Nicolas Sarkozy aura-t-il tiré profit de l’épisode du tueur fou de Montauban et de Toulouse, survenu à un mois du premier tour d’une élection où il essaie difficilement de conserver son siège? Son comportement « présidentiel » – entendre : digne et mesuré – au cours des heures qui ont suivi la fin violente de Mohamed Merah, est-il de nature à réorienter le vote en sa faveur? Le président « rassembleur dans l’épreuve »… recueille-t-il les fruits de son action?
En gros, la réponse est non.
Les derniers sondages pour le premier tour, en date du 27 mars, montraient une quasi-égalité, autour de 27-28 %, avec le candidat socialiste François Hollande, alors qu’une lutte à trois se déroulait pour la troisième place, entre Jean-Luc Mélenchon (extrême gauche), Marine Le Pen (extrême droite) et le centriste François Bayrou. C’est à peu de choses près ce qui se passait déjà juste avant les tueries…
La miniremontée de Sarkozy au premier tour (deux ou trois points pour rejoindre Hollande, voire le dépasser d’un poil) était en fait antérieure aux événements. Elle n’a rien à voir avec cet épisode.
Au second tour, les projections ne donnent certes plus une avance de 16 % à François Hollande (58 % contre 42 % comme en janvier et février). Mais l’écart en sa faveur reste confortable : 54 % contre 46 %, selon au moins deux sondages postérieurs aux événements.
Bravo M. Sarkozy, mais…
La retenue et l’élévation – inhabituelles – du président qui, juste après le dénouement sanglant de Toulouse, a prévenu les citoyens contre tout « amalgame » antiarabe ou antimusulman, ne sont pas considérées par l’opinion comme déterminantes.
Il aura somme toute « bien fait ça », reconnaissent les Français à 74 % (sondage SOFRES du 23 mars), mais ce n’est pas une raison suffisante pour changer son vote en faveur de Sarkozy. Et puis, les Français se souviennent que c’est le même homme qui avait – quelques jours plus tôt –, soufflé sur les braises, dénonçant pêle-mêle l’immigration excessive, les frontières poreuses de l’Europe et l’imposition (réelle ou supposée) de la viande halal aux non-musulmans.
Et puis, quelques jours après les événements, M. Sarkozy revenait à la charge sur le thème de la menace sécuritaire. Il a affirmé que l’antiterrorisme serait pour lui « la priorité d’un nouveau mandat »… irrésistiblement attiré sur ce terrain par une Marine Le Pen elle-même en perte de vitesse, qui « en rajoutait » sur les dangers de l’islam extrémiste.
Malheureusement pour M. Sarkozy et Mme Le Pen, « l’immigration et la sécurité ne sont pas au centre des préoccupations des électeurs », ainsi que le titrait Le Monde du 28 mars. Avant comme après Toulouse, ils restent plutôt obsédés – sans surprise – par l’emploi, le pouvoir d’achat, l’éducation et le logement.
Les événements, disent les sondeurs, n’ont rien changé aux angoisses économiques fondamentales des Français, effarés par le déclin de leur pays, de leur continent, et toujours tentés de se tourner vers l’État protecteur.
Ces événements n’ont rien changé, non plus, à leur évaluation fondamentale des candidats devant eux. Sarkozy « l’agité » exaspère le peuple. Son bilan économique le plombe. Hollande « le mou » s’apprête à récolter des votes « contre », par défaut et sans enthousiasme.
Quant à Marine Le Pen, elle a perdu l’attrait de la nouveauté qui lui donnait, début 2011, des sondages à 21 %, voire 23 %. Elle agite des épouvantails qui – leçon cruciale de cet épisode tragique – ne font plus autant recette aujourd’hui. Selon la firme de sondages BVA (27 mars), elle devra même se battre pour ne pas glisser, le 22 avril, sous les 15 %, barre dont s’approche, par ailleurs, le flamboyant néocommuniste Jean-Luc Mélenchon. La gauche radicale a encore de belles réserves en France.
À moins de quatre semaines du vote, la campagne française offrait donc le spectacle d’une mer relativement calme, qui résiste aux secousses, avec quelques courants sous-marins… et peu de surprises appréhendées.
Bien différent de l’Espagne en 2004
On est loin, bien loin, du scénario espagnol de mars 2004. À l’époque, une droite au pouvoir arrogante, sûre d’une réélection qu’elle croyait facile, avait trébuché de façon catastrophique sur un épisode terroriste survenu en toute fin de campagne législative.
Les attentats de Madrid, il y a huit ans, avaient certes une autre dimension que les dernières tueries du sud de la France. Ce jour-là, le 11 mars 2004, ce sont près de 200 personnes qui ont trouvé la mort.
Le résultat du scrutin en a été totalement bouleversé. C’est que José Maria Aznar, le premier ministre sortant, avait faussement accusé l’organisation basque ETA d’avoir fait sauter les 10 bombes qui ont semé la mort dans des gares madrilènes et des trains de banlieue.
Malgré toute une série d’indices qui, très rapidement, ont désigné la filière maghrébine d’Al-Qaïda, le gouvernement Aznar avait non seulement maintenu, à des fins électoralistes, la fausse thèse de l’ETA, mais il avait également exercé des pressions indues contre la presse, pour qu’elle ne contredise pas la thèse officielle mensongère.
Mais à 24 heures du scrutin, la version gouvernementale s’effondrait… et le gouvernement avec. Le 14 mars 2004, le Parti socialiste ouvrier espagnol cueillait une victoire totalement inespérée, dans une campagne mise cul par-dessus tête par une irruption terroriste, doublée d’un vote de rage antigouvernemental.
En comparaison, devant les errances sanglantes de Mohamed Merah, la France de 2012 – électeurs et politiciens confondus – aura gardé son sang-froid. Et elle aura maintenu, contre les aléas du terrorisme et les transports émotionnels, ses critères de vote, restés plus proches de l’angoisse économique que de l’obsession sécuritaire.