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Que reste-t-il de l’ANC de Mandela?

vendredi 20 décembre 2013 à 12 h 20 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

« La dernière raison que j’avais de voter pour l’ANC vient de disparaître », me disait la semaine dernière Fino, une jeune femme zoulou de Soweto qui fait visiter le célèbre township aux touristes. La mort de Nelson Mandela risque de ne pas être aussi « rentable » pour l’ANC que l’avaient souhaité ses dirigeants. Le deuil national qui a suivi le décès du héros de la lutte antiapartheid a été catastrophique pour Jacob Zuma, le président de l’Afrique du Sud, qui doit solliciter un deuxième mandat en avril prochain.

Un texte de Sophie Langlois

La récupération politique de l’icône avait pourtant été très payante, de son vivant. Sans doute parce que Nelson Mandela est resté fidèle à sa famille politique jusqu’à la fin, malgré les scandales qui ne cessent d’éclabousser les dirigeants actuels de l’ANC. Mais l’exploitation partisane du héros décédé s’est frappée à un mur : l’archevêque Desmond Tutu. Le traitement réservé à l’autre Prix Nobel de la paix sud-africain a anéanti tous les gains politiques que l’ANC a pu faire durant cette semaine de deuil collectif.

Les Sud-Africains désenchantés de l’ANC, comme Fino, ont trouvé dans les cérémonies hommages une autre raison de ne plus voter pour le parti de Nelson Mandela : la mesquinerie de Jacob Zuma envers Desmond Tutu. Au stade de Soweto, le combattant en soutane rose avait été invité, mais il devait rester dans les estrades, loin de la scène, et surtout ne pas prendre la parole. Comment les stratèges de l’ANC ont-ils pu penser qu’il était avisé d’écarter le compagnon de lutte le plus intime de Madiba, tout en invitant le vice-président chinois à lui rendre hommage? Le tollé a été tel qu’à la fin de la cérémonie, alors que le stade était presque vide, la frêle silhouette rose de l’archevêque est apparue quelques petites minutes sur le podium. Mais le mal était fait. Les stratèges avaient, semble-t-il, oublié que Desmond Tutu est un des personnages les plus admirés et aimés d’Afrique du Sud, pour avoir porté à bout de bras le combat public contre l’apartheid pendant que les chefs de l’ANC étaient en prison.

Notre réalisatrice a « volé »  cette photo de Desmond Tutu dans le stade de Soweto, alors qu'il se rendait dans l'estrade réservée aux invités spéciaux qui ne prenaient pas la parole, comme Stephen Harper. Photo : Louise Gravel
Notre réalisatrice a « volé » cette photo de Desmond Tutu dans le stade de Soweto, au moment où il se rendait dans l’estrade réservée aux invités spéciaux qui ne prenaient pas la parole, comme Stephen Harper. Photo : Louise Gravel

L’ironie était absolue. D’un côté, Barack Obama dénonce les « dirigeants du monde qui disent adhérer au combat pour la liberté de Madiba, mais qui ne tolèrent aucune dissidence chez eux ». De l’autre, Jacob Zuma force au silence le plus grand héros de la lutte antiapartheid après Mandela, qui est aussi, coïncidence, un des grands critiques de sa présidence.

À la veille des élections en 2009, Tutu avait osé dire qu’il ne souhaitait pas que son ami Jacob devienne président. D’abord, il a été accusé puis innocenté de viol. Ensuite des accusations de corruption contre Zuma avaient été abandonnées deux semaines avant les élections, entachant la crédibilité de la justice sud-africaine. Tutu avait été un des rares à réclamer que la justice suive son cours. Depuis, ses critiques sont devenues encore plus acerbes.

Zuma a été hué à quelques reprises dans ce stade magnifique qu’il a fait construire pour la Coupe du monde de soccer en 2010. L’ANC a ensuite tenté de faire croire que des anciens de l’ANC, qui viennent de former un nouveau parti, étaient à l’origine de ces huées. Faux. J’étais dans une tribune remplie de partisans drapés des couleurs de l’ANC, jaune, vert et noir. Des militants venus dans des autobus de l’ANC.  Ils ont hué leur président avec autant de cœur que partout ailleurs dans le stade.

On aurait pu croire que la controverse soulevée par l’exclusion maladroite de Desmond Tutu, dans le stade de Soweto, aurait servi de leçon aux conseillers présidentiels. Quatre jours plus tard, on apprend que l’archevêque au franc-parler n’est pas invité aux funérailles d’État qui se tiennent le lendemain à Qunu. Nouveau tollé. Les tribunes téléphoniques se déchaînent. Nouveau recul du gouvernement, qui est bien obligé de l’inviter à la dernière minute. Le lendemain, l’archevêque dira que Nelson Mandela aurait été navré de voir que les Afrikaners  avaient été exclus de toutes les cérémonies hommages, même les multiconfessionnelles, lui qui avait tout fait pour les inclure dans chacune de ses démarches.

« Dans ma langue, le xhosa (qui était aussi celle de Mandela), on dit que les vivants ferment les yeux du mort, et le mort ouvre les yeux des vivants. Espérons que c’est ce qui va se passer avec la mort de Nelson Mandela », me disait Aubrey Matshiqi, un ancien de l’ANC devenu analyste politique. Ouvrir les yeux des vivants sur quoi?

« L’Afrique du Sud est encore divisée, je ne suis même pas sûr que le pays s’en tire mieux maintenant, que quand Mandela a été libéré en 1990, dit l’analyste. C’est un endroit meilleur sous plusieurs aspects, mais nous sommes encore loin d’avoir transcendé les haines raciales, d’avoir réussi à bâtir une vraie nation. La seule façon de marcher dans les pas de Mandela, c’est de travailler à l’amélioration des conditions de vie des exclus économiques, en particulier ceux qui sont encore opprimés. »

Et c’est ce que Jacob Zuma, qui a dépensé 20 millions de dollars de fonds publics pour rénover sa maison, ne fait pas, ou trop peu. C’est surtout pour cela qu’il a été hué dans le stade de Soweto. Et c’est parce que les dirigeants de l’ANC ne partagent pas les fruits de la gouvernance noire que de plus en de Sud-Africains se demandent pourquoi ils continueraient de voter pour l’ANC, maintenant que celui qu’on ne voulait pas décevoir n’est plus.