Appelons-les Nasser. Une famille chrétienne du quartier chic d’El Qoussour chez qui nous sommes invités pour le déjeuner. Les Syriens ne sont rien si ce n’est accueillants et généreux. La table déborde de mets typiques mijotés pendant de longues heures par la mère de la famille. Elle s’est donné beaucoup de mal pour ses invités canadiens. Les amis et voisins francophones des Nasser sont là, heureux qu’une télévision étrangère vienne voir ce qu’ils vivent dans la Syrie en guerre. Des femmes surtout, belles, souriantes et exubérantes. Ça ne fait pas quinze minutes que nous sommes arrivés qu’on sonne à la porte. Attend-on d’autres convives?
Deux hommes se présentent sur le pas de la porte, walkie-talkie à la main. Affables, souriants, ils demandent qui sont les étrangers à la caméra. Hossam, notre interprète, se précipite avec nos papiers d’autorisation du ministère de l’Information. Les deux hommes, des agents du Moukhabarat, les services de renseignement syrien, notent tout, y compris l’information sur l’identité de nos hôtes et de leurs amis. Satisfaits de tout savoir sur les raisons de notre présence, ils repartent, toujours souriants. Devant notre air interloqué, tout le monde chez les Nasser nous rassure. C’est normal, c’est pour notre propre protection. Les étrangers sont une cible de choix pour les enlèvements. Passons à table.
J’ai visité plusieurs pays où des régimes autoritaires contrôlent le travail des journalistes. En Iran, au Yémen ou en Arabie saoudite, impossible de filmer sans être accompagné d’un représentant du ministère de l’Information. On fait avec les restrictions et on trouve le moyen si nécessaire de parler aux gens sans être observés, pour leur permettre de s’exprimer librement. Souvent, ça veut dire des rencontres discrètes à la maison, un dernier rempart de la vie privée.
Ce n’est pas le fait de la guerre, les services de renseignement du gouvernement de Bachar Al-Assad sont d’une efficacité redoutable. Une grande partie du pays échappe maintenant au contrôle du président. Mais qu’il lutte en ce moment pour la survie de son régime ne semble pas avoir diminué son emprise sur les citoyens de Damas.
Quand après avoir fait honneur au délicieux repas des Nasser nous passons au salon pour enregistrer une entrevue avec la dame de la maison, elle arrive à peine à exprimer ses craintes pour l’avenir de ses quatre enfants et tout l’amour qu’elle a pour sa terre natale, entre deux sanglots. Je ne doute aucunement de la sincérité de ses paroles. Mais dans ce pays qu’elle aime tant, tout ce qu’on ne dit pas, pas même derrière les portes closes de sa maison, laisse songeur.














