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Les Américains et la torture

mardi 9 décembre 2014 à 17 h 45 | | Pour me joindre

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Le gouvernement américain a longtemps dénoncé la torture utilisée par des régimes autoritaires en Afrique, en Amérique latine et dans l’ex-Union soviétique. Aujourd’hui, la Maison-Blanche ne peut plus prétendre faire la leçon aux pays qui ne respectent pas les droits de la personne.

Les États-Unis sont officiellement entrés dans le triste club des pays qui ont torturé des individus pour obtenir des aveux. C’est écrit noir sur blanc dans le rapport du comité sénatorial sur le renseignement rendu public le 9 décembre. La convention de Genève, signée par les Américains en 1949, interdit les abus physiques et psychologiques pour obtenir des aveux.

Les États-Unis ne pourront plus jamais brandir cette convention internationale, presque sacrée, pour dénoncer les mauvais traitements infligés aux prisonniers. Ils ont perdu une partie de leur autorité morale en matière de droit de l’homme.

Des faits indéniables

Le rapport du Sénat sur les sites secrets et les méthodes de torture de la CIA implantées après les attentats du 11 septembre 2001 est accablant. Les cas de privation de sommeil, de confinement dans des espaces restreints, et de suffocation par l’eau autorisés par l’administration Bush étaient connus.

Mais le doute persistait dans le public sur la mise en application par les services secrets de ces techniques. Avec le dévoilement du rapport du Sénat, plus personne ne peut nier que les États-Unis d’Amérique ont utilisé la torture.

Parmi les 119 présumés terroristes détenus dans des sites secrets en Syrie et en Afghanistan, 26 n’auraient jamais dû être emprisonnés. Les autres ont été détenus dans des boîtes grandes comme des cercueils. Certains ont été attachés au plafond avec des chaînes durant des heures pendant que les agents de la CIA les frappaient. Un des prisonniers est même mort d’hypothermie.

Le Sénat a consulté 6,3 millions de pages d’information pour composer son rapport de 6000 pages, lui-même résumé en 500 pages. Un rapport dans lequel on apprend que l’ex-secrétaire d’État Colin Powell et l’ancien secrétaire à la défense Donald Rumsfeld n’auraient pas été tenus informés sur les détails du programme d’interrogatoires musclés de la CIA. On craignait surtout la réaction négative de M. Powell.

Le président Bush n’a été informé de la violence des interrogatoires qu’en 2006, soit quatre ans après le début du programme. Mais que savait le président et que lui a vraiment dit la CIA? Le rapport donne peu de détails. Dans une entrevue au réseau NBC, en 2010, l’ex-président affirme que ces techniques d’interrogatoire ont sauvé des vies, et que son travail était de protéger les Américains.

Le vice-président Joe Biden a déclaré que les États-Unis avaient fait une grave erreur et que l’administration actuelle s’était assuré que ça ne se reproduise plus.

L’actuel président Obama a interdit la torture lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2009, a-t-il mentionné dans un communiqué. Le chef de la Maison-Blanche a cependant oublié de dire qu’il s’est lui-même longtemps opposé à la publication du rapport du Sénat. Des raisons politiques, légales et organisationnelles ont motivé le président.

Obama ne voulait pas de ce rapport, qui risquait de raviver de vieilles querelles et de diviser davantage les Américains. Il ne souhaitait pas non plus se mettre à dos la CIA au moment où un nouveau front de la guerre au terrorisme vient de s’ouvrir contre le groupe armé État islamique.

Enfin, la reconnaissance de la torture dans le rapport du Sénat remettait toute la question de l’imputabilité sur la place publique. Le président Obama se retrouvait aussi devant le choix de traduire ou non en justice ceux qui n’ont pas respecté les lois en torturant. Un dilemme moral et juridique qu’Obama avait déjà tranché, en avril 2009, en décidant de ne pas poursuivre les agents de la CIA qui ont exécuté les ordres de l’administration Bush.

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Les États-Unis hors d’Irak! Au 31 décembre 2011, il ne doit plus y avoir de soldats américains sur le territoire irakien. Huit ans et neuf mois après l’invasion des troupes américaines, qui a donné lieu à une guerre catastrophique et meurtrière. Le président Barack Obama a terminé, comme promis, le processus de retrait des troupes américaines d’Irak.

Le 14 décembre, M. Obama a souligné ce retrait en y allant, à la base de Fort Bragg, d’un éloge appuyé à l’armée américaine. Un éloge qui faisait presque oublier que le même homme, en 2002, s’était élevé contre ce qu’il avait appelé à l’époque « une guerre stupide ».

Devant 3000 vétérans, dans une ambiance patriotique, il s’est émerveillé de l’esprit américain, de l’esprit de sacrifice américain… sacrifice toujours « désintéressé », bien entendu. Air connu. En précisant que « nous laissons derrière nous un Irak souverain, stable, autosuffisant. Ce qui nous permet de partir aujourd’hui la tête haute ».

Et pourtant…

Pourtant, presque une décennie plus tard, l’intervention en Irak présente un bilan au mieux mitigé… avec un départ qui n’a rien de triomphal.

Massacre après massacre

La guerre et tous ses morts… Quatre mille cinq cents soldats américains tués, mais aussi 20 000 soldats irakiens et surtout 100 000 civils innocents (évaluation « basse » du site spécialisé www.iraqbodycount.org). Des civils interceptés aux barrages et tués « par accident », par des Américains à la gâchette légère. Le massacre de Haditha, en novembre 2005 : 24 civils massacrés par une troupe de marines fous de rage, vengeresse après la mort d’un officier. Un épisode qui, à une moindre échelle, rappelle le massacre de My Lai au Vietnam, en 1968, par un bataillon américain.

Et puis, à partir de février 2006 et pendant environ deux ans, ce sera la guerre civile sunnites-chiites, une guerre atroce, avec des assassinats ciblés, des bombes quotidiennes et des pointes de 100 morts par jour à l’été 2006… Les explosions au coin de la rue, les cadavres partout dans Bagdad au petit matin.

Et puis — quand même — dans la colonne positive, la chute d’un dictateur cruel, Saddam Hussein, mais exécuté dans des conditions honteuses, en décembre 2006, à la suite d’un long procès où l’on n’aura finalement pas appris grand-chose. Et puis, certes, l’éclosion d’une vie politique pluraliste : il y a aujourd’hui, en Irak, des partis libéraux, islamistes, sunnites, chiites, kurdes…

Mais à quel prix? Et ces prétendus « acquis », sont-ils durables ou non? La question reste ouverte.

D’autant qu’il y a encore des violences presque quotidiennes en Irak. Des assassinats politiques. Des attentats à l’explosif. Rien à voir avec la descente aux enfers de 2006. Mais en 2011, en Irak, il y a quand même eu, en moyenne, un gros attentat à la bombe par mois. Avec, chaque fois, 8, 10, 20, 30 morts… On parle, cette année, de 3000 morts violentes, soit huit par jour en moyenne. C’est douze fois moins qu’en 2006, mais l’Irak reste un pays instable et violent.

Des tensions qui persistent

Malgré ce qu’a dit Barack Obama aux soldats de Fort Bragg — « un pays souverain, stable, autosuffisant » —, ce n’est pas un territoire en paix que les États-Unis laissent derrière eux. Loin de là. Les tensions intercommunautaires sont omniprésentes. La question de la cohabitation entre Arabes sunnites et chiites, entre Arabes et Kurdes, reste incertaine.

Les Kurdes au nord veulent leur indépendance, même s’ils sont prêts à se contenter d’une superautonomie. Les sunnites minoritaires (le groupe de Saddam Hussein) n’ont pas encore digéré que le pays soit désormais gouverné par les chiites, majorité démocratique oblige. Le partage des ressources pétrolières entre Bagdad, le Nord et le Sud? Un gros, gros point d’interrogation.

Économiquement, le solde de la guerre n’est toujours pas payé. Les gens ont-ils commencé à vivre mieux? Tout est très relatif. La pauvreté absolue touche un quart de la population. La fourniture quotidienne d’électricité, indicateur important et symbolique à Bagdad, reste toujours limitée à quelques heures par jour. La production de pétrole n’a pas tout à fait retrouvé ses niveaux d’avant-guerre, qui étaient de presque 3 millions de barils par jour dans les meilleures années. On est aujourd’hui entre deux et deux et demi.

L’influence nouvelle de l’Iran

Il y a eu des attentats, encore tout récemment, contre des installations pétrolières… On soupçonne les insurgés sunnites. Mais il y a aussi des brigades chiites, restées très actives, même si leur fameux chef charismatique, Moktada el-Sadr, a aujourd’hui intégré le jeu politique.

C’est ce même Moktada qui a réussi, cet automne, à empêcher la prorogation, désirée par les Américains, de leur présence militaire, à hauteur de quelques milliers de soldats en 2012. Moktada, soutenu en sous-main par l’Iran, a dit non. Et ça a été non : les Américains dehors au 31 décembre.

N’oublions pas non plus l’influence nouvelle de l’Iran en Irak, puisque les chiites maintenant au pouvoir à Bagdad sont plutôt les amis de Téhéran. Voilà un autre effet pervers d’une guerre qui devait — pensait-on naïvement à Washington — amener un réalignement géopolitique favorable aux Occidentaux.

Donc, une guerre qui aura coûté des centaines de milliards de dollars aux États-Unis. M. Obama lui-même a dit « mille milliards », mais certaines évaluations d’économistes (Joseph Stieglitz) vont jusqu’à trois mille milliards! Donc, les États-Unis, qui vont tout de même conserver une certaine présence à Bagdad avec la plus grosse ambassade du monde,  ne retrouveront pas avant longtemps, très longtemps, un retour sur leur supposé « investissement » irakien.

Au contraire : la folle équipée irakienne, pour les États-Unis, ressemble à un immense gâchis, à une colossale perte d’argent… mais aussi de prestige et d’influence diplomatique.