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De retour de l’Ebola

mardi 28 octobre 2014 à 7 h 15 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Mes collègues de CBC, revenus du Liberia il y a trois semaines, m’avaient prévenue qu’on risquait d’être vus comme des pestiférés à notre retour de la Guinée, où nous avons couvert l’épidémie d’Ebola. Je n’ai pas encore reçu de commentaires agressifs, comme mes amis torontois, mais le silence peut faire aussi mal. Les non-dits suintent la peur et l’incompréhension. Pourquoi être allée là-bas, au risque de nous contaminer au retour? Le sous-entendu des regards inquiets, des silences au bout du fil, ne trompe pas.

Pourtant, je ne suis pas contagieuse. Je n’ai pas de symptômes, donc je ne suis pas contagieuse. Et comme l’on n’a jamais été en contact avec des malades symptomatiques, il est à peu près impossible que l’on soit infectés. Je sais cela, mes proches et mes voisins le savent, vous le savez. Mais qui viendrait jouer aux quilles avec moi ce soir?

C’est ce qui étonne le plus dans cette « psychose Ebola ». Des gens instruits, bien informés, entendent médecins et scientifiques répéter sans relâche que le virus de l’Ebola se contracte difficilement, la contamination n’est possible que si l’on a été en contact avec les liquides corporels d’un malade, soit l’urine, la diarrhée, la vomissure et la salive. Le virus ne survit ni dans l’eau ni dans l’air. La grippe est beaucoup plus contagieuse et fera beaucoup plus de morts cette année que l’Ebola. Rien n’y fait. La peur est plus forte que la raison.

– Amie : « On ne croit plus les messages des gouvernements, plus ils essaient de nous rassurer, plus on a peur, on se dit qu’ils ne nous disent pas tout.
– Sophie : Mais dans ce cas-ci, ce sont les autorités médicales et scientifiques planétaires qui l’affirment d’une seule voix : ceux qui n’ont pas de symptômes ne sont pas contagieux. Le médecin new-yorkais n’était pas contagieux quand il a pris le métro et joué aux quilles.
– Amie : Même s’il n’y a que 0,000000000000001 % de risque, les gens ne veulent pas être exposés même à un risque quasi inexistant, c’est le « quasi » qui tue.

Peur irrationnelle et le cerveau reptilien en question

Mon collègue, le journaliste scientifique Michel Rochon, soupire quand je lui rapporte cet échange. Selon lui, le responsable de cette peur irrationnelle est notre cerveau reptilien qui, face au danger, offre seulement deux options : combattre ou fuir. Devant un prédateur (ici l’Ebola) la peur conditionne notre réaction beaucoup plus que la raison, qui est logée dans le lobe frontal. Cette partie du cerveau, plus « jeune », est moins fortement ancrée que la reptilienne, qui domine notre mécanique cérébrale depuis des centaines de millions d’années.

Lutter contre le cerveau reptilien est le combat de l’humanité pensante depuis des millénaires. Je ne vais pas le gagner toute seule, ici, maintenant. Cela explique en partie notre décision de vivre la période d’incubation du virus dans un certain isolement. Nous ne sommes pas contagieux, mais si jamais les scientifiques devaient se tromper, nous aurons protégé nos familles et le public contre une contamination improbable.

Nous protégeons aussi nos proches contre l’ostracisme certain. Je ne voulais pas que des parents refusent d’envoyer leurs enfants à l’école que fréquente mon fils, sous prétexte que sa mère revient de la Guinée. Comme c’est arrivé à Sherbrooke aux enfants d’un médecin de Médecins sans frontières. L’isolement me protège aussi des regards accusateurs, que mon conjoint, lui, subit.

L’isolement n’est pas médicalement requis. La seule chose déconseillée durant la période d’incubation c’est d’aller dans les foules. Le cinéma, les spectacles, les amphithéâtres, les marchés publics sont à proscrire. L’isolement est davantage une mesure « d’apaisement social », comme l’a qualifiée ma collègue de CBC Adrienne Arsenault. Il vise à éviter que les gens soient mal à l’aise en notre présence, car la peur est compréhensible.

Le virus, quand il frappe, tue plus de la moitié de ses victimes. Et les images de soignants couverts de combinaisons de cosmonautes, que nous diffusons sans arrêt, nourrissent les angoisses. On perd notre temps à rassurer le public sur les faibles risques de contagion au Canada, si on le dit sur des images apocalyptiques.

J’ai appris depuis notre retour que notre pire ennemi, en Amérique du Nord, n’est pas l’Ebola, mais notre cerveau reptilien qui refuse d’admettre les faits scientifiques dans l’évaluation du danger. N’oublions pas que le virus a fait près de 5000 morts en Afrique, un seul en Amérique. Comme le caméraman et moi nous n’avons jamais été en contact avec des malades, si nous avons été infectés et devenons malades de l’Ebola dans les prochains jours, les scientifiques du monde entier devront revoir leur certitude quant aux modes de transmission du virus.

Le virus Ebola en 3 questions

Les visages de l’Ebola en Afrique

dimanche 19 octobre 2014 à 13 h 12 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Mamata Sankon

Mamata Sankon a 38 ans, 10 enfants et un sourire moqueur.  Elle est née et a toujours vécu à Konta, un petit village isolé sur le bord de l’océan Atlantique, pas très loin de la frontière avec la Sierra Leone. Un pauvre village comme il y en a des milliers en Afrique de l’Ouest.  Pas d’eau courante ni de toilette. Je n’ai même pas vu de cheval ni d’âne, juste des petits poulets tout maigres.

La seule trace de l’Ebola ici est deux petits collants affichés sur les portes du service de santé. « Allons rapidement à l’hôpital si nous avons la fièvre, la diarrhée ou des vomissements. » Les villageois ne savent rien du virus à part ce que leur ont dit deux agents de santé de la préfecture de Forécariah, venus en juin avec des savons et du chlore.

Petit collant affiché sur les portes du service de santé à Konta.

Mamata m’explique fièrement en langue soussou comment elle a montré à ses enfants à bien se laver les mains avant de préparer la nourriture, avant chaque repas, après avoir uriné, etc. Elle me sourit comme une élève fière de montrer qu’elle a bien appris sa leçon. Je regarde les enfants sales qui s’agglutinent autour de nous et lui renvoie son sourire. On se comprend.

Elle sait comme moi qu’elle n’a pas les moyens de faire plus. Et encore. Le savon et le chlore de la préfecture sont finis depuis longtemps. Les conditions de vie dans ces villages sont en soi des vecteurs importants de contagion. Ils le savent mieux que nous. Le choléra sévit régulièrement dans la région et, encore cette année, la simple diarrhée va tuer bien plus d’enfants de moins de 5 ans que l’Ebola.

Des enfants de Konta jouent sur la plage.

Je n’ai pas porté de masque ni de gants ni rien de spécial pour aller dans la région de Forécariah, où un nouveau foyer de contagion a fait 11 morts depuis un mois.  Ni dans les quartiers de Conakry où nous avons filmé. Parce qu’il n’y avait aucun risque d’être en contact avec des malades de l’Ebola.

Des journalistes habitués aux terrains difficiles ont dit dernièrement préférer les risques d’une guerre à ceux de l’Ebola, cet ennemi « invisible ».  Ce sont des déclarations maladroites, qui alimentent le mythe que l’Ebola est partout et peut s’attraper n’importe comment. C’est faux. On peut circonscrire le risque lié au virus et le gérer.

Seule une personne ayant les symptômes peut transmettre l’Ebola. Il faut être en contact avec les liquides corporels d’un malade – sang, vomi, urine, diarrhée – pour risquer d’être contaminé. Le virus ne survit pas dans l’eau ni dans la sueur, ne se transmet pas dans l’air, comme le SRAS  ou l’influenza.

Comme journaliste, il est donc relativement simple de se protéger, il s’agit de ne jamais être en présence de malades contagieux. C’est ce que nous avons fait. Nous n’avons jamais approché un malade, même de près, ni à Conakry ni dans la région de Forécariah. Nous n’avons visité aucun lieu, aucune maison n’ayant hébergé un malade. C’est pourquoi nous n’avons jamais eu à mettre les combinaisons de protection qui doivent être portées en présence des malades et des corps contaminés.

Des travailleurs de la Croix-Rouge guinéenne transportent le corps d'un homme qui pourrait être mort de l'Ebola. Il a agonisé pendant 3 jours sous une étale du marché Madina de Conakry.
Des travailleurs de la Croix-Rouge guinéenne transportent le corps d’un homme qui pourrait être mort de l’Ebola. Il a agonisé pendant 3 jours sous un étal du marché Madina de Conakry.

Cela dit, couvrir l’Ebola est une mission immensément stressante, car il faut gérer des perceptions et des peurs bien réelles, à commencer par les nôtres. Quand on choisit d’aller en zones à risque, la peur fait partie de l’affectation.  Elle nous pousse à la prudence et nous incite à mieux nous préparer, à prévoir même l’imprévisible. Moi, je ressens la peur surtout avant de partir, alors qu’on n’a que des résumés alarmants à se mettre sous la dent. La réalité du terrain est presque toujours mieux qu’anticipée. Ça a été encore plus vrai avec l’Ebola en Guinée.

Conakry n’est pas une ville en crise. Au début, c’était étonnant, même un peu inquiétant de voir les Guinéens vivre dans la même promiscuité que d’habitude, comme si de rien n’était. L’infirmier militaire embauché pour assurer notre sécurité était, deux semaines auparavant, avec une équipe de CBC au Liberia. Il nous disait que les Libériens ne se touchent plus, ne s’échangent plus de poignées de main. « Ici, c’est une autre histoire, il n’y a pas de cadavres dans les rues, c’est le jour et la nuit si l’on compare avec Monrovia, » a-t-il observé le premier matin.

Le plus difficile a été de refuser les mains offertes par à peu près tous les Guinéens rencontrés et de ne pas toucher aux enfants qui s’agglutinent souvent autour de nous avec curiosité. Reculer devant eux me brisait le cœur, j’avais l’impression d’ajouter à la stigmatisation dont les Guinéens souffrent tant. Ce qui leur fait le plus mal, c’est d’avoir l’impression d’avoir été mis au ban comme des lépreux. Alors que 99,9 % des Guinéens ne sont pas malades de l’Ebola, donc pas contagieux.

Un soldat et des habitants de Conakry observent l’évacuation  du corps d’un homme qui a agonisé pendant trois jours sous une étale du marché Madina, le plus grand marché du pays.
Un soldat et des habitants de Conakry observent l’évacuation du corps d’un homme qui a agonisé pendant trois jours sous un étal du marché Madina, le plus grand marché du pays.

Quand une catastrophe humanitaire frappe le continent noir, nous avons souvent l’impression, nous du Nord, que les Africains démunis ne font qu’attendre qu’on vienne les secourir. Je suis contente d’avoir pu montrer que c’est exactement le contraire qui se passe. Les Guinéens se sont pris en main et ont, pendant six longs mois, affronté seuls cette terrible épidémie. Jusqu’en août, seule l’ONG Médecins sans frontière a envoyé des expatriés.

Étant donné notre lenteur à réagir, les chiffres seraient encore plus catastrophiques s’ils avaient attendu notre aide. Le courage inouï des Guinéens bien portant qui prennent le risque de soigner les malades impose le respect. Je me suis sentie toute petite devant la force de ces bénévoles de MSF et de la Croix-Rouge qui sont au front « pour sauver leur pays ». La crise de l’Ebola en Afrique a maintenant des visages.  Il ne faudra pas les oublier quand une autre crise viendra chasser celle-ci de vos écrans.

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Note de Radio-Canada : Pourquoi la direction de l’information a décidé d’envoyer une équipe en Afrique pour couvrir l’Ebola

Pourquoi je pars couvrir l’Ebola

jeudi 9 octobre 2014 à 19 h 49 | | Pour me joindre

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Préparatifs de départ avec le caméraman Frédéric Tremblay et Nathalie Gagné, conseillère en prévention des infections à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.
Préparatifs de départ avec le caméraman Frédéric Tremblay et Nathalie Gagné, conseillère en prévention des infections à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Pourquoi accepter d’aller travailler dans un des trois pays où sévit la pire épidémie d’Ebola de l’histoire? Un virus terrible qui, jusqu’ici, tue rapidement plus de la moitié des gens infectés, qui meurent au bout de leur sang.

Je pars parce que la désinformation, dans cette crise, fait des morts. Je suis convaincue que l’information, la bonne, celle qui éclaire au lieu de faire peur, est capable de faire reculer les chiffres effarants d’une crise sans précédent. Il faut combattre la peur, qui est plus contagieuse que le virus.

Je pars aussi parce que les victimes sont des Africains. Au printemps, des centaines de Guinéens, puis des hordes de Libériens et de Sierra-Léonais sont morts. Silence. En juin, l’organisation Médecins sans frontières déclare l’épidémie hors contrôle.  Silence. L’ONG répète son cri d’alarme en juillet. Silence. Il a fallu que des humanitaires blancs soient infectés, en août, pour qu’on commence à s’y intéresser, à s’inquiéter pour notre santé.

Essayage de gants avec Jan Caron, directeur technique des productions à Radio-Canada.
Essayage de gants avec Jan Caron, directeur technique des productions à Radio-Canada.

La semaine dernière, l’Ebola a débarqué en Amérique et on en a parlé davantage que durant les six premiers mois de l’épidémie. Tout le monde a vu le visage de cette première victime de l’Ebola en sol américain. Combien de visages de victimes mortes en Afrique avons-nous vus?

Notre silence et notre inaction nous rattrapent. Si on avait pris cette épidémie au sérieux dès le départ, elle serait déjà maîtrisée. Mais le pire reste à venir.

Pas ici. Les scientifiques sont rarement d’accord, mais dans ce cas-ci, ils disent tous la même chose. « Le risque de contracter l’Ebola en Occident est presque nul », titrait le Globe and Mail dans un article qui résume la littérature médicale sur le sujet.

Des gants et du désinfectant, deux items essentiels.
Des gants et du désinfectant, deux items essentiels.

Le virus Ebola ne peut pas se propager en Amérique ni en Europe, comme il l’a fait en Afrique.  Ceux qui deviennent malades ici seront, selon toutes probabilités, rapidement pris en charge, isolés et soignés.

Pas en Afrique de l’Ouest. La présidente de MSF international, la Montréalaise Joanne Liu, dit qu’à Monrovia, la capitale du Liberia, l’ONG brûle plus de cadavres qu’elle ne sauve de malades. Chaque jour, les humanitaires doivent, faute de lits dans les centres de traitement, renvoyer chez eux des malades qui vont infecter leurs proches. C’est pourquoi l’épidémie est exponentielle. La moitié des contaminations enregistrées l’ont été depuis seulement trois semaines. Pourquoi?

Les trois pays frappés par l’Ebola sont parmi les 15 plus pauvres de la planète. Guinée (178e sur 187), Sierra Leone (177e), Liberia (174e). Même quand tout va bien, les établissements de santé manquent de tout, de médecins, d’équipements, de médicaments, de produits sanguins.

Quelques plats préparés autochauffants.
Quelques plats préparés autochauffants.

Les épidémies frappent toujours de plein fouet les plus pauvres. Mais cela n’est pas une fatalité. On peut contenir cette flambée, les moyens sont à notre portée. L’information fait partie de ces moyens. Nos reportages vont montrer ce qu’il est possible de faire pour vaincre le virus, même dans l’extrême pauvreté.

Beaucoup de gens me demandent pourquoi je suis prête à prendre des risques que la plupart refuseraient d’assumer. Je ne suis ni folle ni tête brûlée. Je ne ressens aucune adrénaline malsaine face au danger, au contraire. Les risques me poussent à être extrêmement prudente (voir les mesures sanitaires et sécuritaires décrites plus bas).

Je suis motivée par la seule volonté de raconter des histoires qui doivent l’être. Plus l’information est difficile à obtenir, plus il est important d’aller la chercher sur le terrain. Les guerres oubliées sont les plus cruelles et les plus longues. On est en train de découvrir que la même logique implacable s’applique aux épidémies.

Benoît Suire, chef déploiements et activités à hauts risques à Radio-Canada, présente les différents équipements à Sophie Langlois.
Benoît Suire, chef déploiements et activités à hauts risques à Radio-Canada, présente les différents équipements à Sophie Langlois.

Bien sûr, je me sens terriblement coupable d’imposer à mes proches une inquiétude qui sera peut-être plus grande que d’habitude, à cause du puissant stigmate entourant l’Ebola. Mais je me sentirais plus coupable encore de ne pas y aller.

Les victimes de l’Ebola ont souffert de notre silence et continuent de mourir à cause de notre lenteur à réagir. Comme l’écrit le collègue Jérôme Delay, de l’Associated Press, qui revient du Liberia, « dans tous les médias, il y a des journalistes qui pensent que raconter l’histoire de l’humanité vaut le risque. Sans cela, il n’y a pas d’humanité ».

Je pars pour tenter, encore une fois, de secouer notre fatalisme, notre indifférence face à l’Afrique. Parce que je crois encore qu’on peut le faire, un reportage à la fois.

Des recouvre-bottes en caoutchouc.
Des recouvre-bottes en caoutchouc.

Mesures sanitaires et sécuritaires

Le caméraman Frédéric Tremblay et moi avons suivi une formation, offerte par les experts en prévention des infections de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont à Montréal, pour savoir bien utiliser l’équipement sanitaire. Nous avons compris que les risques de contagion sont très faibles, à moins d’être en contact direct avec les liquides corporels d’un malade. Ce qui ne sera pas notre cas.

Les gants chirurgicaux deviendront nos meilleurs amis durant notre séjour en Guinée. Nous serons tenus de porter une combinaison complète, qui nous couvre de la tête aux pieds, avec masque et lunettes, seulement si nous allons dans l’unité du Centre de traitement de l’Ebola de Médecins sans frontières à Conakry, où les Guinéens très malades et, donc, très contagieux sont soignés en isolement.

Nous n’avons pas l’intention de tourner dans cette zone à risque, mais nous sommes tenus de suivre la formation, au cas où les restrictions sanitaires, qui ne cessent de changer, nous inciteraient à les porter dans d’autres circonstances.

Nous suivons aussi régulièrement une formation pour couvertures en zones à risque. Et, comme pour chaque déploiement en terrain difficile, Radio-Canada nous fournit tout l’équipement de protection et de premiers soins nécessaires, pour lesquels nous sommes formés.

Nous voyageons aussi avec un Whisper, genre de GPS sophistiqué qui permet de nous suivre à la trace par satellite en tout temps et de nous venir une aide en cas d’urgence.

L'enlèvement des jeunes Nigérianes a déclenché un mouvement de soutien qui s'étend partout sur la planète, notamment sur Twitter et Facebook, où plusieurs personnalités ont lancé un appel à la libération des adolescentes.
L’enlèvement des jeunes Nigérianes a déclenché un mouvement de soutien qui s’étend partout sur la planète, notamment sur Twitter et Facebook, où plusieurs personnalités ont lancé un appel à la libération des adolescentes.

La planète s’est levée en bloc cette semaine pour s’indigner haut et fort contre l’enlèvement de 276 étudiantes par des djihadistes du groupe Boko Haram, au nord du Nigeria. Aujourd’hui, 223 de ces jeunes filles sont encore aux mains de leurs ravisseurs, près d’un mois après l’enlèvement.

Un blogue de Sophie Langlois

Il aura fallu des mères désespérées devant l’inaction de leur gouvernement et des groupes de femmes mobilisés au Nigeria pour propulser la colère locale sur les écrans du monde, grâce aux réseaux sociaux, alimentés par les chapitres britanniques et américains d’ONG nigérianes. Trois semaines après leur disparition, nos gouvernements bougent enfin. Que font-ils? Voici la réponse que j’ai reçue par courriel vendredi à 21:30, d’un porte-parole du ministère des Affaires étrangères du Canada.

« Le Canada a offert son aide aux autorités nigérianes dans leurs efforts pour assurer la libération de ces jeunes filles. Le Canada travaille avec le Nigeria et avec ses partenaires américains et britanniques pour déterminer la meilleure façon d’offrir son soutien dans cette situation sérieuse et difficile. Le Canada sera toujours solidaire pour combattre la menace internationale que représente le terrorisme. Nous n’avons pas d’autres informations à partager à ce stade-ci. »

Si cette formidable indignation planétaire ne se transforme pas en action, elle n’aura servi à rien. Il faudra continuer de talonner les Barack Obama, François Hollande, David Cameron et John Baird qui se sont levés cette semaine, la main sur le coeur, pour dénoncer l’horreur que vivent 223 fillettes dans la savane africaine depuis un mois. L’ont-ils fait simplement pour réagir à l’indignation de leur électorat?

S’ils veulent vraiment aider, ce combat contre le terrorisme dans le Sahel doit se faire « sur la durée », comme le disait le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Il ne suffira pas de sauver les 223 étudiantes transformées en esclaves sexuelles depuis le 14 avril. Il faudra protéger toutes les écoles devenues les cibles privilégiées de ces islamistes extrémistes. Et, surtout, combattre la haine, ancrée dans un profond sentiment d’aliénation et d’injustice qui anime les populations du nord du Nigeria, du nord du Mali, du nord du Niger où les groupes terroristes recrutent et nourrissent des jeunes qui n’ont rien devant eux.

En janvier dernier, la France inaugurait un nouveau hangar à Niamey, au Niger, juste à côté de celui des Américains. Les deux nations y abritent notamment des drones capables de rapporter en temps réel des images d’une grande précision : un homme portant un fusil est visible depuis 8000 mètres d’altitude à 15 kilomètres de distance. On avait les moyens de trouver ces filles et leurs agresseurs dans les premiers jours suivant le kidnapping. Encore fallait-il vouloir les déployer.

Si le gouvernement nigérian avait pris cette prise d’otages au sérieux, au lieu de la minimiser pendant deux semaines, jusqu’à la nier dans le cas de la First Lady, les filles seraient probablement déjà de retour chez elles. Il est encore possible de les sauver, mais ça prendra plus que la réponse vague fournie par le gouvernement canadien.

Je n’abandonne pas l’Afrique, mais…

vendredi 12 avril 2013 à 11 h 33 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

L'équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l'exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.
L’équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l’exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.

Mon affectation africaine est née il y a presque six ans, en même temps que l’émission Une heure sur terre, qui disparaîtra des ondes en septembre. Six années merveilleuses à couvrir un continent immense, enivrant, attachant. « On ne sort pas indemne de l’Afrique », me disait la chanteuse béninoise Angélique Kidjo. Je suis tout à fait d’accord.

Je n’oublierai jamais la petite Baratou, une puce de 5,4 kilogrammes, le poids d’un bébé canadien de trois mois. Mais Baratou avait deux ans. Elle est morte de faim devant notre caméra au Niger, pendant la crise alimentaire de 2010. J’ai une admiration infinie pour ces héros du quotidien comme le Dr Amadou Sidibé, qui travaillait nuit et jour pour sauver le maximum d’enfants dans cette clinique de Madarounfa. Le Dr Sidibé a choisi de quitter la France pour revenir pratiquer une médecine de brousse chez lui, dans le pays le plus pauvre de la planète. J’ai été touchée par son indignation tranquille. « Globalement, dans le monde, y a assez de nourriture, me disait-il. Mais ici il y a beaucoup de foyers qui n’ont rien à manger, ça me choque, cette inégalité. » Des héros comme ça, j’en ai croisé partout en Afrique. Des rencontres inoubliables, qui ont changé ma vie.

Je me suis souvent demandé comment ceux qui ont toutes les raisons du monde de désespérer pouvaient ne pas perdre espoir. La foi n’explique pas tout. Poser notre regard d’Occidentaux gâtés sur la misère africaine est un exercice délicat. Comment être pessimistes et désabusés, alors que les Africains ne le sont pas? La pauvreté arrache le cœur, les inégalités vertigineuses choquent. Mais les sourires interpellent tout aussi puissamment. Comment peuvent-ils être si pauvres et heureux? Et pourtant, ils le sont. Les Africains sont tellement plus forts et plus riches qu’on l’imagine, on a tellement à apprendre d’eux. Si seulement on pouvait les écouter, les entendre.

Le temps manque. L’argent aussi. L’Afrique est pauvre, mais elle coûte cher. Il faut aussi prendre le temps d’écouter les Africains. Or, ils parlent lentement et nos bulletins de nouvelles ont de moins en moins de temps. La publicité et les sujets de « proximité » laissent peu d’espace pour le reste du monde. Et quand on regarde ailleurs, on aime mieux les histoires sur les « riches et célèbres » que celles sur le tiers-monde.

Le bureau de Radio-Canada à Dakar a été fermé en 2009. Mon affectation africaine avait alors été transférée à Montréal. J’ai depuis continué de couvrir le continent à partir d’ici. Aujourd’hui, mes patrons me confient de nouveaux défis. Je continuerai d’aller en Afrique pour de grands événements, mais j’aborderai aussi d’autres nouvelles ailleurs dans le monde et au Canada. Pourquoi? Très simple : l’Afrique ne vend pas. L’international attire de faibles auditoires, malgré nos prétentions d’ouverture sur le monde. Dès qu’un sujet international est en ondes, il est frappant de voir les cotes d’écoute chuter. Quand le reportage est tourné en Afrique, la dégringolade est assurée, à de rares exceptions près.

Je me suis souvent demandé pourquoi on est plus touché par le drame du voisin qui tue sa femme que par un dictateur qui tue son peuple. La distance nous rend-elle indifférents aux drames humains?

Désormais, il ne reste qu’un seul journaliste canadien dédié exclusivement à l’Afrique, le correspondant du Globe and Mail à Johannesburg, Geoffrey York. Je ne peux me plaindre, j’ai moi-même demandé qu’on modifie mon affectation. Pas que l’Afrique ne m’intéresse plus, au contraire. Je crois qu’il faut, plus que jamais, s’intéresser à ce continent qui explose. Mais je savais qu’il devenait difficile de justifier mon affectation, financièrement, étant donné le manque d’appétit chronique pour les sujets africains.

C’est un dur constat d’échec pour moi. Quand j’ai été affectée à l’Afrique, en 2007, je m’étais donnée comme mission de rendre l’Afrique intéressante à ceux qui n’ont jamais mis les pieds là-bas. Je voulais raconter l’Afrique aux Canadiens « ordinaires » avec des Africains « ordinaires ». J’avais espéré secouer l’indifférence avec des histoires touchantes. J’ai toujours reçu de très beaux commentaires sur mes reportages, mais je n’ai pas réussi à mettre l’Afrique sur « la mappe ».

Le tiers-monde n’est tout simplement pas dans le radar médiatique. L’an dernier, durant le printemps érable, des djihadistes ont conquis la moitié du Mali en quelques semaines, menaçant la sécurité de toute l’Afrique de l’Ouest et du Nord. Nous en avons à peine parlé. Et dans ce cas, ce n’était pas une question d’argent. Je n’ai qu’un corridor à traverser pour aller sur un plateau de RDI ou du TJ. La crise malienne a attiré l’attention de nos médias seulement quand les Français sont intervenus, neuf longs mois plus tard.

J’ai couvert des conflits au Mali, en République démocratique du Congo, en Somalie, en Côte d’Ivoire, des violences ethniques au Kenya, en Afrique du Sud, des rebellions, des famines, les révoltes du printemps arabe et ses suites en Égypte, en Tunisie, au Maroc. Ces couvertures difficiles sont essentielles, car les guerres oubliées sont souvent plus cruelles et plus longues. Mais j’ai peur que l’on retourne à une couverture catastrophe de l’Afrique, que l’on ne se déplace que pour les très grandes crises, celles qui font beaucoup de morts. Je crains qu’on oublie l’autre Afrique, celle qui n’est pas en guerre… l’Afrique qui avance la tête haute… l’Afrique de ces « héros ordinaires » qui font des miracles avec rien, comme le Dr Sidibé.

Les talibans du Sahara

jeudi 12 juillet 2012 à 15 h 31 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

J’ai eu une pensée terrible dimanche en voyant les images insoutenables de Najiba, une Afghane de 22 ans, à genoux dans la poussière. Un taliban debout juste à côté tire sur elle neuf coups de fusil à bout portant. La jeune femme s’écroule sous les applaudissements d’une centaine d’hommes criant « c’est la volonté d’Allah ». Le même jour, les pays de l’OTAN qui ont combattu les talibans, dont le Canada, annonçaient une nouvelle aide de 16 milliards à l’Afghanistan.

En voyant la vidéo qui a fait le tour du monde, je me suis dit spontanément : « Dommage que Najiba ne soit pas Malienne. » C’est terrible comme pensée. On ne doit pas comparer les souffrances des peuples. Les Afghans subissent les horreurs de la guerre depuis plus de 30 ans. Et si nos soldats ont fait reculer les talibans, pendant un temps, ces derniers ont clairement regagné beaucoup de terrain. Najiba a été massacrée à une heure de route de Kaboul, et son assassinat insensé mérite toute l’attention qu’il reçoit.

Pourquoi ne parle-t-on pas autant des atrocités que subissent les Maliennes tombées sous le joug d’islamistes lourdement armés qui occupent la moitié nord-est du Mali depuis le 2 avril? Depuis que ces djihadistes du désert ont commencé à détruire les mausolées de Tombouctou, il y a deux semaines, on s’émeut de la destruction de ces joyaux du patrimoine mondial de l’UNESCO. Tant mieux. Cela nous force enfin à regarder un peu du côté du Sahel. Mais encore faudrait-il regarder au-delà des mausolées.

Les images de ces guerriers d’Allah en train de détruire à coups de pioches et de massues un rare trésor de l’histoire africaine, de l’islam africain, sont tristes à pleurer. Cette destruction nous scandalise, à juste titre. Mais pourquoi fait-on si peu de cas des êtres humains qu’on tue juste à côté, des fillettes qu’on viole en public, des couples non mariés qu’on fouette presque à mort, de ces enfants que les islamistes d’Ansar Dine transforment en machine à tuer?

Les djihadistes du Sahel imposent un islam intégriste avec la même violence que leurs complices d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Ils combattent avec les mêmes moyens que d’autres rebelles africains : le viol collectif comme arme de guerre, les enfants comme chair à canon. Pourquoi dépenser des centaines de milliards de dollars à combattre les talibans et Al-Qaïda en Afghanistan et ne rien faire pour arrêter leurs frères africains?

Aujourd’hui, la France évoque pour la première fois une « probable » intervention étrangère au Mali. Les rebelles islamistes auront-ils réussi, en détruisant des joyaux du patrimoine mondial, à réveiller nos gouvernements, qui ne réagissent que si leur opinion publique crie au loup?

Mais si seules les forces de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) sont envoyées au Mali, l’intervention est vouée à l’échec. Ces guerriers du désert sont mieux équipés – merci à Kadhafi – que la plupart des armées nationales de la région. Et ils auront toujours l’avantage du terrain, le Sahara, dont ils connaissent toutes les pistes. Les armées de la France et des États-Unis sont celles qui connaissent le mieux cette immense région désertique qu’on surnomme désormais le « Sahelistan ».