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Le choix d’une ville pour l’organisation de Jeux olympiques fait rarement l’unanimité. Cela dit, force est de constater qu’à quatre mois de l’ouverture des Jeux d’hiver de Sotchi en février 2014, les organisateurs, malgré les moyens qu’ils se sont donnés, n’ont pas réussi à faire disparaître les nombreux doutes, les questions et les inquiétudes.

De nombreux critiques se sont fait entendre au cours des dernières années sur le choix d’une ville au climat subtropical pour organiser des Jeux d’hiver, sur le risque de pénurie de neige, sur le fait qu’il fallait tout construire à partir de zéro, cette ville ne disposant d’aucune installation de calibre olympique, sur les dépassements de coûts faramineux (la facture dépasse déjà les 50 milliards de dollars, soit quatre fois le devis initial), sur les graves conséquences écologiques de cet immense chantier de construction, sur les conditions de travail des ouvriers du chantier et sur l’éviction forcée de centaines de familles pour faire place aux stades et arénas.

Il est une autre question, évoquée moins souvent, mais qui inquiète bien davantage : la question de la sécurité. Et pour cause. Sotchi se situe à un jet de pierre des zones les plus troublées, les plus instables, les plus dangereuses de Russie : la Tchétchénie et le Daguestan.

Un soldat russe au Daguestan
Rien qu’au Daguestan, petite république de 3 millions d’habitants, les affrontements entre militants islamistes et forces de l’ordre ont déjà fait plus de 200 morts et autant de blessés depuis le début de l’année.

À l’approche des Jeux, les autorités semblent en fait redoubler d’ardeur pour tenter de régler le problème par la force. Chaque mois qui passe, le macabre décompte des présumés islamistes tués lors d’opérations spéciales semble s’accroître. Non seulement les unités antiterroristes ne font pas dans la dentelle, mais beaucoup d’organisations de défense des droits de la personne les accusent de procéder à des exécutions extrajudiciaires.

« Notre constitution ne semble pas s’appliquer ici, affirme Elena Denisenko, de l’organisme Mémorial. Où est passée la présomption d’innocence? Si une personne a commis un crime, il devrait y avoir une enquête, un processus judiciaire, un procès en bonne et due forme. Mais ici on ne voit jamais ça. »

La représentante de Mémorial parle aussi de punitions collectives, notamment les nombreux biens détruits sans compensation et le harcèlement dont sont victimes les familles des présumés islamistes.

« Pourquoi punir la population de tout un village parce que deux ou trois jeunes de ce village sont devenus terroristes? », demande Mme Denisenko.

À Bouïnaksk, nous avons rencontré Zoulaïkha Karanayeva, mère de Khan Karanayev, un jeune militant islamiste tombé dans la clandestinité il y a deux ans. Elle affirme qu’en mai dernier, les forces de l’ordre ont détruit à l’explosif sa maison, sous prétexte de déminage.

Maison détruite par les forces de l'ordre russes au Daguestan
« Quand ils sont partis, ils ont accroché la photo de mon fils devant la maison. Comme pour dire que ce qui nous arrive, c’est à cause de lui », nous a dit Mme Karanayeva.

Entre deux sanglots, cette mère de famille nous avait dit s’inquiéter du sort de son jeune fils de 18 ans, disparu dans la forêt sans laisser de traces. Elle nous avait dit ne pas comprendre les raisons qui avaient au départ poussé « un bon musulman » comme lui à prendre le maquis, à se rebeller contre les autorités. En revanche, elle était convaincue d’une chose : la méthode forte employée par les autorités était totalement contre-productive. « Ce genre de méthodes là, ça pousse les jeunes à se rebeller. Ça ne les incite surtout pas à revenir de la forêt. »

Trois mois plus tard, son fils Khan était tué lui aussi par les forces de l’ordre lors d’un assaut contre une maison de Bouïnaksk, où il s’était réfugié avec neuf autres militants. Tous ont été tués.

Mais pour chaque présumé militant islamiste ainsi éliminé, combien d’autres ont pris le maquis à leur tour, choqués par un sentiment d’injustice, par une corruption endémique, par un taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne russe et des salaires plus bas de moitié? Le sentiment d’un avenir bouché est très répandu chez les jeunes. Ça en fait des proies faciles pour les prêcheurs islamistes extrémistes qui les font rêver de djihad, selon Siville Novruzova, membre de la Commission d’État pour la réadaptation des islamistes repentis.

Elle s’est jointe à la commission après la mort de son jeune frère Ramil, tué lui aussi lors d’une opération antiterroriste, motivée par le désir d’éviter à d’autres le sort réservé à son frère. Trois ans plus tard, le bilan est mitigé, selon elle. La commission gouvernementale n’a permis la réinsertion que d’une trentaine de jeunes militants. Selon Mme Novruzova, une crise de confiance entre les deux parties et un manque de volonté de la part des autorités seraient en cause.

« Si on veut que les jeunes reviennent, il faut leur promettre une amnistie, dit-elle. Et il est important que l’on traite bien les premiers qui reviennent de la forêt, si on veut convaincre les autres de suivre. »

Aujourd’hui, Siville Novruzova consacre ses énergies à la prévention et à la sensibilisation auprès des jeunes de sa région. Cette mission qu’elle s’est donnée après la mort de son frère Ramil, elle la sait à long terme.

Comme pour donner un sens à sa vie… dans une région du monde qui n’en a plus beaucoup.

 

 

Il faut bien l’avouer, avant le mois d’avril dernier, avant les attentats du marathon de Boston, bien peu de gens dans le monde étaient au courant de l’existence du Daguestan. Moins nombreux encore, ceux qui s’intéressaient à cette petite république du Caucase du Nord russe.

Pas nécessairement parce que rien ne s’y passe. Bien au contraire. En fait, rarement une semaine ne s’écoule sans que la capitale, Makhatchkala, ne soit secouée par un attentat terroriste. Lors de notre passage sur place, nous avons compté pas moins de trois explosions meurtrières en huit jours (deux attentats à la voiture piégée et une femme kamikaze). Ces attaques, régulières, tuent des centaines de personnes chaque année. Pourtant, elles ne font jamais la une des journaux. Ni en Amérique, ni en Europe, ni même en Russie. C’est que les terroristes du Daguestan frappent rarement à l’extérieur de leurs frontières. Et quand ils le font, Moscou reste leur cible prioritaire.

En ce sens, les cocottes-minute déposées sur la ligne d’arrivée du marathon de Boston constituent une exception, un précédent. Si tant est bien sûr que les enquêteurs russes et américains arrivent à établir un lien entre les attentats de Boston et le séjour au Daguestan en 2012 de Tamerlan Tsarnaev, présumé auteur (avec son jeune frère Djohar) des attentats de Boston.




Une pépinière à terroristes?

Les enquêteurs et journalistes américains sont débarqués en masse au Daguestan au cours des dernières semaines avec une interrogation lancinante : la poudrière du Daguestan est-elle devenue un nouveau front de la guerre mondiale au terrorisme, une nouvelle pépinière de militants islamistes prêts à frapper n’importe où sur la planète? Une question cruciale au moment où la Russie s’apprête à tenir les Jeux olympiques d’hiver à Sotchi, à quelques centaines de kilomètres du Daguestan.

La grande question est en fait de savoir si Tamerlan Tsarnaev a bénéficié de complicités, de soutien lors de son séjour au Daguestan entre janvier et juillet 2012, s’il répondait à des instructions venues de Makhatchkala ou s’il a agi de son propre chef. Nous ne le saurons peut-être jamais. Le principal intéressé ne parlera plus. Tamerlan Tsarnaev est mort le 19 avril dernier dans une fusillade avec la police, à Watertown, au Massachusetts.

Pour essayer de trouver des réponses, nous avons remonté la piste Tsarnaev au Daguestan. Nous avons visité les villes où a séjourné Tamerlan Tsarnaev. Nous sommes retournés sur les lieux qu’il a fréquentés. Nous avons rencontré ses amis et les membres de sa famille.

La mère parle

Le tableau qui en ressort est complexe. De fait, il faut savoir lire entre les lignes pour tenter de dégager des parcelles de vérité du discours de ses proches. Il est clair, par exemple, que sa mère Zoubeidat Tsarnaeva ne veut rien dire qui soit de nature à ternir la mémoire de son fils aîné, Tamerlan, ou qui ne puisse incriminer le plus jeune, Djohar, actuellement emprisonné en lien avec les attentats de Boston, et qui risque la peine de mort. Ses avocats lui ont conseillé la plus grande prudence.

Dans l’entrevue exclusive qu’elle nous a accordée, Mme Tsarnaeva soupèse donc chacun de ses mots, consciente de marcher sur des oeufs. Cette mère éplorée, qui a vu en quelques jours tout son univers basculer, est totalement désemparée. Elle s’accroche à la mission qu’elle s’est fixée : tout faire pour sauver le seul fils qu’il lui reste. Elle dit faire confiance à la justice américaine. Elle veut croire en son impartialité, en la possibilité pour son fils d’obtenir un procès juste et équitable.

Et pourtant, en discutant avec cette femme, profondément religieuse, impossible de ne pas réaliser qu’elle est dans le déni le plus total. Elle répète à l’envi ses théories du complot voulant que ses fils aient été victimes d’une machination des services secrets américains ou du FBI. Elle présente ses fils comme des anges. Elle refuse d’envisager la possibilité qu’ils aient déraillé, qu’ils aient sombré dans un islam radical et violent.

 

Une mère en déni

De fait, Zoubeidat Tsarnaeva ne peut accepter d’envisager la probable réalité sans se remettre en question elle-même. Car elle semble, selon de multiples témoignages, à l’origine de la radicalisation de son fils aîné, Tamerlan. Elle-même pratiquant un islam strict et rigoureux, elle acceptait visiblement mal les influences négatives de l’Amérique et de ses « perversions » sur ses fils. Si elle avait la possibilité de revenir en arrière, elle aimerait refaire sa vie ailleurs qu’en Amérique, nous a-t-elle dit en entrevue. Si possible dans un petit village de montagne au Daguestan, où elle aurait pu garder un oeil sur ses enfants.

La drogue, les mauvaises fréquentations de ses fils, voilà ce qui inquiétait Zoubeidat Tsarnaeva. L’islam était, pour elle, la seule solution. Et pas n’importe quel islam : le salafisme, qui vise la création d’un califat, soit un État islamique avec la charia pour seule loi. Elle citait en exemple à son fils Tamerlan le cas de son cousin Magomed Kartashov, militant salafiste aujourd’hui emprisonné. La plupart des terroristes islamistes du Daguestan, ceux qui brandissent le drapeau noir du djihad, se réclament de cette doctrine.

Mais Tamerlan Tsarnaev — et dans une moindre mesure, son frère cadet Djohar — sont-ils pour autant des produits d’une fabrique à terroristes « made in Daguestan », prête à frapper de nouveau en Amérique ou en Europe?

Difficile à dire, tant leur profil semble atypique. Une chose est certaine : les frères Tsarnaev sont les produits d’une famille maintes fois déracinée, perturbée, en quête d’identité et, visiblement, très mal intégrée dans l’Amérique d’aujourd’hui. Un cas qui n’est sans doute pas unique. Et c’est peut-être à ce titre, plus que la menace potentielle venue du Daguestan, que le précédent créé par les frères Tsarnaev donne froid dans le dos…