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Je n’abandonne pas l’Afrique, mais…

Vendredi 12 avril 2013 à 11 h 33 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

L'équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l'exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.
L’équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l’exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.

Mon affectation africaine est née il y a presque six ans, en même temps que l’émission Une heure sur terre, qui disparaîtra des ondes en septembre. Six années merveilleuses à couvrir un continent immense, enivrant, attachant. « On ne sort pas indemne de l’Afrique », me disait la chanteuse béninoise Angélique Kidjo. Je suis tout à fait d’accord.

Je n’oublierai jamais la petite Baratou, une puce de 5,4 kilogrammes, le poids d’un bébé canadien de trois mois. Mais Baratou avait deux ans. Elle est morte de faim devant notre caméra au Niger, pendant la crise alimentaire de 2010. J’ai une admiration infinie pour ces héros du quotidien comme le Dr Amadou Sidibé, qui travaillait nuit et jour pour sauver le maximum d’enfants dans cette clinique de Madarounfa. Le Dr Sidibé a choisi de quitter la France pour revenir pratiquer une médecine de brousse chez lui, dans le pays le plus pauvre de la planète. J’ai été touchée par son indignation tranquille. « Globalement, dans le monde, y a assez de nourriture, me disait-il. Mais ici il y a beaucoup de foyers qui n’ont rien à manger, ça me choque, cette inégalité. » Des héros comme ça, j’en ai croisé partout en Afrique. Des rencontres inoubliables, qui ont changé ma vie.

Je me suis souvent demandé comment ceux qui ont toutes les raisons du monde de désespérer pouvaient ne pas perdre espoir. La foi n’explique pas tout. Poser notre regard d’Occidentaux gâtés sur la misère africaine est un exercice délicat. Comment être pessimistes et désabusés, alors que les Africains ne le sont pas? La pauvreté arrache le cœur, les inégalités vertigineuses choquent. Mais les sourires interpellent tout aussi puissamment. Comment peuvent-ils être si pauvres et heureux? Et pourtant, ils le sont. Les Africains sont tellement plus forts et plus riches qu’on l’imagine, on a tellement à apprendre d’eux. Si seulement on pouvait les écouter, les entendre.

Le temps manque. L’argent aussi. L’Afrique est pauvre, mais elle coûte cher. Il faut aussi prendre le temps d’écouter les Africains. Or, ils parlent lentement et nos bulletins de nouvelles ont de moins en moins de temps. La publicité et les sujets de « proximité » laissent peu d’espace pour le reste du monde. Et quand on regarde ailleurs, on aime mieux les histoires sur les « riches et célèbres » que celles sur le tiers-monde.

Le bureau de Radio-Canada à Dakar a été fermé en 2009. Mon affectation africaine avait alors été transférée à Montréal. J’ai depuis continué de couvrir le continent à partir d’ici. Aujourd’hui, mes patrons me confient de nouveaux défis. Je continuerai d’aller en Afrique pour de grands événements, mais j’aborderai aussi d’autres nouvelles ailleurs dans le monde et au Canada. Pourquoi? Très simple : l’Afrique ne vend pas. L’international attire de faibles auditoires, malgré nos prétentions d’ouverture sur le monde. Dès qu’un sujet international est en ondes, il est frappant de voir les cotes d’écoute chuter. Quand le reportage est tourné en Afrique, la dégringolade est assurée, à de rares exceptions près.

Je me suis souvent demandé pourquoi on est plus touché par le drame du voisin qui tue sa femme que par un dictateur qui tue son peuple. La distance nous rend-elle indifférents aux drames humains?

Désormais, il ne reste qu’un seul journaliste canadien dédié exclusivement à l’Afrique, le correspondant du Globe and Mail à Johannesburg, Geoffrey York. Je ne peux me plaindre, j’ai moi-même demandé qu’on modifie mon affectation. Pas que l’Afrique ne m’intéresse plus, au contraire. Je crois qu’il faut, plus que jamais, s’intéresser à ce continent qui explose. Mais je savais qu’il devenait difficile de justifier mon affectation, financièrement, étant donné le manque d’appétit chronique pour les sujets africains.

C’est un dur constat d’échec pour moi. Quand j’ai été affectée à l’Afrique, en 2007, je m’étais donnée comme mission de rendre l’Afrique intéressante à ceux qui n’ont jamais mis les pieds là-bas. Je voulais raconter l’Afrique aux Canadiens « ordinaires » avec des Africains « ordinaires ». J’avais espéré secouer l’indifférence avec des histoires touchantes. J’ai toujours reçu de très beaux commentaires sur mes reportages, mais je n’ai pas réussi à mettre l’Afrique sur « la mappe ».

Le tiers-monde n’est tout simplement pas dans le radar médiatique. L’an dernier, durant le printemps érable, des djihadistes ont conquis la moitié du Mali en quelques semaines, menaçant la sécurité de toute l’Afrique de l’Ouest et du Nord. Nous en avons à peine parlé. Et dans ce cas, ce n’était pas une question d’argent. Je n’ai qu’un corridor à traverser pour aller sur un plateau de RDI ou du TJ. La crise malienne a attiré l’attention de nos médias seulement quand les Français sont intervenus, neuf longs mois plus tard.

J’ai couvert des conflits au Mali, en République démocratique du Congo, en Somalie, en Côte d’Ivoire, des violences ethniques au Kenya, en Afrique du Sud, des rebellions, des famines, les révoltes du printemps arabe et ses suites en Égypte, en Tunisie, au Maroc. Ces couvertures difficiles sont essentielles, car les guerres oubliées sont souvent plus cruelles et plus longues. Mais j’ai peur que l’on retourne à une couverture catastrophe de l’Afrique, que l’on ne se déplace que pour les très grandes crises, celles qui font beaucoup de morts. Je crains qu’on oublie l’autre Afrique, celle qui n’est pas en guerre… l’Afrique qui avance la tête haute… l’Afrique de ces « héros ordinaires » qui font des miracles avec rien, comme le Dr Sidibé.