Mon reportage à Dimanche magazine, diffusé le 2 décembre :
Billets classés sous « guerre »
Vivre en guerre
Venir, repartir…

Un habitant d’Alep
Retour demain à Montréal… Je lis qu’il y fait nettement moins chaud qu’à Killis, petite ville turque où nous sommes, à 5 km de la frontière syrienne. Moi et mon collègue Luc Chartrand avons même passé quelques instants sur une terrasse de café, en compagnie d’Ahmed, un réfugié qui a fui Alep il y a trois mois.
À Killis, des Syriens, il y en a beaucoup. Certains sont dans des camps, mais d’autres, ceux qui le peuvent, ont pris un appartement dans la ville. Si proches, mais si loin de chez eux… Aujourd’hui, impossible de joindre ceux qui sont restés là-bas, où plus rien ne fonctionne, ni Internet ni téléphone. Rien de rassurant.
Killis ne connaît pas les bruits de la guerre, mais elle en a la tristesse. Le soir, dans ce café où nous sommes allés, des familles entières viennent pour fumer une chicha, échanger des nouvelles, pendant que les enfants, privés d’école, sautent sur le trampoline installé sur la terrasse. De ceux qui sont partis, on dit généralement qu’ils sont « sains et saufs », pour reprendre la formule consacrée. Physiquement, peut-être. Pour le reste, sort-on vraiment indemne d’une tragédie comme celle-là?
Je disais que nous repartions pour Montréal demain matin. Ces derniers jours, nous avons raconté ce que nous avons vu à Alep.
Peut-être pas de quoi tomber à terre, a écrit Pierre Foglia, dans une de ses chroniques. Entièrement d’accord, ce n’est pas nous qui tombons. Mais pour ceux qui ont perdu la vie, leurs proches, leur maison, c’est le monde qui s’écroule. Et tant que leur monde s’écroulera, il faudra le dire, et le redire, jusqu’à ce qu’il cesse de s’écrouler.
En repartant, je penserai à tous ces gens qui nous ont livré leur histoire sans jamais nous dire qu’elle avait déjà été racontée, qu’il n’était pas nécessaire de venir. À ces enfants qui nous ont souri en tournant autour de la caméra de Sylvain et de Marie-Ève, sa réalisatrice. À ces hommes et ces femmes inquiets et en colère, qui veulent que la paix revienne, et avec elles, ceux qui ont fui les bombes et le chaos.
Quant à nous, nous ne faisions que passer et ramasser au passage des fragments de vies menacées de mort. Mais nous n’avons pas fait que notre métier. Modestement, nous sommes venus dire à tous ces gens, chaleureux et accueillants malgré le drame, que nous n’y étions pas indifférents. Et que notre vie ne valait pas mieux que la leur.
La colère des gens d’Alep
Dans tout Alep en guerre, ce qu’il manque, c’est l’argent. « Il n’y a plus de travail et les prix n’arrêtent pas de s’envoler, disent des hommes avides de paroles. Ajoutez les bombes et les tireurs embusqués, voilà notre vie. Qu’Allah fasse triompher la justice! Le mazout est cher, le pain est cher, et puis il n’y a plus d’électricité. »
La guerre, dans toute son horreur
Je vous entraîne dans un hôpital de la ville d’Alep, rasé quelques minutes plus tard par l’aviation syrienne. L’établissement n’est plus que décombres… et un tombeau pour une quarantaine de personnes qui s’y trouvaient. Une médecine de guerre, avec très peu de moyens.
La vie en temps de guerre
Témoignage d’un citoyen d’Alep qui vit dans un quartier contrôlé par les rebelles : « La vie est plus dure qu’avant. Avant c’était la simplicité, le travail. Maintenant on ne peut pas marcher facilement, surtout après 7 h, 6 h du soir. Avant on pouvait marcher à minuit, à 2 h du matin, aller dans les souks. Maintenant c’est le contraire. Il y a toujours des bombardements. On a perdu plusieurs enfants, plusieurs familles. »
J’en parle à Désautels :
Alep ravagée par la guerre
Beaucoup d’Aleppins sont mécontents d’être pris en otage dans cette guerre :
Couvrir la guerre avec les plus faibles

Couvrir une guerre peut devenir une expérience très différente, selon que l’on se trouve du côté de l’armée la plus forte ou avec la plus faible. Les rebelles syriens appartiennent sans l’ombre d’un doute à la seconde catégorie.
Certains d’entre nous avaient déjà été « embeddés » dans les armées canadienne ou américaine, en Afghanistan ou en Irak. Même si de telles couvertures sont dangereuses, les journalistes y bénéficient au moins de la protection que confère la supériorité militaire des soldats qu’ils accompagnent. Ceux-ci ont les meilleures armes, de bons moyens de communication et un accès à des secours médicaux d’urgence ou d’évacuation.
Rien de tel quand on se trouve du côté d’une milice rebelle telle que celles qui se battent en Syrie.
Pendant toute la semaine que nous avons passée sur ce front, il nous a fallu d’abord passer au silence radio. Nous avons dû retirer les cartes à puces de nos cellulaires, car les méthodes de détection modernes permettent de les localiser et de les suivre. Pas de protection non plus sur la route où nous avons dû nous déplacer dans un vieux minibus déglingué.
Les rebelles que nous allons rencontrer s’abritent souvent dans des écoles. Les forces de l’armée gouvernementale connaissent leurs emplacements et celles-ci sont souvent bombardées. S’ils choisissent ces bâtiments, c’est parce qu’ils sont construits en béton et peuvent — on l’espère — résister aux bombes.
Nous voyageons aussi avec un ange gardien. Il s’appelle John Heron. C’est notre conseiller en sécurité. John a servi pendant 16 ans dans les forces spéciales britanniques, les SAS, et travaille depuis 10 ans dans le secteur privé comme conseiller en sécurité en zone dangereuse. C’est un homme calme. Il surveille constamment et évalue les risques. Il nous fait ses recommandations. C’est ensuite à l’équipe de décider si le jeu en vaut la chandelle et s’il faut avancer.
John est aussi formé en secours d’urgence. Il transporte avec lui une panoplie d’équipements fascinants : poudres coagulantes ultrarapides pour stopper une hémorragie, appareils d’injection nasale pour la morphine, pic pour creuser le tibia en cas de nécessité d’y injecter dans la moelle un médicament salvateur… Nous n’avons bien sûr rien utilisé de tout ça. Inch Allah!
Les rêves brisés d’un peuple
Les rebelles sont convaincus que s’ils réussissent à prendre Alep, la capitale économique de la Syrie, ils parviendront à faire tomber le régime du président Bachar Al-Assad. Nous sommes allés passer quelques jours dans cette ville, qui est un théâtre féroce de guerre urbaine.
On entend les tirs toutes les minutes et les bombes tombent sans discernement sur les quartiers tenus par les rebelles. Alep est donc dans un état lamentable et les habitants manquent de tout. Paradoxalement, les gens d’Alep n’avaient pas beaucoup participé à la contestation du régime lorsqu’elle a commencé il y a 20 mois. Or, aujourd’hui, ils paient le prix fort de cette guerre.
Voici les rêves brisés d’un peuple coincé entre les rebelles et l’armée :
Les stigmates de la guerre
À peine passé le poste frontalier de Bab Es-Salam, déjà les premiers stigmates de la guerre. Ici commence la Syrie libre :
La porte de la paix
Killis, dernière ville turque avant la frontière syrienne de Bab Es-Salam. Alla el Dine et Mohamed, qui allaient nous accompagner durant tout notre séjour dans leur pays, attendent à l’entrée de notre hôtel que nous ayons fini de descendre la monstrueuse pile de bagages amenés avec nous de Montréal. Quelques affaires personnelles, mais surtout le matériel qu’il faut traîner avec soi quand on fait de la radio et de la télévision.
Bab Es-Salam, c’est la porte de la paix, dernier passage avant d’entrer sur la terre syrienne.
À peine franchie, et déjà les premiers stigmates de la guerre. Ici commence la « Syrie libre », celle que les rebelles ont arrachée aux forces restées fidèles à celui qu’ils veulent abattre, Bachar Al-Assad.
Sur la gauche, un camp de toiles blanches, abri temporaire, pour quelques centaines de familles.
Ceux qui sont là vivaient à Alep, Tall Rifaat, Ain Dakne ou Azaz. Chassés par les bombes, ils sont venus se réfugier aux portes de la Turquie.
Déjà, les premières victimes de la guerre.
Sur la grande place qui jouxte le camp, une ribambelle d’enfants suit la caméra de Sylvain. Hormis une balançoire installée sur un terrain boueux, les loisirs sont rares.
Alla, H’sin, El Anka et les autres ne vont plus à l’école. C’est connu, les guerres se foutent des enfants, quand elles ne les tuent pas.
Alors, en attendant que celle que les adultes leur imposent batte en retraite, ils nous l’ont racontée. Les obus sur leur maison, les tireurs embusqués, le pain qui manque…
Marie-Ève, Luc, Sylvain et moi les avons écoutés parler et chanter toute leur haine du « Nidham », le pouvoir, qui, comme le leur répètent les adultes, est seul responsable de la tragédie syrienne.
J’en ai parlé avec Joane Arcand à Dimanche magazine :
Au radiojournal, ce matin :
À C’est bien meilleur le matin :
Voici, en photos, les premiers visages d’une guerre que nous ne nous attendions pas à rencontrer si vite.

Frontière syrienne de Bab Es-Salam












