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Comme au bon vieux temps de la guerre froide

mercredi 5 février 2014 à 16 h 03 | | Pour me joindre

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Les Américains pensent beaucoup aux Jeux de Sotchi depuis quelques semaines, mais ce n’est pas vraiment aux espoirs de médailles qu’ils s’intéressent.

Ils passent beaucoup de temps à relever les failles dans la préparation des Jeux, à dénoncer tout ce qui cloche à leurs yeux dans la société russe. Dernier point sur la liste : les Russes refuseraient le yogourt des Américains!

Avec ces Jeux, c’est comme si les Américains étaient revenus à l’époque de la guerre froide. Ils se sont trouvé un ennemi commun. Du moins, temporairement.

Des policiers patrouillent les installations olympiques de Sotchi, à quelques jours du début des Jeux.
Des policiers patrouillent dans les installations olympiques de Sotchi, à quelques jours du début des Jeux.

Les présidents Obama et Poutine ne s’entendent pas. C’est bien connu. Pensez aux différends sur la Syrie, au sort du fugitif Edward Snowden.

Barack Obama avait beaucoup de raisons pour justifier son absence de la cérémonie d’ouverture des Jeux. Aux yeux de bien des Américains, leur président ne sera pas en Russie parce qu’il veut dénoncer la controversée loi russe qui interdit la « propagande homosexuelle ».

En fait, ni Obama ni son vice-président n’y seront. Du rarement vu dans aux Olympiques. Celle qui mène la délégation américaine est une « ancienne » membre du Cabinet d’Obama. Un véritable pied de nez à la Russie de Vladimir Poutine.

Dans ce dossier, la Maison-Blanche a bien compris comment marquer des points de manière subtile. Ainsi, un communiqué sur la délégation américaine souligne que Team USA représente « la diversité que sont les États-Unis ». Cette carte, Barack Obama l’a aussi jouée lors de son discours sur l’état de l’Union :

« Nous croyons en la dignité et l’égalité de tous les êtres humains, peu importe leur race, leur religion ou leur orientation sexuelle. La semaine prochaine, le monde verra une expression de cet engagement lorsque Team USA marchera en rouge, blanc et bleu dans le stade olympique et rapportera l’or à la maison. »

Encore une fois, les Américains applaudissent!

Depuis quelques semaines, les Américains s’interrogent beaucoup sur les risques d’attentats à ces Jeux. Une majorité croit qu’un attentat est inévitable.

La préoccupation est justifiée, mais elle frôle l’obsession, même dans un pays habitué à enlever ses souliers au nom de la sécurité aérienne. Certaines familles d’athlètes ont souligné publiquement qu’elles n’iraient pas à Sotchi. La raison? La présence de proches dans une zone à risque pourrait déconcentrer les athlètes.

Le Congrès s’est aussi penché sur la question. De hauts gradés ont témoigné. Plusieurs élus jugent les risques trop grands. Ils n’iraient pas à Sotchi, même si on payait toutes leurs dépenses.

La question a même été posée à Barack Obama : « Est-ce que vous recommanderiez aux amis de vos enfants d’aller à Sotchi? » La réponse du président était très nuancée. « Malgré les préparatifs russes, a-t-il dit, il y a des risques. Ça serait plus sécuritaire aux États-Unis. »

Officiellement, le président ne veut pas décourager les Américains d’assister aux Jeux. Il les juge sécuritaires. Mais la Maison-Blanche fait aussi beaucoup pour souligner les risques. On a publié des avis aux voyageurs, des suggestions sur les tenues vestimentaires appropriées.

On a aussi beaucoup publicisé les mesures pour secourir les ressortissants, en cas d’urgence, notamment le fait que la marine a des navires dans la mer Noire, non loin.

L’appétit des Américains pour des nouvelles négatives venant de Sotchi semble bien grand. Ils sont nombreux à démoniser Poutine, à décrier le sort réservé aux dissidents et aux manifestants.

Ils sont encore plus nombreux à rire des multiples (et parfois risibles) retards dans les préparatifs. Même ce qui roule bien à Sotchi est souligné par la négative. « Une prévision de désastre qui ne s’est pas réalisée », titre la sérieuse NPR.

Tout ça, c’est le genre de matériel qui s’échange très vite sur les médias sociaux… et qui renforce un sentiment de supériorité devant l’ennemi retrouvé.

Pour les Américains, l’esprit de fraternité auquel tenait tant le fondateur des JO modernes ne semble plus tenir, du moins en ce qui a trait au pays hôte de ces Jeux.

Le choix d’une ville pour l’organisation de Jeux olympiques fait rarement l’unanimité. Cela dit, force est de constater qu’à quatre mois de l’ouverture des Jeux d’hiver de Sotchi en février 2014, les organisateurs, malgré les moyens qu’ils se sont donnés, n’ont pas réussi à faire disparaître les nombreux doutes, les questions et les inquiétudes.

De nombreux critiques se sont fait entendre au cours des dernières années sur le choix d’une ville au climat subtropical pour organiser des Jeux d’hiver, sur le risque de pénurie de neige, sur le fait qu’il fallait tout construire à partir de zéro, cette ville ne disposant d’aucune installation de calibre olympique, sur les dépassements de coûts faramineux (la facture dépasse déjà les 50 milliards de dollars, soit quatre fois le devis initial), sur les graves conséquences écologiques de cet immense chantier de construction, sur les conditions de travail des ouvriers du chantier et sur l’éviction forcée de centaines de familles pour faire place aux stades et arénas.

Il est une autre question, évoquée moins souvent, mais qui inquiète bien davantage : la question de la sécurité. Et pour cause. Sotchi se situe à un jet de pierre des zones les plus troublées, les plus instables, les plus dangereuses de Russie : la Tchétchénie et le Daguestan.

Un soldat russe au Daguestan
Rien qu’au Daguestan, petite république de 3 millions d’habitants, les affrontements entre militants islamistes et forces de l’ordre ont déjà fait plus de 200 morts et autant de blessés depuis le début de l’année.

À l’approche des Jeux, les autorités semblent en fait redoubler d’ardeur pour tenter de régler le problème par la force. Chaque mois qui passe, le macabre décompte des présumés islamistes tués lors d’opérations spéciales semble s’accroître. Non seulement les unités antiterroristes ne font pas dans la dentelle, mais beaucoup d’organisations de défense des droits de la personne les accusent de procéder à des exécutions extrajudiciaires.

« Notre constitution ne semble pas s’appliquer ici, affirme Elena Denisenko, de l’organisme Mémorial. Où est passée la présomption d’innocence? Si une personne a commis un crime, il devrait y avoir une enquête, un processus judiciaire, un procès en bonne et due forme. Mais ici on ne voit jamais ça. »

La représentante de Mémorial parle aussi de punitions collectives, notamment les nombreux biens détruits sans compensation et le harcèlement dont sont victimes les familles des présumés islamistes.

« Pourquoi punir la population de tout un village parce que deux ou trois jeunes de ce village sont devenus terroristes? », demande Mme Denisenko.

À Bouïnaksk, nous avons rencontré Zoulaïkha Karanayeva, mère de Khan Karanayev, un jeune militant islamiste tombé dans la clandestinité il y a deux ans. Elle affirme qu’en mai dernier, les forces de l’ordre ont détruit à l’explosif sa maison, sous prétexte de déminage.

Maison détruite par les forces de l'ordre russes au Daguestan
« Quand ils sont partis, ils ont accroché la photo de mon fils devant la maison. Comme pour dire que ce qui nous arrive, c’est à cause de lui », nous a dit Mme Karanayeva.

Entre deux sanglots, cette mère de famille nous avait dit s’inquiéter du sort de son jeune fils de 18 ans, disparu dans la forêt sans laisser de traces. Elle nous avait dit ne pas comprendre les raisons qui avaient au départ poussé « un bon musulman » comme lui à prendre le maquis, à se rebeller contre les autorités. En revanche, elle était convaincue d’une chose : la méthode forte employée par les autorités était totalement contre-productive. « Ce genre de méthodes là, ça pousse les jeunes à se rebeller. Ça ne les incite surtout pas à revenir de la forêt. »

Trois mois plus tard, son fils Khan était tué lui aussi par les forces de l’ordre lors d’un assaut contre une maison de Bouïnaksk, où il s’était réfugié avec neuf autres militants. Tous ont été tués.

Mais pour chaque présumé militant islamiste ainsi éliminé, combien d’autres ont pris le maquis à leur tour, choqués par un sentiment d’injustice, par une corruption endémique, par un taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne russe et des salaires plus bas de moitié? Le sentiment d’un avenir bouché est très répandu chez les jeunes. Ça en fait des proies faciles pour les prêcheurs islamistes extrémistes qui les font rêver de djihad, selon Siville Novruzova, membre de la Commission d’État pour la réadaptation des islamistes repentis.

Elle s’est jointe à la commission après la mort de son jeune frère Ramil, tué lui aussi lors d’une opération antiterroriste, motivée par le désir d’éviter à d’autres le sort réservé à son frère. Trois ans plus tard, le bilan est mitigé, selon elle. La commission gouvernementale n’a permis la réinsertion que d’une trentaine de jeunes militants. Selon Mme Novruzova, une crise de confiance entre les deux parties et un manque de volonté de la part des autorités seraient en cause.

« Si on veut que les jeunes reviennent, il faut leur promettre une amnistie, dit-elle. Et il est important que l’on traite bien les premiers qui reviennent de la forêt, si on veut convaincre les autres de suivre. »

Aujourd’hui, Siville Novruzova consacre ses énergies à la prévention et à la sensibilisation auprès des jeunes de sa région. Cette mission qu’elle s’est donnée après la mort de son frère Ramil, elle la sait à long terme.

Comme pour donner un sens à sa vie… dans une région du monde qui n’en a plus beaucoup.

 

À voir la moisson déjà impressionnante des Chinois aux Jeux, il ne fait pas de doute qu’ils sont à Londres pour une seule raison : récolter des médailles. Et même si le bronze et l’argent figurent à leur tableau, ce qui compte vraiment, c’est l’or. D’ailleurs, le gouvernement chinois affiche clairement ses couleurs : les messages de félicitations aux athlètes diffusés par l’agence de presse officielle sont envoyés seulement aux médaillés d’or.

À la télévision centrale chinoise – CCTV, qui compte 13 chaînes en Chine et en a monopolisé 3 pour la retransmission des Jeux –, les « perdants » ont quand même droit à leur minute de gloire. Et cela donne lieu à des entrevues crève-cœur.

À l’issue de la compétition d’haltérophilie dans la catégorie des 56 kg, le champion du monde en titre, Wu Jingbiao, est inconsolable. « J’ai fait honte à la Chine, je suis la honte de l’équipe d’haltérophilie, je vous demande pardon. »  Il pleure si fort que le journaliste le serre dans ses bras pour le consoler. Wu Jingbiao vient pourtant de gagner la médaille d’argent.

Après le concours par équipe de gymnastique féminine, épreuve que les Chinoises avaient remportée à Pékin en 2008, la journaliste tend son micro à l’une des jeunes athlètes. Étranglée par l’émotion, celle-ci n’arrive pas à émettre un son.  Yao Jinnan est foudroyée par la défaite, incapable de comprendre ce qui vient de se passer. À travers les larmes, elle finira par expliquer comment elle connaît ces mouvements par coeur, mais n’arrivait pas à les exécuter… Les Chinoises ont terminé au 4e rang.

Pourtant, en Chine, des voix s’élèvent pour protester contre un système qui ne valorise que les champions et qui martèle la règle de « l’or ou rien ». « Si un enfant chinois lance 10 ballons et qu’il rate une seule fois le panier, on va lui reprocher de ne pas avoir bien réussi.  Si c’est un enfant étranger, on va l’applaudir même s’il n’arrive qu’à marquer un seul point. C’est vraiment pas facile d’être Chinois! », pouvait-on lire sur le Twitter chinois.

Selon plusieurs internautes, la Chine fait certes bonne figure avec toutes ses médailles, mais le peuple ne s’en porte pas mieux. Le système qui arrive à produire ces médaillés est basé sur un réseau d’écoles d’élite. Les ligues de sport amateur, où l’on ne joue que pour s’amuser, n’existent pratiquement pas.  « Ce que l’on devrait mesurer, c’est la forme physique des gens, pas le nombre de médailles d’or », écrivait un internaute.

 

Comptabilité olympique…

Puisque l’or, c’est aussi de l’argent (et pas seulement en Chine), il est intéressant de calculer ce qu’un titre de champion olympique peut rapporter.

Yi Siling, la toute première médaillée d’or chinoise des Jeux (elle a remporté l’épreuve de carabine 10 m)  s’est vue offrir jusqu’à maintenant :

79 000 $ de la province de Canton;

126 000 $ de la ville de Zhu Hai, où elle habite;

24 000 $ de sa ville natale au Hunan;

Une Audi A6 d’une valeur de 118 000 $;

Une voiture chinoise d’une valeur de 40 000 $;

Un promoteur immobilier lui a aussi promis un appartement d’une valeur de 110 000 $.

Total : 497 000 $.

Tout cela sans compter la prime du gouvernement central, dont le montant n’a pas encore été annoncé, mais qui pourrait aller chercher dans les 75 000$. Sans compter évidemment les contrats publicitaires et les commanditaires.

Yi Siling, première médaillée chinoise des Jeux de Londres et fierté de la Chine.

 

La première médaillée des Jeux de Pékin en 2008, l’haltérophile Chen Xiexia, avait empoché 630 000 $, une véritable fortune en Chine.

À vaincre sans péril…

Dans plusieurs disciplines, les Chinois sont tout simplement trop forts et ils le savent.

Aux Olympiques de Pékin, l’équipe de tennis de table a remporté tous ses matchs et a gagné les quatre médailles d’or de la discipline. L’entraîneur-chef de l’équipe, Cai Zhenhua, a alors eu une idée… Son plan? Faire en sorte que la Chine aide les autres pays à s’améliorer pour rehausser le niveau de la compétition. Le programme appelé « Élever des loups » permet à des joueurs étrangers de participer à la ligue de ping-pong chinoise.

D’autres sports dans lesquels les Chinois excellent faisaient déjà l’objet d’échanges entre pays. L’haltérophilie féminine en est un bon exemple : la Chine compte une telle abondance d’athlètes de haut niveau dans cette discipline qu’elle peut se permettre d’en laisser aller quelques-unes qui n’auraient, dit-on, jamais pu se qualifier pour les Jeux. Mais la pratique laisse aujourd’hui certains Chinois sceptiques, surtout depuis que Zulfiya Chinshanlo, née dans la province du Hunan en Chine, mais portant les couleurs du Kazakhstan, a remporté l’or dans la catégorie des 53 kg.

Mme Chinshanlo s’appelle en fait Zhao Changling.  Même exploit pour Yao Li, originaire de la province de Liaoning. Elle est aujourd’hui connue sous le nom de Maiya Maneza et vient de remporter l’or dans la catégorie des 63 kg pour… le Kazakhstan.

Maiya Maneza portant le maillot rouge… du Kazakhstan. Source: Ria Novosti

 

Ah oui, j’oubliais, les deux femmes ont aussi battu le record olympique dans leur catégorie respective.

Comme quoi le loup peut finir par mordre.