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Le Canada au Mali, pourquoi?

Lundi 14 janvier 2013 à 20 h 54 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Enfin arrivée à Bamako, la capitale malienne en état de crise permanente depuis le coup d’État mené en mars 2012 par des officiers qui n’en pouvaient plus de voir leurs troupes se faire massacrer dans le nord du pays.

Depuis janvier 2012, une rébellion touarègue, appuyée par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et Ansar Dine, un groupe de touaregs et d’islamistes devenus djihadistes, écrasait une à une les défenses de l’armée malienne, gangrenée par la corruption.

Les putschistes, dirigés par le capitaine Sanogo, ont évincé du pouvoir un président démocratiquement élu qui prenait sa retraite de la vie politique un mois plus tard. Ils avaient urgemment besoin, disaient-ils, d’équipement et de munitions pour combattre la rébellion au nord. Mais ils ont trouvé des garnisons vides.

Et ils ont pris goût au pouvoir… qu’ils détiennent toujours, même s’ils sont censés l’avoir cédé à un gouvernement de transition. Il y a un mois, les militaires ont « démissionné » le premier ministre en pleine nuit, à la pointe du fusil, pour en nommer un autre.

Or, pendant qu’à Bamako on se tiraillait le pouvoir politique, fin mars 2012, les rebelles ont profité du vide pour conquérir, en moins d’une semaine, les trois principales villes du nord-est du pays, Kidal, Gao et Tombouctou. Les militaires ont fui sans aucune résistance, laissant 1,5 million de Maliens aux mains de groupes armés qui règnent par la terreur, depuis avril, sur un territoire grand comme la France et la Belgique.

Le 4 avril dernier, les rebelles touaregs déclaraient l’indépendance de ce territoire, l’Azawad. Mais le Mouvement de libération de l’Azawad (MNLA), un mouvement nationaliste laïc, s’est fait rapidement confisquer sa victoire par les « complices » islamistes. Le lendemain, un des chefs d’AQMI, Moktar Belmoktar, était à Tombouctou. Le drapeau national touareg, hissé la veille au-dessus de la mairie, a été remplacé par le drapeau noir des salafistes.

Les Touaregs, qui ont des revendications historiques ancrées dans une persécution réelle, se sont repliés sur Gao, d’où ils ont été évincés en juin par un nouveau groupe d’islamistes armés, le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). C’était le début de la grande noirceur.

Les djihadistes ont imposé sur plus de la moitié du Mali une charia qui ampute les mains et les pieds de présumés voleurs, marie des fillettes de 10 à 12 ans, les viole en groupe, transforme des enfants en soldats d’Allah, fouette les femmes qui oublient de porter le voile intégral. Cet islam intégriste est une agression terrible pour les Maliens, qui sont en général des musulmans à la fois pieux et modérés, tolérants, ouverts sur le monde.

Les hommes d’AQMI ne cachent pas leurs ambitions de vouloir imposer ce mode de vie, par la force, à tous les pays du Sahel, de l’Atlantique à l’océan Indien. Du Sénégal et de la Mauritanie jusqu’à Mogadiscio, en passant par le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Nigeria, le Tchad, le Soudan et l’Éthiopie.

Les combattants d’Al-Qaïda ont accompli au Mali ce qu’ils n’ont pas réussi ni en Afghanistan ni en Somalie : ils ont pignon sur rue, ils ont maintenant un pays, un territoire immense en plein cœur de l’Afrique.

Si l’offensive de l’armée française, depuis vendredi, en a surpris plusieurs, c’est plutôt les tergiversations qui perdurent depuis avril qui ont étonné la plupart des observateurs éclairés. Les États qui ont fait de la lutte au terrorisme le pilier de leur politique étrangère, depuis le 11 septembre 2001, avaient-ils le choix de ne pas intervenir? L’appui rapide, le week-end dernier, de la Grande-Bretagne et des États-Unis à l’offensive française ne fait aucun doute sur l’importance accordée à cette menace.

Si la France n’est pas intervenue dès le printemps dernier, c’est sans doute que le pays était alors au beau milieu d’élections présidentielles. Si les États-Unis n’ont pas lancé une attaque de drones, sérieusement envisagée par la Maison-Blanche en septembre après la mort de son ambassadeur en Libye, aux mains d’Al-Qaïda, c’est sans doute que les Américains étaient à leur tour en pleines élections présidentielles.

Le Canada fera-t-il davantage qu’envoyer un avion CC-17 pour le transport d’équipement français de Paris vers Bamako? Le gouvernement canadien a investi annuellement plus de 100 millions de dollars au Mali, 110 millions en 2011, pour être précis. Le Canada a investi cet argent pour aider au développement du Mali.

L’islam haineux imposé par les djihadistes depuis neuf mois est plutôt un retour à l’âge des ténèbres. Certains diront qu’Ottawa a déjà assez dépensé au Mali, qu’il vaut mieux arrêter la saignée maintenant. D’autres, comme Robert Fowler, l’ancien diplomate canadien kidnappé par AQMI au Niger, jugent au contraire que ne rien faire équivaut à jeter par la fenêtre les centaines de millions déjà dépensés. Qu’il faut intervenir pour sauver l’investissement canadien.

Stephen Harper a répété lundi : « Le Canada n’envisage pas d’intervention militaire directe. » Cela laisse la porte ouverte à un appui logistique, comme l’envoi du CC-17. Les militaires canadiens sont aussi au Niger, tout près du Nord malien, à former des troupes qui iront bientôt combattre au front. Une aide « indirecte » qui permet au gouvernement fédéral de jouer sur les mots. Cela permet au premier ministre Harper de rassurer, d’un côté, une opinion publique réfractaire. Et de l’autre, de dire aux alliés que l’on contribue, même minimalement, à l’effort de guerre.

Les rebelles de plus en plus ambitieux

Mardi 4 décembre 2012 à 22 h 00 | | Pour me joindre

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Les rebelles ont pris l’initiative de cette guerre, et ils sont de plus en plus ambitieux. J’en parle avec Céline Galipeau :

 

La crise syrienne

Vendredi 30 novembre 2012 à 21 h 20 | | Pour me joindre

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Mon reportage diffusé à Une heure sur terre le 30 novembre :

 

« Quand j’étais petite, raconte Tatiana, ma mère me disait « tu dois aller à l’université pour bien gagner ta vie ». Je suis diplômée depuis cinq ans, mais je n’ai pas de quoi payer un loyer ».

La jeune publicitaire de 26 ans s’est résignée, comme plus de 100 000 Portugais depuis cinq ans, à partir en Angola, une ancienne colonie portugaise en Afrique qui connaît une croissance spectaculaire. Une des nombreuses boutiques fermées à Lisbonne, dans un édifice qui ne trouve aucun locataire.  Une des nombreuses boutiques fermées à Lisbonne, dans un édifice qui ne trouve aucun locataire.

Au Portugal, le chômage chez les jeunes atteint 35 %, du jamais vu depuis 45 ans. Les banques, qui ont longtemps prêté de l’argent qu’elles n’avaient pas, ont fermé le robinet. La crise a déjà mis au chômage les deux tiers des travailleurs de la construction du pays, soit près de 400 000 personnes. Et poussé des dizaines de milliers de jeunes professionnels sur le chemin de l’exil. 

Tatiana a pris l’avion mardi matin pour Luanda le cœur gros, car elle laisse derrière elle son fils de 10 ans. « Je veux d’abord m’installer, lui trouver une bonne école, stabiliser ma situation, mais ce matin, j’aurais voulu le mettre dans ma valise, dit-elle la voix étouffée par les sanglots. J’aime mon pays, mais mon pays ne m’aime pas ».

Le caméraman de Radio-Canada Alfonse Mondello filme un complexe géant de logements à prix modiques, abandonné il y a deux ans à Lisbonne.Le caméraman de Radio-Canada Alfonse Mondello filme un complexe géant de logements à prix modiques, abandonné il y a deux ans à Lisbonne.

En Angola, Tatiana va toucher un salaire quatre fois supérieur et son employeur fournit la maison avec domestique. « Je ne veux pas partir, mais je crois que je serai heureuse là-bas, car même si les Angolais sont très pauvres, ils sourient. Ici, la vie est belle, mais les Portugais ne sourient plus ».

Un autre chantier à Lisbonne, suspendu depuis deux ans à cause de la crise économique qui frappe de plein fouet le secteur de la construction. Un autre chantier à Lisbonne, suspendu depuis deux ans à cause de la crise économique qui frappe de plein fouet le secteur de la construction.

L’Europe n’est pas au bout de ses peines. Les prévisions économiques rendues publiques le 11 mai par la Commission européenne (récession en 2012, minirebond hypothétique en 2013, chômage à plus de 11%) ne permettent pas d’être optimiste. Elles pourraient durement plomber le mandat du second président socialiste de la Cinquième République française.  

Les deux élections du 6 mai, la grecque et la française, ont été largement interprétées comme des votes de protestation contre l’austérité. L’austérité sous toutes ses formes, sous toutes les latitudes et dans tous les contextes politiques.

Il y a celle, déjà bien concrète, qui fait souffrir les Grecs depuis deux ans, et menace de s’aggraver, au moment où le pays inventeur de la démocratie est en pleine décomposition politique. Les salaires presque réduits de moitié et le chômage à 21 % ont accouché d’un Parlement où les extrêmes – des néonazis aux trotskystes – prospèrent au détriment des deux partis traditionnels, PASOK et Nouvelle Démocratie. Le message du peuple : « Assez! Nous souffrons! Nous saignons! On n’en peut plus! »

Et puis, il y a l’austérité annoncée et crainte qui pourrait bientôt être décrétée en France, même si le nouveau président est socialiste, et même s’il a fait officiellement campagne « contre la fatalité » de ce fléau.

L’espoir d’une nouvelle politique

L’espoir de nombreux Grecs, Français, et celui de millions d’Européens en général, c’est qu’un virage « à gauche », un vote « contre l’austérité », puisse faire la différence et infléchir les politiques menées par les gouvernements. Des politiques aujourd’hui caractérisées par une obsession dogmatique des déficits et des compressions budgétaires.

Des analystes sérieux, comme le Prix Nobel d’économie Paul Krugman, ont démontré au cours des dernières années que les politiques d’austérité « à outrance », soit couper le plus possible dans les déficits, immédiatement et sans compromis, non seulement sont critiquables à cause des souffrances qu’elles infligent, mais qu’en plus, elles n’aboutissent même pas à l’assainissement promis.

Les malheurs de l’Espagne et du Portugal, sans parler de l’Irlande ou de la Grande-Bretagne, montrent depuis 2010 que cette austérité-là ne combat pas la récession, mais qu’elle semble au contraire l’alimenter de façon perverse, en coupant les liquidités et en écrasant la demande.

Cependant, même devant de telles évidences, les résistances politiques restent très fortes devant les demandes d’assouplissement.

La chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre britannique David Cameron incarnent cette fermeté, embrassée un moment par le président sortant Nicolas Sarkozy. Mme Merkel l’a encore dit après les deux élections de dimanche : « Il n’y aura pas de croissance à crédit, car c’est une illusion, a-t-elle fait valoir. Nous ne reviendrons pas sur les textes déjà signés. » Des textes qui disent : on coupe, on coupe, on coupe.

L’élection de François Hollande peut certes inspirer l’espoir d’un nouveau rapport de forces en Europe sur les politiques économiques. Le mot « croissance » est désormais répété comme un mantra, pour faire pièce à « l’austérité » honnie. Et la « relance », avec des politiques publiques, mais à l’échelle de l’Europe cette fois, n’est plus un sujet tabou. Encore faut-il savoir de quelles politiques on parle… et avoir l’argent pour les appliquer.

Un débat de titans

Dans le débat de titans qui s’annonce sur l’avenir d’une Europe guettée par le déclin, les Allemands continuent d’avoir le gros bout du bâton. Même si leur dogmatisme paraît dangereux, même si leur prospérité est moins méritoire qu’ils aiment à le répéter (ils ont besoin d’acheteurs, et leurs légendaires exportations ont été surtout absorbées par les autres Européens), ils ont tout de même des arguments.

L’État allemand est endetté comme les autres – proportionnellement plus, par exemple, que l’Espagne! –, mais les industries du pays sont hyperconcurrentielles, les taux d’intérêt très bas, l’excédent commercial spectaculaire, et le chômage sous les 6 % nargue le reste de l’Europe. Il est de 10 % en France, 21 % en Grèce et 25 % en Espagne.

Quand l’Allemagne parle, les autres Européens sont obligés d’écouter. Mais ils commencent à se rebiffer.

Par ailleurs, et malgré tout ce qu’on peut dire sur le besoin de croissance et les méfaits de l’austérité dogmatique, la France a un vrai, un grave problème de finances publiques. François Hollande le sait. Il a même promis l’équilibre budgétaire à l’horizon de son quinquennat. Cela implique une réduction des dépenses de l’ordre de 90 milliards d’euros par an. La croissance et la compétitivité ne se décrètent pas.

C’est pourquoi, hormis les 60 000 nouvelles embauches dans l’Éducation nationale, le candidat Hollande s’est gardé de faire des promesses trop ambitieuses. Pour éviter sans doute que le président Hollande, dans 6 mois, un an, 18 mois, se trouve à son tour avec des foules dans la rue, hurlant à la trahison devant les inévitables sacrifices qui s’annoncent.

Il n’y a pas que la crise des dettes souveraines des pays de la zone euro qui met à l’épreuve l’Europe et l’intégration européenne.

Aujourd’hui, l’Union européenne est mise devant un autre dilemme, beaucoup plus politique, qui remet en question ses fondements mêmes : quoi faire avec un pays membre qui est manifestement en train d’évoluer vers une dictature et qui vote et applique des lois et des règles allant manifestement à l’encontre des traités européens?

Au cœur de l’Europe, la Hongrie (10 millions d’habitants) et son nouveau gouvernement de Victor Orban élu il y a 18 mois, avec presque 52 % des voix, sont en train de pousser de plus en plus loin les limites de la tolérance de leurs partenaires européens.

 « Bienvenue en Orbanistan », pouvait-on lire sur les pancartes que brandissait la foule de quelques dizaines de milliers de manifestants, rassemblée au centre de Budapest la semaine dernière, pour protester contre la nouvelle Constitution hongroise, entrée en vigueur le 1er janvier.

Accompagnée d’une kyrielle de nouvelles lois (appelés constitutionnelles, puisqu’elles exigent les deux tiers du Parlement pour être révoquées!), entrées en vigueur plus ou moins simultanément, elle donne l’image d’un pays qui n’est plus vraiment un État de droit.

Un pays où :

- la liberté de presse n’existe pratiquement plus;

- l’indépendance des juges n’est qu’un vague souvenir;

- la Banque centrale est sous la tutelle du gouvernement;

- plusieurs religions (comme le bouddhisme, l’islam, certaines branches de la religion protestante, etc.) ne sont plus reconnues comme telles. Dorénavant, par contre, le christianisme, « ciment de la nation », fait son entrée dans le texte de la Constitution;

-  l’alternance politique, grâce aux nouvelles règles électorales, devient pratiquement impossible.

Ajoutons à cela la nomination de plusieurs parents et proches du premier ministre aux postes importants de l’appareil d’État et une xénophobie et un antisémitisme qui s’affiche au grand jour, et nous avons, au cœur de l’Europe un pays qui rappelle un certain autre pays européen, au milieu des années 30.

D’autant plus qu’un parti d’extrême droite, Jobbik, est entré avec force au Parlement lors des dernières élections. Du haut de ses 47 députés et de ses 16,6 % des voix, Jobbik arrive à souffler au premier ministre, Victor Orban, une bonne partie de son programme politique.

Orban est aujourd’hui considéré comme une sorte de Hugo Chavez de droite, dont le pays, gouverné par la Constitution et les lois adoptées au cours des derniers mois, ne pourrait pas être accepté comme membre de l’Union européenne… s’il ne l’était déjà!

Devant cette situation alarmante, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, et la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton ont adressé des lettres d’avertissement au premier ministre hongrois. Le Fonds monétaire international et la Commission européenne l’ont menacé de sanctions.

La Hongrie pourrait ne plus avoir accès à l’aide économique, dont elle a pourtant cruellement besoin, si elle n’amende pas plusieurs des lois adoptées récemment. Il s’agit surtout de la loi sur le système judiciaire qui ramène, entre autres, l’âge de la retraite des juges de 70 à 62 ans (envoyant ainsi chez eux, dès cette année, près de 300 magistrats, soit 10 % du total) et de la loi régissant la Banque centrale, qui a pour effet de réduire considérablement son indépendance.

La Hongrie peut-elle se passer de cette aide? Le pays subit une crise économique sans précédent. Sa monnaie est celle qui s’est le plus dévaluée parmi les 170 monnaies du monde. Sa cote a été abaissée la semaine dernière à BB-. En outre, sa dette devient de plus en plus ingérable, car les prêts à la Hongrie sont dorénavant considérés comme des prêts spéculatifs.

Il n’est pas exclu que, bien avant la Grèce, la Hongrie fasse faillite, avec des conséquences incalculables pour la zone euro, notamment pour l’Autriche, très exposée en cas de défaut hongrois. L’Allemagne, l’Italie et la Belgique le sont aussi, bien que dans une moindre mesure.

Plusieurs pensent que le gouvernement hongrois sera obligé de céder devant la menace et corrigera certaines lois adoptées ces dernières semaines. « Mais, selon Janos Samu, économiste du fonds d’investissement Concorde, le plus grand fonds d’investissement de Hongrie, l’Union européenne n’a pas non plus intérêt à être trop dure à l’égard de la Hongrie, puisque plusieurs de ses membres sont très exposés à la faillite hongroise. »

La démocratie est-elle soluble dans la crise? C’est la question qu’on peut se poser aujourd’hui.