Billets classés sous « Angola »


Invoquer la stabilité politique et économique pour redonner le pouvoir à un gouvernement usé, comme le fait La Presse vendredi matin en endossant Jean Charest, est un argument universel. En Angola, les alliés du régime de José Eduardo Dos Santos, au pouvoir depuis 33 ans, disent la même chose. 

Après 27 ans de guerre civile, le président sortant a reconstruit et relancé le pays, riche en pétrole, de façon spectaculaire : une croissance économique moyenne de 10 % depuis 10 ans, une des plus fortes de la planète. « Laissons-le continuer le beau travail », entend-on dans les chambres de commerce. 

Toute comparaison est toutefois boiteuse. Au Québec, on a beau se désoler de nos politiciens et dénoncer, avec raison, nos scandales de corruption, quand on se compare, on se console. Les Québécois ont le pouvoir, mardi, de changer de gouvernement. Les Angolais, eux, ne l’ont pas, même s’ils votent aujourd’hui. Le président Dos Santos sera réélu, malgré toute la corruption qui mine le développement économique du pays. Il restera au pouvoir. Car malgré un système démocratique sur papier, l’État angolais ne l’est pas encore. L’opposition continue d’être opprimée, souvent violemment écrasée.  

J’étais à Luanda en juin. Quelques centaines de vétérans manifestaient pour réclamer la pension qu’ils n’ont jamais reçue depuis la fin de la guerre civile, il y a 10 ans, malgré les 45 milliards de revenus du pétrole empochés annuellement par le gouvernement. Ces hommes ont permis au régime communiste de Dos Santos de combattre et de remporter une guerre sanglante contre des rebelles puissamment armés, et appuyés par les États-Unis et l’Afrique du Sud. Au lieu de les écouter, on leur a tiré dessus. Si on traite ainsi des alliés naturels du régime, imaginez le traitement réservé aux opposants. 

J’ai rencontré Luaty Beirao à sa sortie de prison, après une arrestation rocambolesque à l’aéroport de Lisbonne en juin. « C’était un piège », raconte l’opposant angolais dans un beau français chantant, appris pendant ses études à Paris. « Le gamin qui a fait l’enregistrement à Luanda s’est approché de moi pour me dire : « Il y a quelque chose, ils ont fait quelque chose dans ton bagage, fait attention. »  

L’économiste devenu rapeur allait en Europe pour une tournée de concerts. Après une dénonciation anonyme, des douaniers portugais trouvent un kilo de cocaïne planté dans sa bicyclette. « C’était pas possible que moi, j’avais mis ce gros paquet dans ma roue, c’était même pas dissimulé, c’était mis comme ça, à la con. C’était tellement mal fabriqué, c’était trop flagrant comme piège. Je suis sûr que le juge a trouvé que c’était scandaleux, il m’a remis en liberté en attendant le procès. »

Pourquoi aurait-on voulu piéger Luaty?  « Pour me mettre en prison, me faire taire à deux mois des élections, faire passer l’idée que, comment quelqu’un qui est un trafiquant de drogues peut avoir une opinion valide, crédible? »

Luaty est un des chefs de file des « indignés » angolais, ces jeunes qui ébranlent les murs du temple Dos Santos depuis mars 2011, inspirés par les révoltes populaires en Tunisie et en Égypte. Lors d’une manifestation, en mars dernier, des policiers en civil lui ont fracassé le crâne.

« J’aurais pu être mort avec ça, un coup dans la tête », dit-il en me montrant une cicatrice longue de 10 cm, sur le côté droit. « Mais je ne peux pas arrêter, je ne peux pas me taire par peur de mourir. Je préférerais qu’on me laisse vivre. Mais si la conséquence c’est aussi grave, on prend les risques, tous les jours. J’espère seulement planter une semence, qu’on puisse lui mettre un peu d’eau, et que ça puisse donner quelque chose, quoi. »

Malgré la campagne de répression, Luaty a organisé d’autres protestations, il y a deux semaines.
« Le mouvement des jeunes a creusé, depuis 18 mois, des trous dans la dure carapace du régime », déclarait-il à Reuters le 18 août. Et l’argument de la stabilité, de la croissance économique qu’on risquerait d’affaiblir en changeant de gouvernement?  « Pour moi, nous disait-il en juin, ces chiffres ne veulent rien dire, c’est bon pour impressionner les gens du business, mais ça ne contribue qu’à enrichir une petite bourgeoisie, ça ne se reflète pas dans la vie des gens communs. »

L’Angola, complètement dévasté il y a 10 ans, est maintenant un des pays les plus riches de l’Afrique, avec un revenu national brut (RNB) de  4874 $ par habitant. Mais l’écart entre riches et pauvres est aussi un des plus grands au monde. Cette cassure saute aux yeux dans la capitale. Le centre pullule de tours à condos de luxes, souvent vides, d’autoroutes flambant neuves qui ne suffisent déjà plus à un parc exponentiel de voitures rutilantes, pendant que deux millions d’Angolais s’empilent dans les bidonvilles autour de la ville, avec des chemins de terre à peine carrossables et un accès très limité à l’eau potable. 

« On a la paix depuis 10 ans, dit Luaty, mais on ne voit rien sauf ces dirigeants qui s’enrichissent, que des gratte-ciel que 98 % de la population ne va jamais mettre le pied dedans, ça sert à quoi, ça sert à qui? »

L’autre Angola

Jeudi 21 juin 2012 à 10 h 13 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

SRCLanglois

L’Angola explose… de croissance. Depuis la fin d’une sanglante guerre civile, en 2002, le commerce du pétrole a supplanté celui des armes. Le vacarme des marteaux-piqueurs a remplacé celui des bombes. Luanda, la capitale de 6 millions d’habitants, est un vaste chantier. L’argent du pétrole et des diamants nourrit une croissance spectaculaire : 10 % en moyenne depuis 10 ans. Le FMI prévoit une croissance de 12 % en 2012. 

L’Angola, maintenant le deuxième producteur de pétrole en Afrique, serait sur le point de devancer le Nigeria. Mais les revenus du pétrole que touche le gouvernement, 45 milliards l’an passé (le vrai chiffre serait plus élevé), ne profitent pas encore aux pauvres. 

Tatiana Fernandez, une Portugaise au chômage, vient d’atterrir à Luanda, où l’attend un emploi bien rémunéré dans une agence de publicité. Nous la filmons dans la rue d’un quartier huppé, quand nous sommes apostrophés par des vendeurs angolais sur le trottoir : « Vous, les Blancs, on va vous tuer, vous volez nos emplois. » Le beau sourire de Tatiana se crispe, elle accélère le pas. La jeune mère se demande si elle a fait le bon choix. « L’Angola est un pays étrange », répète-t-elle, nettement sous le choc. 

La croissance du pays et des salaires alléchants attirent des milliers de travailleurs étrangers : 110 000 Portugais (les anciens colonisateurs), encore plus de Chinois. Arrivés ici, ils découvrent l’autre Angola.

Beaucoup de chômeurs angolais gagnent péniblement leur vie en vendant mille et une babioles en plein trafic, au milieu de voitures luxueuses qui leur roulent presque dessus. Leur agressivité, on la comprend un peu mieux quand on découvre où ils vivent. Plus de deux millions de personnes s’entassent dans les musseques autour de Luanda, ces bidonvilles qui rappellent les favelas brésiliennes.

Musseques signifie quartier rouge en kimbundu, rouge comme la terre utilisée pour construire les maisons aux toits de tôle. Beaucoup de secteurs n’ont pas d’électricité et ceux qui sont branchés subissent constamment des coupures. « On a de l’électricité quelques heures par jour, et on n’a pas d’eau courante », nous dit un professeur d’anglais au chômage. Et ici, les rues bétonnées sont inexistantes. Le contraste avec les nouvelles routes qu’on voit partout ailleurs en ville donne le vertige.  

Dix ans de croissance ont transformé la capitale, détruite par 27 ans de guerre civile, en ville moderne. La reconstruction est phénoménale. Les Portugais qui ont connu Luanda avant la guerre civile ne la reconnaissent pas. Le centre-ville colonial a pris des allures de Manhattan. Les gratte-ciel ont poussé par dizaines, les nouveaux quartiers s’étalent sur une banlieue qui n’en finit plus de s’étendre. 

Les pétrodollars sont visibles partout à Luanda, sauf dans les musseques. « Le gouvernement a bâti des écoles et des hôpitaux, mais on manque de professeurs, de médicaments, et notre mortalité infantile demeure une des plus élevées au monde », nous dit Elias Isaac, qui dirige une ONG de défense des droits de la personne. 22 % des enfants meurent avant d’avoir 5 ans. Le pays est riche, le gouvernement est très riche, mais plus de la moitié des Angolais vivent encore avec moins de 2 $ par jour. L’Angola est le seul pays en Afrique subsaharienne à avoir vu naître un mouvement « d’indignés ».  Et en cette année électorale, les manifestations sont violemment réprimées. 

Des coups de feu ont été tirés mercredi au centre-ville lors d’une manifestation de vétérans qui vivent dans une pauvreté extrême. Ils affirment n’avoir jamais rien reçu depuis la fin de la guerre et réclament une pension pour vieillir dignement. Le ministère de la Défense a fini par leur offrir 500 $US par mois. Les manifestants ont refusé. Dans la deuxième ville du monde pour ce qui est du coût de la vie (selon l’Enquête internationale Mercer 2012 sur le coût de la vie), où un hamburger coûte 20 $, cela ne paie même pas un logement misérable.

« Quand j’étais petite, raconte Tatiana, ma mère me disait « tu dois aller à l’université pour bien gagner ta vie ». Je suis diplômée depuis cinq ans, mais je n’ai pas de quoi payer un loyer ».

La jeune publicitaire de 26 ans s’est résignée, comme plus de 100 000 Portugais depuis cinq ans, à partir en Angola, une ancienne colonie portugaise en Afrique qui connaît une croissance spectaculaire. Une des nombreuses boutiques fermées à Lisbonne, dans un édifice qui ne trouve aucun locataire.  Une des nombreuses boutiques fermées à Lisbonne, dans un édifice qui ne trouve aucun locataire.

Au Portugal, le chômage chez les jeunes atteint 35 %, du jamais vu depuis 45 ans. Les banques, qui ont longtemps prêté de l’argent qu’elles n’avaient pas, ont fermé le robinet. La crise a déjà mis au chômage les deux tiers des travailleurs de la construction du pays, soit près de 400 000 personnes. Et poussé des dizaines de milliers de jeunes professionnels sur le chemin de l’exil. 

Tatiana a pris l’avion mardi matin pour Luanda le cœur gros, car elle laisse derrière elle son fils de 10 ans. « Je veux d’abord m’installer, lui trouver une bonne école, stabiliser ma situation, mais ce matin, j’aurais voulu le mettre dans ma valise, dit-elle la voix étouffée par les sanglots. J’aime mon pays, mais mon pays ne m’aime pas ».

Le caméraman de Radio-Canada Alfonse Mondello filme un complexe géant de logements à prix modiques, abandonné il y a deux ans à Lisbonne.Le caméraman de Radio-Canada Alfonse Mondello filme un complexe géant de logements à prix modiques, abandonné il y a deux ans à Lisbonne.

En Angola, Tatiana va toucher un salaire quatre fois supérieur et son employeur fournit la maison avec domestique. « Je ne veux pas partir, mais je crois que je serai heureuse là-bas, car même si les Angolais sont très pauvres, ils sourient. Ici, la vie est belle, mais les Portugais ne sourient plus ».

Un autre chantier à Lisbonne, suspendu depuis deux ans à cause de la crise économique qui frappe de plein fouet le secteur de la construction. Un autre chantier à Lisbonne, suspendu depuis deux ans à cause de la crise économique qui frappe de plein fouet le secteur de la construction.