Billets classés sous « Droits de la personne »

Adieu les dénonciations humanitaires, bonjour les affaires!

Les temps ont changé depuis les premières professions de foi de Stephen Harper au sujet de la Chine, lorsqu’il dénonçait vertement, peu après son arrivée au pouvoir en 2006, le régime communiste de Pékin et promettait que « les droits de la personne passeront avant le commerce à tout prix et le dollar tout-puissant ».

Le second voyage en Chine de M. Harper, en ce début de février 2012, permet de revenir sur l’évolution qui amène aujourd’hui le premier ministre sur son chemin de Damas, vers le réalisme économique, au détriment des flamboyantes déclarations d’appui aux Tibétains, aux dissidents et aux fidèles du Falung Gong.

Cette évolution est tout à fait dans la tendance des pays occidentaux quant à la Chine. En présence de l’interlocuteur chinois - qui est aussi le banquier, l’investisseur et l’acheteur potentiel -, on se fait le plus discret possible lorsqu’il s’agit des intellectuels emprisonnés comme Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix 2010, ou des Tibétains qui s’immolent par désespoir (près d’une vingtaine depuis le début 2011).

Le dernier à avoir osé

Pourtant, entre 2006 et 2009, pendant ses trois premières années au pouvoir, Stephen Harper était à peu près le dernier dirigeant occidental à oser parler haut et fort des droits de la personne en Chine. En octobre 2007, il avait même reçu le dalaï-lama en grande pompe, symbole de la résistance à l’oppression et à l’assimilation forcée des Tibétains.

À l’époque, une bonne partie de la presse au Canada avait parlé de « la gaffe de Stephen Harper » lorsqu’il avait invité l’éminent tibétain à Ottawa. Au lieu de titrer, par exemple, « Harper se tient debout face à la Chine », ou « Harper défend les droits de la personne en Chine » – ce qui eût été un angle de couverture raisonnable –, tout le monde, médias et milieux d’affaires, a préféré mettre en relief « la gaffe » du premier ministre. Imaginez : il s’était mal comporté avec les Chinois, il avait offensé les Chinois… Il serait donc puni pour ça! Et notre économie avec.

À l’été 2008, M. Harper en rajoute : il ne se rend pas à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pékin. Il faut rappeler que ce printemps-là, les nationalistes tibétains avaient manifesté en masse. Des violences avaient eu lieu à Lhassa, la capitale, et ailleurs dans les zones de peuplement tibétain. Une terrible répression avait suivi : au moins 200 morts selon les ONG, plus de 1000 selon le dalaï-lama, et ce, à quelques semaines des Jeux!

Il y eut ce printemps-là un petit débat parmi les dirigeants occidentaux : après ce qu’on venait de voir au Tibet, allait-on gratifier les dirigeants chinois de notre présence? Le Français Nicolas Sarkozy, par exemple, avait fait mine de dire : « Je n’irai pas »… avant de se raviser et de prendre l’avion pour Pékin.

M. Harper, lui, n’a pas vacillé, et son absence était liée, non seulement à sa « ligne » générale sur les droits de l’homme en Chine, mais spécifiquement à la répression toute récente au Tibet.

Répression sans conséquences diplomatiques

Les autorités chinoises, à l’époque, avaient fait de l’épisode « Tibet+Jeux olympiques 2008 » une sorte de test : un test de leur capacité à défier avec succès les protestations internationales, et à faire passer le commerce, la coopération économique, les bons rapports d’État à État, la politique du prestige, etc., avant toute considération sur les droits de la personne ou la répression des minorités.

Et ça a marché! La sanglante répression au Tibet n’a pas empêché les Jeux olympiques de Pékin d’être un immense succès. Plus encore. Voyant que cette répression, parallèle aux Jeux, n’entraînait aucune réaction conséquente des Occidentaux – hormis la petite dissidence canadienne –, les dirigeants chinois réalisaient que la voie était désormais libre en matière de droits et libertés. Ils pourraient désormais se permettre à peu près ce qu’ils voulaient.

Le reste du monde allait marcher droit, et venir quand même à Pékin pour y faire du commerce, tout en restant très gentil avec le monsieur chinois, et en évitant soigneusement les sujets qui fâchent.

C’est l’année suivante, en 2009, que le « principe de réalité », l’exigence du commerce, rattrape finalement M. Harper. À l’automne, il se rend à Pékin pour une première mission économique. C’est là qu’en conférence de presse conjointe, son homologue Wen Jiabao, en public et devant toute la presse, lui lance : « Pourquoi, M. Harper, n’êtes vous pas venu ici plus tôt? Nous vous attendions depuis longtemps! »

Pour qui connaît la valeur des « petites phrases » en diplomatie, celles-là étaient un camouflet. Une punition pour les égarements canadiens des trois ou quatre années précédentes, ce militantisme humanitaire et anticommuniste qui n’était plus de saison… Et pour dire en substance au premier ministre canadien : « Soyons sérieux M. Harper, parlons commerce et développons nos rapports économiques. Ils ne sont pas au niveau où ils devraient être. Et en matière politique… eh bien mêlons-nous donc de nos propres affaires! »

En 2012, ce message est reçu cinq sur cinq à Ottawa.

Dans l’approche canadienne à la Chine, les traces se font désormais rares du fervent militantisme « droits-de-l’hommiste » du Stephen Harper de 2006-2008.

Même si, lors de son passage à Guangzhou le 10 février, devant un auditoire essentiellement économique (et très canadien), il laissera tout de même tomber que dans la relation sino-canadienne, « on doit s’attendre à ce que la question des libertés fondamentales et des droits de la personne puisse être évoquée ». Voilà, c’est dit, on n’y reviendra plus…

Nécessités économiques, discrétion humanitaire

La recherche de débouchés pour le pétrole de l’Ouest canadien fournit un contexte parfait qui éclaire ce nouveau réalisme face à la question chinoise. Désormais, comme presque tous les autres, le Canada se tiendra « à carreau » avec l’hôte chinois!

Pourtant, si on lit les récents rapports d’Amnistie internationale et de Human Rights Watch, la situation est loin de s’améliorer dans l’Empire du Milieu. Au cours des années 2000, plus particulièrement depuis 2008, année du triomphe olympique,  les droits et libertés en Chine ont suivi une courbe diamétralement opposée à celle du réchauffement des rapports entre Pékin et l’Occident. Il n’y a plus de lien entre les deux.

D’un côté, la situation empire : l’année 2011 a été terrible, si on considère les rafles de dissidents et la reprise de la répression au Tibet. Et de l’autre, c’est l’amélioration continue des rapports de la plupart des pays occidentaux avec Pékin.

Il y a des exceptions comme la petite Norvège, punie à cause du Prix Nobel à Liu Xiaobo en octobre 2010. Ou la puissante Allemagne, dont la chancelière Angela Merkel a essayé, début février, de rencontrer à Pékin l’avocat de Liu Xiaobo. Un essai en vain – la police a empêché l’avocat de sortir -, mais un essai quand même.

Mais globalement, les Européens – économiquement dans de sales draps, et qui espèrent une aide financière du superbanquier chinois – sont de plus en plus muets sur le thème des libertés en Chine. On les comprend. Pékin, par exemple, a commencé à verser quelques milliards en Grèce…

Au cours des deux dernières années, devant l’évidence de la puissance financière et commerciale des Nouveaux Mandarins, le Canada de Stephen Harper n’a fait que rentrer dans le rang.

Chine : débat sur la peine de mort

Dimanche 22 janvier 2012 à 14 h 32 | | Pour me joindre

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Une affaire célèbre fait des remous en Chine et illustre un changement d’attitude envers la peine de mort. La Chine est le pays au monde qui exécute le plus de criminels et la population est majoritairement favorable à la peine capitale en cas de crimes violents.

Wu Ying, 31 ans, condamnée à la peine de mort (photo: China.org.cn)

Mais le cas de Wu Ying ne fait pas l’unanimité. Cette jeune femme d’affaires du Zhejiang, dans le Sud-Est de la Chine, a été condamnée à mort pour « crimes économiques ». Wu, 31 ans, a été reconnue coupable d’avoir détourné 770 millions de yuans (123 millions de dollars canadiens) de 2005 à 2007. 

Née dans une famille de paysans pauvres, Wu était devenue en 2006 l’une des femmes les plus riches de Chine. Mais son entrée dans les hautes sphères de la finance relevait de l’escroquerie : elle incitait des proches à lui prêter de l’argent en leur faisant miroiter des placements juteux. La condamnation à mort date de 2009, mais Wu Ying a fait appel de cette décision. C’est le rejet de cet appel à la Haute Cour populaire de la province du Zhejiang qui a provoqué un tollé sur Internet cette semaine.

Un sondage en ligne, auquel ont participé 400 000 personnes, indique que 64 % des sondés sont contre la peine de mort pour des crimes économiques. S’ils la jugent coupable, plusieurs internautes soutiennent que puisque son crime n’a pas entraîné la mort, la peine capitale est trop sévère.

Même le quotidien Global Times, propriété du Parti communiste chinois, y est allé d’un éditorial, qui bien que nuancé, laisse entendre que la justice chinoise ne devrait pas ignorer l’opinion publique. Selon le quotidien, l’attitude plus « modérée » des internautes envers la peine de mort serait un signe que la Chine est en train de devenir plus « humaniste ». Autrefois la pauvreté était telle que   « l’argent et la vie étaient intimement liés » peut-on y lire. « Un crime qui entraînait de grandes pertes financières devait naturellement être puni très sévèrement ».

Une décision devrait être rendue par la Cour suprême du peuple. Elle confirmera ou non l’application de la peine de mort.

Chine : les héritiers du sida

Jeudi 1 décembre 2011 à 11 h 14 | | Pour me joindre

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Ce devait être l’un des plus beaux jours de leur vie. Mais la joie s’est vite transformée en cauchemar.

Dans le Hebei, la province voisine de Pékin, ils sont des centaines à avoir attrapé le virus du sida à la suite de transfusions sanguines. Comme la plupart des paysans en Chine ne possèdent pas d’assurance maladie, ils ne se rendent à l’hôpital qu’en cas de maladie grave. Et les femmes y vont pour accoucher.

Entrevue dans la cour carrée de Wang Weijun. Photo : Yang Lei

« Ma femme était en bonne santé avant la naissance de notre fille », nous a confié Wang Weijun.

Selon lui, son épouse n’aurait jamais dû recevoir de transfusion. Mais en Chine, les soins de santé sont payants et une transfusion sanguine rapporte de l’argent. Dans les années 90, les médecins et le personnel de deux hôpitaux de la région de Xingtai avaient mis sur pied un système qui leur permettait d’arrondir leurs fins de mois.

Au lieu de se procurer du sang dans des banques certifiées, ils en achetaient au noir, en offrant l’équivalent de quelques dollars aux paysans qui acceptaient de faire un don. Le sang n’était jamais testé, et on le « revendait » ensuite aux patients, au même prix que celui venant de banques légitimes. Les médecins et le personnel impliqués empochaient la différence.

Pour la famille Wang, cette pratique illégale a eu des conséquences funestes. La femme de Wang Weijun est morte deux ans après la naissance de leur fille, Wang Kaijia. Et celle-ci a aussi attrapé le virus. Quand l’adolescente de 14 ans nous parle de sa maladie, de son désir d’aller vivre « dans une grande ville » où l’on ne saurait pas ce qu’elle a, son regard se met à fuir. Elle finit ses phrases par un rire nerveux, comme pour ne pas pleurer.

Cette histoire de sang contaminé s’est passée dans les années 90. Pourtant, encore aujourd’hui, Wang Weijun est l’un des rares à avoir obtenu compensation (après une bataille judiciaire de 10 ans, on lui a accordé 43 000 $).

Nombreux sont ceux qui continuent de se battre, malgré leur santé chancelante et l’espoir qui s’éteint peu à peu. Des années plus tard, les médecins responsables d’avoir transmis le virus à leurs propres patients ont depuis longtemps pris la fuite. Et les autorités tentent toujours de faire pression pour que l’on oublie ce scandale.

Nous nous étions assurés de ne pas réserver de chambres dans le district où se trouvent les deux hôpitaux à l’origine du scandale. Pourtant, notre arrivée était connue, même avant que nous posions le pied dans cette campagne reculée.

L’une des victimes avec qui nous avions rendez-vous est Mme Chen. Elle a contracté le VIH à l’accouchement de son fils. Celui-ci est mort du sida à l’âge de six ans. Pourtant, l’hôpital où a eu lieu l’accouchement refuse de reconnaître toute responsabilité dans l’affaire. Mme Chen n’a reçu que 1500 $ de compensation et on l’a même jetée en prison quand elle a tenté de réclamer une somme plus raisonnable.

Notre rendez-vous avait été fixé pour le mardi 22 novembre, mais un smog intense a entraîné la fermeture de l’autoroute, reportant notre arrivée au lendemain. Étrange tour du destin, puisque ce jour-là, un officiel local avait envoyé à Mme Chen le message suivant :

Photo Yang Lei

« Aujourd’hui, des journalistes viendront peut-être t’interviewer. J’espère que tu ne les rencontreras pas. S’il se passe quelque chose, appelle-moi. »

Tentative à peine voilée de faire taire cette dame qui n’a aujourd’hui plus rien à perdre.

Mme Chen nous a confié avoir été « surveillée » toute la journée par des gardiens à la solde des autorités locales. Quand nous nous sommes finalement présentés tard le lendemain après-midi, la voie était libre. Nous avons fait l’entrevue et réveillé de mauvais souvenirs.

Et puis, nous sommes repartis vers Pékin avec les histoires de ces gens innocents que l’on traite comme des coupables.