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L'enlèvement des jeunes Nigérianes a déclenché un mouvement de soutien qui s'étend partout sur la planète, notamment sur Twitter et Facebook, où plusieurs personnalités ont lancé un appel à la libération des adolescentes.
L’enlèvement des jeunes Nigérianes a déclenché un mouvement de soutien qui s’étend partout sur la planète, notamment sur Twitter et Facebook, où plusieurs personnalités ont lancé un appel à la libération des adolescentes.

La planète s’est levée en bloc cette semaine pour s’indigner haut et fort contre l’enlèvement de 276 étudiantes par des djihadistes du groupe Boko Haram, au nord du Nigeria. Aujourd’hui, 223 de ces jeunes filles sont encore aux mains de leurs ravisseurs, près d’un mois après l’enlèvement.

Un blogue de Sophie Langlois

Il aura fallu des mères désespérées devant l’inaction de leur gouvernement et des groupes de femmes mobilisés au Nigeria pour propulser la colère locale sur les écrans du monde, grâce aux réseaux sociaux, alimentés par les chapitres britanniques et américains d’ONG nigérianes. Trois semaines après leur disparition, nos gouvernements bougent enfin. Que font-ils? Voici la réponse que j’ai reçue par courriel vendredi à 21:30, d’un porte-parole du ministère des Affaires étrangères du Canada.

« Le Canada a offert son aide aux autorités nigérianes dans leurs efforts pour assurer la libération de ces jeunes filles. Le Canada travaille avec le Nigeria et avec ses partenaires américains et britanniques pour déterminer la meilleure façon d’offrir son soutien dans cette situation sérieuse et difficile. Le Canada sera toujours solidaire pour combattre la menace internationale que représente le terrorisme. Nous n’avons pas d’autres informations à partager à ce stade-ci. »

Si cette formidable indignation planétaire ne se transforme pas en action, elle n’aura servi à rien. Il faudra continuer de talonner les Barack Obama, François Hollande, David Cameron et John Baird qui se sont levés cette semaine, la main sur le coeur, pour dénoncer l’horreur que vivent 223 fillettes dans la savane africaine depuis un mois. L’ont-ils fait simplement pour réagir à l’indignation de leur électorat?

S’ils veulent vraiment aider, ce combat contre le terrorisme dans le Sahel doit se faire « sur la durée », comme le disait le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Il ne suffira pas de sauver les 223 étudiantes transformées en esclaves sexuelles depuis le 14 avril. Il faudra protéger toutes les écoles devenues les cibles privilégiées de ces islamistes extrémistes. Et, surtout, combattre la haine, ancrée dans un profond sentiment d’aliénation et d’injustice qui anime les populations du nord du Nigeria, du nord du Mali, du nord du Niger où les groupes terroristes recrutent et nourrissent des jeunes qui n’ont rien devant eux.

En janvier dernier, la France inaugurait un nouveau hangar à Niamey, au Niger, juste à côté de celui des Américains. Les deux nations y abritent notamment des drones capables de rapporter en temps réel des images d’une grande précision : un homme portant un fusil est visible depuis 8000 mètres d’altitude à 15 kilomètres de distance. On avait les moyens de trouver ces filles et leurs agresseurs dans les premiers jours suivant le kidnapping. Encore fallait-il vouloir les déployer.

Si le gouvernement nigérian avait pris cette prise d’otages au sérieux, au lieu de la minimiser pendant deux semaines, jusqu’à la nier dans le cas de la First Lady, les filles seraient probablement déjà de retour chez elles. Il est encore possible de les sauver, mais ça prendra plus que la réponse vague fournie par le gouvernement canadien.

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Vendredi 12 avril 2013 à 15 h 48 | | Pour me joindre

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 John Baird, le ministre canadien des Affaires étrangères en 2013.
John Baird, le ministre canadien des Affaires étrangères en 2013.

À la fin des années 70, à l’époque où il était ministre dans le gouvernement de René Lévesque, Denis Lazure (1925-2008) avait suscité l’ire du ministère des Affaires étrangères du Canada (Affaires extérieures à l’époque). La raison : il avait accepté une invitation à visiter Tallinn, capitale de l’Estonie, un pays balte qui était à l’époque sous occupation soviétique et qui avait été annexé à l’URSS.

En Occident, aucun pays ne reconnaissait cette annexion et, de ce fait, aucun officiel, d’aucun pays de l’OTAN, n’y mettait les pieds.

Le refus de faire certains gestes bien précis fait partie des règles de l’art de la diplomatie. C’est une façon de marquer un désaccord fondamental, comme pour rappeler que l’on ne reconnaîtra jamais le fait d’une annexion forcée. Voilà pourquoi le président Obama, en visite récente en Israël, a décliné les invitations à se rendre visiter des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Voilà pourquoi la diplomatie américaine a refusé que des étudiants de l’Université d’Ariel, sise dans une colonie, participent à la rencontre d’étudiants israéliens avec le président des États-Unis.

La décision du ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, de rencontrer une ministre israélienne à ses bureaux de Jérusalem-Est, le 9 avril, s’inscrit dans une logique diamétralement opposée : celle de rompre avec 46 ans de protestations canadiennes et internationales contre l’annexion de cette ville par Israël.

Ni le Canada, ni l’Union européenne, ni les États-Unis ne reconnaissent la souveraineté israélienne sur Jérusalem-Est, occupée puis annexée après la guerre israélo-arabe de 1967. Et si l’ambassade du Canada (comme les autres du reste) se trouve à Tel-Aviv et non pas à Jérusalem, siège du gouvernement israélien, c’est pour affirmer ce refus.

À l’époque, M. Lazure avait fait fi des protestations de la diplomatie canadienne et s’était rendu en Estonie. L’affaire n’avait pas eu de grande conséquence. Qu’un ministre des Affaires sociales d’un gouvernement provincial du Canada visite un pays balte n’a sans doute jamais été même remarqué par le Kremlin!

Il en va tout autrement lorsque c’est le chef de la diplomatie d’un pays du G8 qui transgresse la règle. En se rendant à Jérusalem-Est, écrivait jeudi le quotidien israélien Haaretz, John Baird a « brisé un tabou ». Le chroniqueur diplomatique du journal cite une source du ministère israélien des Affaires étrangères selon laquelle M. Baird a agi en dépit de l’opposition de diplomates de l’ambassade du Canada à Tel Aviv. Selon une autre source, citée par Haaretz, le ministre canadien a « voulu créer un précédent ».

Un porte-parole du gouvernement israélien s’est félicité de cette décision. Les diplomates palestiniens et la Ligue arabe, comme on pouvait s’y attendre, s’en sont indignés.

Est-ce vraiment un précédent? Un lecteur fait remarquer que Pierre Pettigrew, qui a été ministre canadien des Affaires étrangères, s’était rendu visiter le Vieux Jérusalem, en zone annexée, sans créer d’incident. Il semble en effet que la visite des lieux de pèlerinage de la Ville sainte passe mieux que les visites ouvertement politiques comme celle effectuée par M. Baird. (Jacques Chirac, Jean-Paul II et Benoît XVI, pour n’en citer que quelques-uns, ont foulé ces vieilles pierres, alors que ni la France ni le Vatican ne reconnaissent l’annexion).

M. Baird a tenté de minimiser la portée de son geste en parlant de « discussion sémantique ». Il a ajouté : « Si vous avez une rencontre avec une personne d’un côté de la rue, c’est correct. Si vous avez une rencontre de l’autre côté de la rue, ce ne l’est pas? »

Venant d’un homme dont c’est la responsabilité ministérielle de peser et de soupeser la portée des gestes diplomatiques, cette badinerie ne convainc personne.

En choisissant de se rendre officiellement à Jérusalem-Est, John Baird a rompu, au moins symboliquement, avec la tradition diplomatique canadienne sur le conflit israélo-palestinien. Cette rupture a été amorcée il y a quelques années. Elle a déjà été marquée par plusieurs gestes concrets (changement des priorités de financement dans l’aide aux Palestiniens, positions de plus en plus alignées sur celles d’Israël aux Nations unies, etc.). Et il ne fait guère de doute qu’elle sera suivie d’autres gestes qui, par leur accumulation, feront une nouvelle politique.

L’entrevue que nous a accordée Hanan Ashrawi, à Ramallah, le 19 janvier dernier, m’a étonné par la vigueur de sa charge contre le Canada. Mme Ashrawi est bien sûr réputée pour son éloquence, mais elle est aussi une des actrices les plus importantes de la diplomatie palestinienne. Or, elle a fait fi de toute langue de bois diplomatique et elle a tiré à boulets rouges sur le gouvernement Harper et sur sa politique dans le dossier israélo-palestinien.

Le Canada, on le sait, a été un des neuf pays qui ont voté contre l’admission de la Palestine comme État observateur aux Nations unies, le 29 novembre dernier. Cent trente-huit pays ont appuyé la candidature palestinienne, et une quarantaine se sont abstenus.

« Beaucoup de gens considèrent que le Canada s’est ainsi disqualifié de toute possibilité de jouer un rôle positif dans le processus de paix, dit Mme Ashrawi. Cela mine son statut international. »

Hanan Ashrawi est membre de la direction de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et elle a été parmi les principaux artisans d’une campagne diplomatique internationale de plusieurs années pour obtenir l’appui du plus grand nombre de pays en vue d’une reconnaissance à l’ONU.

Le Canada, dont la politique étrangère s’est résolument rapprochée de celle d’Israël sous Stephen Harper, a ouvertement milité contre la demande palestinienne. Le ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, s’est même rendu personnellement aux Nations unies pour y prononcer un discours contre la candidature de la Palestine.

La position canadienne (qui est proche de celle des États-Unis), c’est que la reconnaissance de la Palestine est prématurée et qu’elle doit être le résultat d’un accord de paix entre les deux parties. Les Palestiniens estiment que les négociations de paix – au point mort depuis des années – ne peuvent être relancées que par la pression internationale. Le Canada dit craindre que la reconnaissance à l’ONU n’entraîne une crispation encore plus grande des positions.

« Lorsque le Canada parle, je n’entends pas seulement la version d’Israël, mais j’entends ce qu’Israël a de pire à dire », dit Mme Ashrawi.

« Et quand le Canada justifie les gestes d’Israël, cela mine le statut du Canada dans le monde. Cela mine l’intégrité du Canada comme pays qui est censé représenter le multiculturalisme, le multilatéralisme, la règle du droit, l’harmonie et la justice. C’est plutôt la voix stridente du lobby pro-Israël qui parle pour défendre ce qu’au plus profond de vos cœurs, vous savez être mauvais. »

Voici de larges extraits de cette entrevue :



Et voici mon reportage au Téléjournal du 13 février, suivi d’une entrevue de Céline Galipeau avec le ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird :

Le Canada au Mali?

Mardi 25 septembre 2012 à 14 h 13 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Les nations du monde vont débattre cette semaine à New York de la pertinence d’appuyer – en argent et en équipement – une intervention au Mali qui serait menée par 3300 soldats des pays voisins (sous l’égide de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CÉDÉAO). Le but : libérer 65 % du territoire malien occupé par des groupes armés qui sont en train d’imposer, par la terreur, un islam intégriste qui nie les droits de la personne. Le gouvernement canadien affirme qu’il ne participera d’aucune façon à cette intervention. Pourquoi? 

Le Canada n’a-t-il pas une dette envers le Mali? L’argent des contribuables canadiens n’a-t-il pas nourri le butin de guerre de ces djihadistes qui amputent des mains, violent des femmes et recrutent des enfants-soldats? 

La question me hante depuis que j’ai interviewé Robert Fowler, l’ancien diplomate canadien détenu, avec son collègue Louis Guay, par Al-Qaïda au Maghreb islamique pendant quatre mois en 2008-2009. « Ils ne m’ont pas libéré pour mes beaux yeux bleus », dit Fowler, sourire en coin, quand on lui demande s’il sait combien le Canada a payé pour sa libération. Les deux diplomates étaient mandatés par l’ONU pour négocier la paix entre les rebelles touaregs du Niger et le gouvernement nigérien de l’époque, qui était hostile à cette mission.  

J’en ai parlé à des spécialistes en sécurité, qui agissent comme conseillers lors de prises d’otages. Ils sont convaincus d’une chose : les gouvernements disent tous qu’ils ne paient pas de rançons, mais tous finissent par le faire. Même si le paiement est fait par de lointains intermédiaires, mandatés par des gouvernements « amis » du Canada, le Mali et le Burkina Faso en l’occurrence, on peut dire que le Canada a contribué à enrichir les caisses d’AQMI, cela laisse peu de doute. La rançon n’aurait pas été payée sans l’accord du gouvernement canadien, qui a dû rembourser ses « amis » d’une façon ou d’une autre.

N’avons-nous pas une dette envers ces Maliens, 1,5 million de Maliens, qui sont aujourd’hui pris en otages par ces mêmes islamistes, armés en partie avec l’argent des rançons versées à AQMI? Le gouvernement Harper juge que non. Voici l’échange que j’ai eu avec le ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino, la semaine dernière à son retour du Burkina Faso. 

JF : « Nous respectons le désir de ces nations de se définir entre elles.

SL : Mais on n’a pas laissé les voisins de l’Afghanistan régler entre eux le problème d’Al-Qaïda et des talibans, pourquoi ne pas combattre les « talibans du Sahel » comme on a combattu ceux d’Afghanistan?  

JF :  Le Canada n’est pas allé seul en Afghanistan, le Canada n’ira pas seul au Mali, le Canada n’ira pas du tout au Mali.

SL : Même pas un appui technique ou logistique?

JF : Ce que vous demandez n’est pas au menu [not on our plate]. Le Canada appuie une résolution pacifique du conflit. Notre priorité est d’aider la crise humanitaire dans le pays voisin, le Burkina Faso [qui accueille plus de 200 000 réfugiés maliens]. » Fin de l’échange.

Distribuer de la nourriture et des soins aux victimes du conflit malien réfugiées dans les pays voisins, c’est très bien. Mais pourquoi refuser d’agir aussi à la source du problème, sur la violence qui pousse ces Maliens sur le chemin de l’exil?

Sans aide extérieure, l’intervention des forces régionales est vouée à l’échec, tout le monde le sait. L’armée malienne n’est pas mieux équipée aujourd’hui qu’elle l’était au printemps, quand elle fût écrasée par la rébellion touarègue et ces islamistes armés jusqu’aux dents. Et les troupes des pays voisins ne sont pas équipées pour combattre un ennemi qui a l’immense avantage de maîtriser un terrain de combat des plus difficiles : le désert.

Les Français et les Américains ont déjà des forces spéciales et de renseignement, discrètes, sur le terrain. Le président français, François Hollande, va plaider à New York pour une intervention rapide au Mali. Paris et Washington savent à quel point il est suicidaire de laisser des forces djihadistes occuper cet immense territoire au cœur de l’Afrique. « Pour la première fois, Al-Qaïda a son propre pays », disait le Canadien Bob Fowler à Christiane Amanpour sur CNN il y a quelques semaines. « Un pays aussi grand que la France et la Belgique combinées ». 

Robert Fowler et Louis Guay, détenus 130 jours dans le désert par la bande de Mokhtar Belmokhtar, sont sans doute les Occidentaux qui connaissant le mieux ces combattants prêts à mourir pour étendre au plus grand nombre l’emprise d’un islam intégriste. Un islam complètement étranger aux musulmans d’Afrique de l’Ouest, qui sont généralement tolérants.

Au président malien, Dioncounda Traoré, qui dit que sa priorité est de négocier avec les forces qui occupent le nord du pays, Fowler répond, catégorique :  « Ce n’est pas possible de négocier la paix avec Al-Qaïda. On ne peut rien dire à ces hommes qui pourraient les faire changer d’idée, rien. »  L’ancien diplomate a consacré sa vie à la discussion comme mode de sortie de crise. Il est aujourd’hui convaincu que la seule façon de contrer l’avancée des djihadistes dans le Sahel, qu’ils convoitent de Dakar jusqu’à Mogadiscio, c’est en les combattant.