Billets classés sous « corruption »

Comment démolir Détroit

mercredi 28 mai 2014 à 14 h 42 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Une maison abandonnée dans le quartier de Brush Park, à Détroit PHOTO : AP/Carlos Osorio
Une maison abandonnée dans le quartier de Brush Park, à Détroit (PHOTO : AP/Carlos Osorio)

Les problèmes de Détroit sont bien connus. Racisme, corruption, incompétence. L’ancien moteur industriel des États-Unis est devenu synonyme d’échec urbain, une ville à l’abandon digne des films apocalyptiques. Un endroit où l’éclairage manque, où les pompiers ne se présentent pas toujours sur les lieux d’un incendie.

Mais Détroit a aussi de nombreux partisans. Des optimistes qui ne veulent pas abandonner la ville, qui croient qu’elle peut renaître, redevenir fière et prospère. Pour ceux-là, trois nombres sont venus souligner l’ampleur du défi :

  • 84 641: c’est la quantité de structures délabrées dans une ville grande comme San Francisco, Boston et l’île de Manhattan combinée;
  • 2 milliards : c’est combien cela devrait coûter pour démolir ce qui n’est plus utilisable, rénover ou reconstruire ce qui en vaut la peine;
  • 456 millions (1/5 des 2 milliards) : c’est la quantité d’argent déjà promise pour faire le ménage.

Ces données viennent d’un groupe de travail consacré spécialement à l’élimination des structures vacantes. L’ampleur de la tâche peut en décourager plusieurs (vous pouvez visiter un quartier bien typique ici). Détroit semble avoir réuni les conditions nécessaires : un nouveau maire, un plan pour restructurer ses finances… et un vent d’optimisme.

Reste à voir si le vent soufflera assez fort et assez longtemps.

Le Sénégal est un pays fascinant. Quand on descend de l’avion à Dakar, notre premier contact avec le pays est brutal. À la sortie de l’aéroport, des hordes de petits trafiquants harcèlent les nouveaux arrivants. Il est presque impossible de se rendre aux taxis sans se faire bousculer, houspiller. Ils crient tous « halis », mot qui signifie « argent » en wolof, la principale langue locale.

Ces scènes se répètent dans le marché Sandaga, au centre-ville, que beaucoup de touristes évitent à cause du harcèlement. Je n’ai connu ce phénomène dans aucun autre pays africain. Les Sénégalais sont réputés comme étant des négociateurs acharnés. Ils peuvent marchander des sandales à 50 ¢ pendant des heures, en quête perpétuelle du franc à faire.

Ce sont aussi les Africains les plus fiers que j’ai rencontrés. Fiers et orgueilleux. Ils aiment dire que leur vote n’est pas à vendre. C’est un paradoxe. Peut-on, d’un côté, être prêt aux pires bassesses pour acheter un mouton au rabais à la Tabaski et, de l’autre, refuser de se faire acheter par le candidat le plus offrant?

Les Sénégalais ont la réputation d’être les plus grands démocrates d’Afrique de l’Ouest, avec les Ghanéens. Depuis l’indépendance, c’est le seul pays de la région à n’avoir connu ni coup d’État ni guerre civile. Les deux premiers présidents ont su quitter leur poste avant que l’usure du pouvoir ne devienne destructrice. En 2000, Abdou Diouf avait élégamment accepté sa défaite face à Abdoulaye Wade. Le président sortant, qui a 85 ans, aura-t-il la même sagesse?

Les Sénégalais ont confiance en leur système électoral, qui a fait ses preuves dans le passé. Le premier tour, le 26 février, leur a donné raison. Le « vieux », comme le surnomment les Sénégalais, était convaincu d’être réélu dès le premier tour, mais il n’a récolté que 35 % des suffrages, seulement 8 % de plus que son rival Macky Sall. Comme tous les candidats de l’opposition appuient maintenant son ancien premier ministre, Wade n’a, en théorie, aucune chance de gagner. Mais le donner perdant d’avance serait bien mal connaître les Sénégalais, toujours prêts à négocier. Et mal connaître le fin renard qu’est Abdoulaye Wade, toujours un grand stratège politique, même s’il a semblé déconnecté de la réalité ces dernières années.

N’empêche, le vieux politicien commence à sentir les effluves de la défaite. Abdoulaye Wade se fait menaçant et prédit le chaos s’il n’est pas réélu, titre le quotidien dakarois Rewmi. Le président prédit une paralysie financière du Sénégal, le non-paiement des fonctionnaires, sans oublier une économie à genoux si toutefois les Sénégalais ne le reconduisent pas à la tête du Sénégal.

La valse des valises de billets, déjà présentes en 2007, a repris depuis quelques semaines. Les Sénégalais résistent à leur façon à la corruption électorale. « Si un homme politique vous offre 10 $, prenez-les. S’il vous offre du riz, prenez-en. Mais s’il veut acheter votre carte d’électeur, dites non », conseille le chanteur sénégalais Ousmane « Ouza » Diallo dans son dernier vidéoclip, Le vote.

« Ce que je dis dans cette chanson, c’est : « Prenez autant d’argent qu’il vous plaira. De toute façon, c’est l’argent des contribuables », explique-t-il au quotidien sénégalais Le Matin. Mais une fois dans l’isoloir, pensez aux gens et à l’avenir du pays plus qu’à l’argent qu’ils vous ont donné. »

D’après des anecdotes recueillies auprès d’électeurs, poursuit Le Matin, des hommes transportant des valises de billets ont proposé de l’argent à des Sénégalais en échange de leur carte d’électeur. Un observateur de l’ONU a également dit soupçonner l’existence de telles pratiques.

Le dimanche 25 mars 2012, 5,3 millions de Sénégalais sont appelés aux urnes. Espérons qu’ils sauront préserver leur titre de « grands démocrates », en dépit des petits cadeaux qu’ils auront acceptés.

Chine : scandale à Chongqing

mercredi 8 février 2012 à 15 h 48 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Samedi, dernier jour de son périple en Chine, le premier ministre Harper doit se rendre dans la mégapole de Chongqing pour annoncer, si tout va comme prévu, le prêt par la Chine d’un couple de pandas géants.

Même si la Chine a déjà donné de faux espoirs au Canada, notamment en 2010, rien n’indique que cette fois-ci les ours blanc et noir nous feront faux bond.

À Chongqing, Harper doit également rencontrer Bo Xilai, le puissant chef du Parti communiste de cette ville-province. Mais Bo ne sera vraisemblablement pas accompagné de son bras droit, le maire adjoint Wang Lijun. Celui-ci est au centre d’un véritable feuilleton dont les rebondissements sont relayés par des millions d’internautes sur les sites de microblogues chinois.

En voici l’un des volets principaux : selon le département de l’information du gouvernement local, Wang serait en arrêt de travail – en « vacances thérapeutiques » selon la formulation du site – pour cause de surmenage. Cela peut sembler normal chez nous. Mais en Chine, les épuisements professionnels et autres maladies liées au stress ne font pratiquement jamais partie du vocabulaire officiel. Cette terminologie est donc plutôt louche, tout comme les circonstances entourant le départ précipité de Wang Lijun en « vacances ».

Wang Lijun, l'ancien chef de la police de Chongqing. Photo: usqiaobao

Wang a fait sa marque en tant que redoutable chef de la police de Chongqing. Sa campagne contre la corruption et le crime organisé a mené, depuis 2009, à l’arrestation de plus de 1500 personnes et à la condamnation à mort du chef de police adjoint. Cette campagne a tellement marqué l’imaginaire des Chinois, habitués à voir les officiels corrompus s’en tirer indemnes, que la ville avait prévu la production d’une série télé sur la célèbre campagne.

Coup de théâtre! On apprenait la semaine dernière que Wang Lijun a été démis de ses fonctions pour être nommé maire adjoint, un poste beaucoup moins prestigieux que celui de chef de police. Sur l’Internet chinois, on se perd en conjectures… et la plupart des microblogueurs flairent le scandale.

Les rumeurs persistantes selon lesquelles Wang ferait lui-même l’objet d’une enquête pour corruption ont pris une tournure bizarre dans la nuit de mardi à mercredi.

Mardi soir, le consulat américain de Chengdu, la capitale de la province voisine du Sichuan, a été encerclé de voitures de police. Après avoir remarqué un véhicule du gouvernement stationné tout près, des internautes ont lancé le bal : Wang Lijun aurait tenté de demander l’asile politique aux États-Unis, mais se serait vu refuser l’entrée.

Un reporter du journal Nanfang Dushi Bao aurait écrit dans un microblogue tenir de l’information de sources policières. Selon ces informations, M. Wang aurait été arrêté alors qu’il tentait d’entrer dans le consulat.

Un site Internet chinois, qui relaie souvent de l’information sensible concernant la Chine depuis les États-Unis, apportait un éclairage intéressant sur l’affaire : Wang Lijun se serait rendu au consulat américain, oui, pour demander l’asile politique, mais aussi pour dénoncer son patron, Bo Xilai, et la femme de celui-ci. Selon Wang, tous les deux seraient coupables de corruption.

Bo Xilai, le secrétaire du Parti communiste de Chongqing. Image:Reuters

Il faut dire que le « personnage » Bo Xilai est pour le moins énigmatique… Chef ambitieux et charismatique, il est à l’origine d’un renouveau socialiste à Chongqing. Sous sa gouverne, la radio et la télé ont reçu l’ordre de promouvoir les « chansons rouges » à la gloire de la révolution. Et on encourage les cadres à porter l’uniforme militaire et les étudiants à aller apprendre auprès des paysans à la campagne.

Rajoutez quelques Gardes rouges et on n’est pas loin de la Révolution culturelle (pendant ce temps, le fils de Bo Xilai, qui a étudié à Oxford, en Angleterre, se balade à bord d’une rutilante Ferrari valant plusieurs centaines de milliers de dollars dans les rues de Pékin. Au moins, la voiture est rouge, me direz-vous.)

Bref, on ne saura probablement jamais les détails entourant les « vacances » de Wang Lijun. Une chose est sûre : peu importe que ces rumeurs de corruption soient vraies ou pas, pour Bo Xilai, le mal est fait. Et celui qui aspirait aux plus hauts échelons du pouvoir chinois devra peut-être revoir ses ambitions. Le pouvoir chinois, reconnu pour son opacité, n’aime pas le scandale.

Le simple fait qu’on laisse courir les rumeurs sur Internet, sans les censurer, révèle que quelque part dans les organes du pouvoir, on a peut-être déjà décidé du sort de Bo Xilai.

À l’ambassade américaine à Pékin, le porte-parole a été avare de commentaires, se contentant d’affirmer qu’il n’y avait eu « aucune menace contre le consulat de Chengdu et que le gouvernement américain n’avait pas demandé à ce que l’on rehausse le niveau de sécurité autour du complexe ».

Questionné sur le sujet, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères s’est contenté de dire que le gouvernement de Chongqing avait déjà publié un communiqué concernant la thérapie de Wang Lijun.

Lors de sa rencontre avec Bo Xilai, samedi, le premier ministre Harper aura donc tout intérêt à poser des questions sur la santé des pandas plutôt que sur celle du numéro deux de la ville…

Mise à jour (9 février) :  le mercredi 8 février, le département d’État américain a confirmé que le vice-maire Wang Lijun avait obtenu un entretien au consulat américain à Chengdu. Il aurait toutefois quitté les lieux de son plein gré. La porte-parole a dit ne pouvoir émettre aucun commentaire sur les demandes de statut de réfugié ou d’asile politique, si tel était le cas.