dizaines » de militants à Benghazi le 12 septembre; « 200 salafistes » à Salé, au Maroc, le 14 septembre, etc.) révèle qu’à l’exception des quelques grosses manifestations précitées, qui ont fourni l’essentiel des images de la semaine écoulée,  il y a probablement eu, en tout, moins de 10 000 personnes qui ont manifesté, entre le 11 et le 20 septembre, dans le monde entier pour dénoncer la vidéo honnie.

Vingt fois plus de manifestants en Chine

Durant la même période de la mi-septembre, on a compté au moins VINGT FOIS PLUS de personnes qui ont défilé dans une centaine de villes chinoises, pour hurler leur haine des Japonais qui osent affirmer leur souveraineté sur quelques îlots de la mer de Chine.

Attention! Cela ne signifie absolument pas qu’il ne s’est rien passé ces jours-là. Des gens sont morts. Des manifs extrêmement agressives, sinon violentes – malgré le petit nombre de leurs participants — se sont bel et bien déroulées. La mobilisation des salafistes, ces fondamentalistes financés par l’Arabie saoudite – avec ou sans ramifications « Al-Qaïda », certains plus violents que d’autres –, cette mobilisation est bien réelle.

Ces groupes-là et ceux qui leur sont apparentés opèrent dans l’est d’une Libye toujours dominée par des milices de toutes sortes. Dans leur version la plus guerrière, ils contrôlent le nord du Mali; des secteurs du Yémen. En Égypte, ils ont gagné presque le quart des sièges au Parlement, lors des élections libres tenues fin 2011 et début 2012.

Et puis, il y a la Tunisie, berceau du printemps arabe. Tout en étant exclus de l’Assemblée constituante, les salafistes mènent dans ce pays, depuis environ un an, des actions de commando sur tous les fronts – droits des femmes, liberté artistique, laïcité de l’enseignement, contrôle des médias. Ces actions intimident un État et une société civile qu’on croyait les plus laïques du monde arabe, et qui aujourd’hui hésitent, reculent et bafouillent devant la menace.

La manifestation du vendredi 14 septembre – trois morts autour de l’ambassade américaine en Tunisie attaquée par des militants armés – n’était que l’ultime manifestation de cette offensive généralisée qui fait peur aux laïques, aux démocrates et aux féministes de ce pays.

Une lutte épique pour le pouvoir

Une lutte épique pour le pouvoir est en cours dans le monde arabe, du Maghreb à la Péninsule arabique, en passant par le Proche-Orient. En Tunisie et en Égypte, elle oppose principalement les islamistes conservateurs (mais non extrémistes), de type Ennahda ou Frères musulmans, aux vrais « ultras » qui portent la barbe et le turban blanc, qui n’ont que mépris pour la démocratie et les libertés à l’occidentale.

Dans cette phase du printemps arabe, les libéraux laïcistes et modernistes, qui avaient pourtant ouvert la voie à Tunis et au Caire, sont pour l’instant relégués au second rang. Pourtant, ils existent : leur principal candidat, Hamdine Sabahi, avait quand même obtenu 21 % des voix au premier tour de la présidentielle égyptienne, en mai 2012. À Tunis en octobre 2011, les partis laïcs éparpillés avaient obtenu plus de 50 % des suffrages exprimés. Mais où sont-ils aujourd’hui, au moment où le gouvernement à dominante Ennahda (37 % des suffrages, en octobre 2011) fait preuve d’une mollesse ou d’une complaisance que plusieurs jugent coupable à l’égard des extrémistes?

Oui, même si l’immense majorité des musulmans ne sont pas descendus dans la rue pour dénoncer la vidéo honnie, cette affaire nous montre, nous rappelle, qu’il existe un fossé culturel entre Occident et monde arabo-musulman. Qu’il y a de vraies, de graves différences d’appréciation sur la liberté individuelle, sur la liberté d’expression et de critique (y compris de la religion, y compris virulente), conquise de haute lutte en Occident, même si la rectitude multiculturaliste la remet parfois en cause.

Mais aux problèmes réels et multiformes du printemps arabe, n’allons pas ajouter des problèmes imaginaires. Non, il n’y a pas actuellement, dans cette affaire de la « vidéo blasphématoire » – en tout cas, pas jusqu’à nouvel ordre – de lame de fond de la rue arabe, qui viendrait encore ajouter aux tensions et aux frustrations existantes.

Mais il y a, oui, des groupes qui font leur pain et leur beurre de telles controverses. Qui se frottent les mains, lorsqu’en Occident, islamophobes et caricaturistes « mange-curés et mange-imams » s’en donnent à cœur joie. Mais les forces de la conciliation et de la retenue existent; en fait, elles sont peut-être même l’acteur inattendu de ce nouvel épisode.

Chine : pas dans ma cour!

Lundi 30 juillet 2012 à 12 h 14 | | Pour me joindre

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Les autorités chinoises doivent commencer à connaître la chanson, et son refrain « pas dans ma cour » qui résonne à travers le pays.  Après des années de développement sauvage, développement qui a souvent fait la richesse des responsables locaux du Parti communiste, mais entraîné la destruction de l’environnement, les Chinois sortent dans la rue pour exprimer haut et fort leur ras-le-bol.

L’année dernière, c’était à Dalian, dans le nord-est : les habitants ne voulaient pas d’une usine chimique.

Au début du mois de juillet, c’était au tour du Sichuan, où de grandes manifestations ont forcé l’abandon d’un projet d’usine métallurgique.

Et voilà qu’un autre projet industriel a été stoppé après une vague de protestations, cette fois dans la province côtière du Jiangsu.

Samedi matin, des milliers de manifestants furieux sont sortis dans les rues de Qidong, une ville de un million d’habitants au nord de Shanghai. Leur message est clair : ils ne veulent pas d’un pipeline qui doit déverser les eaux usées d’une papetière tout près de leur port de pêche, le quatrième en importance en Chine.

Des manifestants renversent une voiture près du siège du gouvernement local. Source : Getty

Scène chaotique à Qidong, le samedi 28 juillet Source : AP

On estime qu'il y avait de quelques milliers... Source : AP

... à plusieurs dizaines de milliers de manifestants. Source : AP

Comme c’est presque toujours le cas en Chine, les censeurs se sont rapidement mis de la partie, bloquant les recherches pour les mots Qidong, l’abréviation QD, Oji Papers (le nom de la compagnie derrière le projet) et Sun Jianhua (le nom du secrétaire du Parti communiste de Qidong).

D’ailleurs, M. Sun aurait passé un mauvais quart d’heure samedi. Selon plusieurs sources dans les médias sociaux, les manifestants auraient arraché sa chemise pour lui faire enfiler un t-shirt orné d’un message appelant à la protection de l’environnement.  Ils auraient aussi investi le siège du gouvernement local pour s’emparer de bouteilles d’alcool de luxe et de cartouches de cigarettes de grandes marques, articles souvent offerts en guise de pots-de-vin aux officiels corrompus.

Le secrétaire du Parti communiste de Qidong sans sa chemise Source : Ministry of Tofu

 

Le secrétaire Sun Jianhua sous un meilleur jour Source: Ministry of Tofu

 

Le gouvernement accuse souvent les blogueurs de propager des rumeurs sur Internet, mais la presse officielle, elle, demeure étrangement laconique, voire silencieuse.

Prenez le projet lui-même. Pourquoi les manifestants sont-ils sortis dans la rue? Ont-ils raison de manifester? Quel est ce projet, au fait? Les médias officiels n’en ont jamais expliqué la vraie nature aux citoyens.

Depuis 2009, les habitants de Qidong réclament une étude environnementale sur l’impact du pipeline. Le projet a été approuvé sans que leur appel soit entendu.  De leur côté, les internautes ont fait circuler de l’information dans les médias sociaux. Plusieurs infographies simples, mais claires (n’est-ce pas la force d’un message?) montrent ce qui attend la région. On y apprend que le pipeline pourrait déverser 150 000 tonnes d’eaux usées quotidiennement, ce qui menacerait l’industrie de la pêche, l’une des plus importantes de la région.

Source : Tea Leaf Nation

Source : Tea Leaf Nation

Il est quasi impossible de vérifier ces informations, car les pouvoirs locaux raccrochent au nez des journalistes étrangers. Les reporters chinois, eux, se font dire de ne pas mener d’enquête.

Forte présence policière à Qidong, le samedi 28 juillet Source : AP

Une femme est blessée lors des manifestations. Source: Reuters

Une voiture de police renversée par les manifestants. Source : AP

Ces manifestations ont tourné à la violence. Les photos montrent de nombreux véhicules renversés et plusieurs sources sur Internet indiquent qu’il y aurait eu de nombreux blessés. Mais encore une fois, aucune confirmation des autorités.

Dans les médias officiels, samedi, on appelait la population à faire preuve de calme, à respecter la discipline et à « être raisonnable ».

D’ailleurs, depuis samedi, l’idée d’une approche posée lors des manifestations a été longuement analysée par des personnalités connues du web chinois.

Les blogueurs étaient divisés en deux camps, avec d’un côté ceux qui croient que la violence n’est pas la bonne façon de faire passer un message, et de l’autre, ceux qui y voient une sorte de contrepoids inévitable au pouvoir illimité et opaque des dirigeants.

Li Kaifu, ancien président de Google en Chine, citait un général taïwanais en disant : « Tenir son arc bien tendu, être prêt à lancer la flèche, mais ne pas la lancer demande plus de courage et d’intelligence. »

Tong Zongjin, un professeur de droit et de politique, croit aussi que faire preuve de modération est la solution : « Le gouvernement a la force de son côté, alors seule la modération peut protéger le peuple et pousser le gouvernement à changer. »

D’autres, comme l’écrivain Tian You, ont ridiculisé ce genre de commentaires. « Seule la modération peut protéger le peuple? Cette théorie revient à coopérer à son propre viol. J’aimerais demander à ce professeur, est-ce que d’après lui ce régime aurait vu le jour si avant 1949 le peuple avait fait preuve de modération et de maîtrise de soi? Si les gens de Qidong ne s’étaient pas exprimés, est-ce que le projet d’usine d’Oji Papers aurait été abandonné? »

Zhao Chu, autre écrivain : « Est-ce que la vraie menace de violence vient des gens qui ont des demandes très simples, ou du gouvernement qui est accroc à la violence? »

Ce dernier « incident de masse », comme on appelle ici les manifestations, illustre bien que les Chinois sont de plus en plus conscients de leurs droits, et qu’ils sont prêts à les faire valoir. Dans un pays où les gens qui tentent de se plaindre par les voies officielles sont trop souvent persécutés, ce genre de manifestations deviendra-t-il la norme? Avec plus de 500 millions d’internautes capables de faire circuler des infos plus vite que les censeurs ne peuvent agir, le gouvernement a peut-être tout à craindre.

 

 

 

Manifestation du 12 juin

Le 12 juin, manifestation de l'opposition lors de la journée de la Russie à Moscou. Sonné après la réélection de Vladimir Poutine, le mouvement d'opposition semble reprendre de la vigueur.

Des peuples d’ordinaire plutôt placides qui descendent en masse dans la rue munis d’insignes de couleur.

Des manifestations qui se succèdent depuis plusieurs mois ; la majorité, plutôt bon enfant ; d’autres qui dérapent.

Un gouvernement et des contestataires qui s’accusent mutuellement d’être responsables de la violence.

Un parlement qui vote une loi spéciale imposant de lourdes amendes en cas de manifestation illégale.

La Russie et le Québec montrent ces jours-ci d’étranges similitudes.

Et dans la contrée de Poutine comme dans celle de Charest, l’intransigeance des autorités semble attiser le feu des opposants.

Malgré l’avis du conseiller de Vladimir Poutine en matière de droits de la personne, malgré la farouche résistance de l’opposition à la Douma (qui a proposé plusieurs centaines d’amendements pour en ralentir l’adoption), le projet de loi russe sur les manifestations a été adopté à la hâte la semaine dernière et aussitôt ratifié par le Président.

Vladimir Poutine

Selon les observateurs, le retour de Vladimir Poutine à la Présidence russe s'est accompagné d'un durcissement à l'endroit des manifestants.

La nouvelle législation multiplie par 150 les amendes prévues pour les manifestations jugées illégales : 30 000 $ pour les organisateurs et 9000 $ pour chaque participant. Un outil répressif redoutable quand on sait que 9000$ par année correspond au PNB par habitant en Russie.

Redoutable aussi parce que pour obtenir le droit d’organiser une manifestation à Moscou, les organisateurs doivent en fournir le trajet non pas 8 heures, mais bien plusieurs semaines d’avance.

Et l’approbation est loin d’être automatique. Le lieu de la manifestation et le nombre de manifestants autorisés fait habituellement l’objet d’une longue négociation entre organisateurs et autorités.

Un plan de match auquel il faut se tenir scrupuleusement. Si la manifestation dévie du trajet initial, va au delà de l’heure prévue ou accueille plus de manifestants que le nombre autorisé, les organisateurs s’exposent à des amendes, voire à des peines de prison. Le blogueur anti-corruption vedette Alexeï Navalny et le jeune chef du front de la gauche, Sergueï Oudaltsov peuvent en témoigner. Tous deux collectionnent depuis l’automne les séjours en détention.

Autre indice du durcissement du régime : après 5 mois d’une contestation sans précédent depuis la fin de l’Union soviétique, la police a mené une série de perquisitions aux domiciles et aux lieux de travail des principaux leaders du mouvement d’opposition. Escortés par des hommes cagoulés et armés de fusils mitrailleurs, les enquêteurs ont saisi ordinateurs téléphones, fichiers, objets personnels. Une action menée à la veille d’une grande manifestation (pourtant autorisée) prévue à Moscou pour le jour de la fête nationale. Cela aurait pu passer pour une simple coïncidence si les mêmes opposants n’avaient pas également été convoqués pour des interrogatoires devant se tenir, étrangement, en même temps que la manifestation.

Si la mesure est largement vue dans les rangs de l’opposition comme une tentative d’intimidation, elle a, pour l’instant eu l’effet inverse. La marche du 12 juin a rassemblé une foule imposante (20 000 personnes selon la police, 100 000 selon les organisateurs ; la réalité se situant sans doute autour de 70 000 personnes), la plus importante depuis février. Parmi les slogans scandés, en plus des traditionnels « Rossiya bez Poutina » (pour une Russie sans Poutine) et « Poutine Vor » (Poutine voleur), un nouveau est apparu : « Doloï vlast tchekistof » (À bas le pouvoir du KGB).

Si le mouvement de contestation russe semblait sonné, et moribond au lendemain de l’élection de Vladimir Poutine, la ligne dure adoptée par le président depuis son retour, a ravivé les opposants, les incitant à sortir de chez eux en plus grand nombre, leur fournissant de nouvelles raisons de manifester.

Autre similitude avec le printemps érable : chaque jour qui passe semble creuser davantage le fossé entre pouvoir et manifestants et éloigner d’autant toute possibilité d’une solution négociée.

 

Nano-manifs et faces de boeuf

Mercredi 1 février 2012 à 17 h 24 | | Pour me joindre

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Rassemblement de jouets

Des poupées rassemblées pour réclamer des élections honnêtes. Photo : Sergueï Teplyakov

La police russe n’est pas reconnue pour son sens de l’humour.

Elle en a encore donné la preuve dernièrement à Barnaul, en Sibérie, en s’attaquant aux organisateurs de « nano-manifestations », des rassemblements de poupées et de peluches.

Après s’être heurtée à l’inflexibilité des autorités locales qui refusaient la tenue de manifestations pour des élections honnêtes et transparentes, une poignée de militants prodémocratie a décidé de contourner l’interdiction en sous-traitant le rassemblement.

Par un beau samedi après-midi de janvier, ils ont donc affublé de minipancartes et banderoles une foule de figurines jouets, de personnages de blocs Lego, d’ours en peluche et de poupées disposés sur une place du centre de la ville.

« Si les autorités briment notre liberté d’expression et de réunion, les droits des jouets ne sont jusqu’ici pas remis en question », écrivait ainsi sur son blogue Andreï Teslenko, l’un des organisateurs de la nano-manif pour en expliquer le concept.

Peluches militantes

Si les peluches en Sibérie ont la fibre militante, les policiers, eux, n'ont visiblement pas un poil d'humour. Photo : Ivan Krupchik

L’ironie du geste n’a pas échappé aux passants, tous s’esclaffant au passage.

Mais les policiers sur place ont vu la chose d’un autre œil. Ils ont noté soigneusement tous les slogans inscrits sur les pancartes minuscules et ont averti les organisateurs que leur action était probablement illégale.

« Il s’agit d’un événement public non autorisé, a ainsi estimé Andreï Moulintsev, chef adjoint de la police de Barnaul après la deuxième manifestation du genre. Ces poupées ne sont pas arrivées là seules; quelqu’un les y a apportées et a ainsi exprimé son opinion. »

« Ridicule », a rétorqué Lioudmila Alexandrovna, à l’origine de l’événement, destiné justement à montrer « l’absurdité de l’entêtement des autorités à limiter les droits des citoyens ».

Incertains au sujet de leur interprétation de la loi, les policiers ont d’abord demandé un avis légal avant de sévir.

Précaution inutile. Le procureur du coin, Sergeï Kirin, semble prendre au sens littéral l’expression : « on ne rigole pas avec la loi ».

« Je ne sais même pas pourquoi on m’a consulté, a-t-il déclaré. Pour moi, c’est clair et net : les pancartes ne se sont pas écrites toutes seules, et les jouets n’ont en fait été que des accessoires utilisés dans le but de susciter de l’agitation. »

S’ils sont jugés coupables, les organisateurs des nano-manifs risquent une amende de 35 $ et jusqu’à 15 jours de prison… probablement pas une prison jouet.

Le front du refus

Vendredi 14 octobre 2011 à 17 h 06 | | Pour me joindre

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Un spectre hante l’Occident : la colère des masses contre le système. Samedi 15 octobre, à Londres, Rome, Athènes, Francfort, Madrid, mais aussi à Montréal, Toronto, Santiago, Johannesburg… et dans des centaines d’autres localités petites et grandes de dizaines de pays, les « indignés » du monde entier auront manifesté.

Les causes de la colère sont diverses. Le joyeux méli-mélo des revendications donne une forte impression de brouillon, d’improvisation. L’absence d’un leadership clair vient ajouter à ce méli-mélo, et inspire de légitimes questions : « Mais que veulent-ils au juste? » et « Quels sont leurs objectifs; comment comptent-ils les atteindre? »

Les analystes ont vite fait de souligner les impasses potentielles d’un mouvement sans programme et sans chef, qui multiplie les slogans, parfois au-delà du réalisme et qui risque, à l’instar d’un certain altermondialisme venu au monde à Seattle, en 1999, avant de s’étioler au milieu de la décennie suivante, de faire « pschitt »… après quelques beaux éclats médiatiques.

Une crise politique et morale

Devant une crise financière, politique et morale qui se mondialise chaque jour davantage, ce mouvement est d’abord une réaction viscérale et instinctive, inspirée par l’angoisse et la colère. Angoisse devant l’insécurité économique, et devant ce qui est de plus en plus perçu comme l’impuissance. ou la complicité, selon les cas, des gouvernements face à un chaos que l’on sent monter.

C’est d’abord un mouvement « contre », qui n’a pas l’ambition de proposer un programme positif… Ce qu’il affirme et demande, ce n’est pas de changer tel ou tel règlement, telle ou telle loi précise, telle ou telle pratique. Mais que le « système », avec ses résultats actuels, n’est pas globalement acceptable. Et devant une crise « systémique », émerge un cri de refus, mais pas un programme politique.

Les manifestants anti-Wall Street se sont surtout fait connaître par leur fameux slogan « Nous sommes les 99 % » (nous, les manifestants) et « Vous êtes les 1 % » (vous, les banquiers, les capitalistes et l’élite politique à leur service).

Mais le mouvement Occupons Wall Street, outre son thème fondamental de l’explosion des inégalités sociales, nous a également donné à lire des slogans parmi les plus diversifiés : sur le chômage, l’endettement étudiant, le réchauffement climatique, la brutalité policière, la stupidité des politiciens, la corruption des agents de change, le scandaleux renflouement des banques par les gouvernements, sans contrepartie politique…

On a même vu, au parc Zuccotti dans le centre-ville de Manhattan, les mots « révolution » et « révolutionnaire » sur plus d’une pancarte. Marx, es-tu là?

L’ébauche d’un mouvement mondial?

Même si l’ordre de grandeur des foules mobilisées à New York et ailleurs aux États-Unis – Boston, Chicago, San Francisco – reste modeste, avec des manifestations dans les milliers plutôt que dans les dizaines ou les centaines de milliers de participants (comme on a vu en Europe, Puerta del Sol à Madrid et place Syntagma à Athènes), tout cela commence à ressembler à l’ébauche d’un mouvement mondial.

Ce qui ne signifie pas pour autant un mouvement coordonné, dirigé verticalement, avec une idéologie précise. Marx, es-tu là? Pas vraiment… Il est même possible que cette mobilisation ne se coordonne jamais au-delà de ce qu’on voit aujourd’hui, et qu’elle finisse par se perdre dans les premières neiges et les premières nuits sous zéro.

Pour autant, et au grand dam non seulement des pouvoirs établis, mais également des utopistes catastrophistes – intellectuels européens de l’ultragauche comme Slavoj Zizek ou Alain Badiou qui voudraient récupérer et orienter ces foules en « joyeuse colère » pour en faire une sorte d’avant-garde néocommuniste –, ce mouvement, qui va laisser des traces, est en quelque sorte « irrécupérable » par les idéologies et organisations établies.

Que tout cela soit généralement inspiré par des idées de gauche, c’est plausible et même assez évident. D’ailleurs, la férocité des commentaires venus des grands ténors de la droite semble le prouver : « Hippies, vagabonds, bande de fainéants! » ont tonné en choeur Fox News et le Wall Street Journal.

Symétrique de gauche du Tea Party de droite? Peut-être en partie, pour ce qui est des États-Unis… Mais aussi, et surtout, une réaction contre tous les corps constitués, d’où qu’ils viennent, une critique postmoderne et postidéologique de la politique et de l’économie contemporaines.

Dans cette optique, même des questions du type « Quels seront les relais politiques et partisans de ces manifestations? » ne sont pas vraiment recevables. Elles sont hors sujet ou à tout le moins prématurées. Il faudra bien, par la suite, revenir à la politique et aux institutions, aux propositions et à la redistribution économique. Mais pour l’instant, place au joyeux et chaotique mouvement social.

Nous étions en tournage au village palestinien de Nabi Saleh, là où chaque semaine depuis cinq ans, se tient une manifestation contre l’occupation israélienne et contre la présence d’une colonie juive aux portes du village.

Ces manifestations suivent un rituel bien établi : marche avec slogans, rencontre de l’armée, jets de pierre et gaz lacrymogènes (et l’argument des deux côtés :  ce sont eux qui ont commencé!)

Nous pensions que l’affrontement était terminé. Nous avions rangé notre voiture sur le bord du chemin et nous nous étions défaits de nos casques et masques à gaz. Erreur!

Nous étions en train de ranger le matériel dans la voiture quand, sans prévenir, une chargeuse sur roues de l’armée israélienne s’est avancée vers nous, pelle levée, avec l’intention de détruire une barricade installée par les manifestants.

Il n’a fallu que quelques instants pour voir une vingtaine de ceux-ci surgir dans notre dos et canarder le véhicule israélien avec des pierres grosses comme le poing. Le hic : nous étions en plein sur la trajectoire!

Les images parlent d’elles-mêmes…