Billets classés sous la catégorie « Moyen-Orient »

Réveiller le guerrier las des combats

Mercredi 10 septembre 2014 à 15 h 29 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Les combattants de l'EI poursuivent leur progression en Irak (juin 2014). Photo : REUTERS/Stringer

Les combattants de l’EI poursuivent leur progression en Irak (juin 2014). Photo : REUTERS/Stringer

Il n’a fallu que quelques jours pour qu’un vent guerrier, belliqueux, souffle sur la Maison-Blanche et l’ensemble du Congrès. C’est l’impact de deux vidéos montrant la décapitation d’otages américains. Barbare, moyenâgeux, dégoûtant. Les qualificatifs ne suffisent pas pour décrire l’horreur qu’ont connue deux journalistes, venus témoigner des difficultés des citoyens de cette partie du monde.

La diffusion de ces images représente « une erreur stratégique géante », disent certains. Une erreur, parce que ces images ont choqué, réveillé les Américains. Eux qui tentaient d’oublier les coûteuses aventures militaires d’Irak et d’Afghanistan. Mon collègue Christian Latreille en parlait récemment : les Américains veulent que leur pays en fasse bien plus contre ces extrémistes.

Jetez un oeil aux récents sondages. Ils montrent aussi que les Américains ont peur. Peur comme jamais depuis les attentats de septembre 2001. Peur de ces djihadistes qui veulent former un califat, peur d’une attaque en sol américain.

C’est peut-être une erreur stratégique ou alors une provocation calculée des extrémistes sunnites. Peu importe, ils ont fait peur à un géant militaire. Un géant nostalgique de sa puissance et de son influence de jadis. Les Américains retournent donc sur le sentier de la guerre, mais peut-être à reculons. L’idéologie de ces extrémistes « c’est tellement répugnant et mauvais », lance Jerry Hanaver, un retraité du New Hampshire. « Si la guerre est vraiment nécessaire et méritée, alors, être tanné de la guerre n’est plus une raison pour ne pas la faire. » « C’est difficile, souligne Christine Hall, aussi du New Hampshire. Une partie de moi pense qu’on ne doit pas être le gendarme du monde. Mais si on ne l’est pas, qui le sera? »

Les cyniques peuvent demander si Washington aurait réagi autrement si tout cela ne s’était pas produit si près d’une importante campagne électorale. Les démocrates pourraient perdre le contrôle du Sénat en novembre. Leur président est impopulaire. Ce conflit peut lui donner l’occasion de redorer son blason.

Liban : l’État dans l’État

Mercredi 11 septembre 2013 à 14 h 54 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

@mebedardSRC

À l’entrée de Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, l’État libanais cesse d’exister, ou presque. Ici, la sécurité est une affaire de parti.

Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah
Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah

Nous sommes au Hezbollah, le parti chiite de la résistance islamique. Les étrangers ne sont pas admis dans le quartier. Nos passeports en règle et les accréditations du ministère de l’Information n’ont aucune valeur. Il nous faut un laissez-passer délivré par les autorités locales.

Petite bourde toute bureaucratique : il faut atteindre les bureaux administratifs en plein cœur du quartier pour obtenir le permis. Mais le jeune Hayder est poliment intraitable. On ne peut pas passer. Muni d’une radio, il appelle à l’aide pendant que d’une main gantée, il fouille le coffre arrière de tous les véhicules qui entrent à Dahiyeh. Parfois, il prend en note le numéro d’immatriculation de voitures inconnues.

Des mesures de sécurité extraordinaires, mises en place il y a quelques semaines, quand la guerre qui fait rage en Syrie est venue rattraper les habitants du quartier.

Le 15 août dernier, un attentat à la voiture piégée est venu rappeler le souvenir de la guerre civile qui a ravagé le Liban de 1975 à 1990. Quinze longues années où les différentes confessions libanaises — chiites, sunnites, chrétiennes et druzes — se sont entretuées. Plusieurs ici croient qu’on a voulu punir le Hezbollah de se battre aux côtés de l’armée de Bachar Al-Assad en Syrie, d’autres, qu’il s’agit d’un complot pour faire renaître la haine interconfessionnelle et déstabiliser le Liban.

Les ouvriers à l'oeuvre et les photos des victimes sur les piliers des édifices
Les ouvriers à l’oeuvre et les photos des victimes sur les piliers des édifices

Après quelques minutes d’attente, d’autres agents-citoyens nous rejoignent à la voiture. Ils ont obtenu confirmation des autorités que nous étions bien attendus.

Nous sommes pris en charge par Ahmed. Il nous suivra pas à pas au cours d’une visite qui devra se limiter au site de l’explosion. L’énorme trou laissé par la voiture bourrée d’explosifs est maintenant rempli, et des travailleurs de la construction s’affairent pour rapidement faire oublier le drame.

Les victimes qui ont survécu à l’attentat sont encouragées à nous parler, mais pas de politique. De toute façon, avec l’oreille attentive d’Ahmed, il serait étonnant que certains s’aventurent à dévier de la ligne du parti, tout en discipline.

Aussi bien parler de ce qu’ils ont en commun avec d’autres Libanais, ces jours-ci. Qu’ils appuient Bachar Al-Assad, l’opposition armée, qu’ils soient indifférents, qu’ils soient chiites, sunnites ou chrétiens, la peur que tout bascule au Liban n’est jamais bien loin.

Rencontre entre Barack Obama et Vladimir Poutine au G8 en juin 2013

Rencontre entre Barack Obama et Vladimir Poutine au G8 en juin 2013 : pas l’entente cordiale…

Au moment où la question de la Syrie monopolise l’attention au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, et suscite un véritable dialogue de sourds, cette crise, et l’incapacité à la régler, est révélatrice du côté de plus en plus dysfonctionnel des relations entre la Russie et les États-Unis. S’il est exagéré de parler d’un retour à la guerre froide entre Washington et Moscou, il est tentant aujourd’hui de parler de guerre tiède.

Syrie, Libye, réduction de l’armement nucléaire, adoption internationale, Edward Snowden, affaire Magnitsky, expulsion régulière d’espions de part et d’autre… Les pommes de discorde ne manquent pas ces jours-ci entre Moscou et Washington. La remise à plat des relations voulue par Obama et Medvedev semble désormais morte et enterrée. Depuis un an, les désaccords sont si systématiques qu’on pourrait penser qu’ils sont le fruit de l’inimitié bien réelle entre Vladimir Poutine et Barack Obama.

Les deux hommes ne s’apprécient guère, certes, mais selon l’analyste Fyodor Loukianov, la tension actuelle s’explique davantage par une crise de confiance entre les deux capitales. D’après le rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs, la méfiance de Vladimir Poutine envers l’Amérique vient peut-être d’un vieux réflexe d’agent du KGB formé au temps de la guerre froide, mais ce sentiment se nourrit sans cesse d’éléments nouveaux. Et le président russe craint une chose par-dessus tout, soit se trouver un jour dans le collimateur d’un des changements de régime orchestrés ou soutenus par Washington (Serbie, Ukraine, Libye et bien d’autres).

À tort ou à raison, l’homme fort du Kremlin est ainsi persuadé que les importantes manifestations d’opposition contre lui l’hiver dernier ont été aidées et financées par Washington. D’après Maria Lipman, du centre Carnegie, c’est cette raison qui l’a poussé à mettre un terme aux activités de USAID en Russie, et à faire voter une loi obligeant les ONG internationales « exerçant une activité politique en Russie et recevant des fonds de provenance autre que russe » à se déclarer auprès des autorités en tant qu’« agents de l’étranger ».

Vu sous cet angle, l’entêtement russe dans le dossier syrien prend un tout autre sens. Selon Fyodor Loukianov, Vladimir Poutine n’éprouve pas d’affection particulière pour Bachar Al-Assad, et l’importance des liens économiques, historiques ou stratégiques entre les deux capitales a été beaucoup exagérée. L’analyste en est convaincu : Vladimir Poutine veut surtout mettre un terme à la manie américaine de s’ingérer dans les affaires d’un pays souverain et d’en renverser le chef d’État, fut-il dictateur.

Barack Obama a beau dire que les frappes punitives qu’il envisage actuellement contre la Syrie ne visent pas à faire tomber le régime au pouvoir à Damas, Vladimir Poutine se méfie. Il veut à tout prix éviter une répétition de l’exemple libyen où, armée d’une résolution de l’ONU imposant une interdiction de survol, l’OTAN a changé l’équilibre des forces sur le terrain et a fini par faire tomber le régime du colonel Kadhafi.

Autre élément à ne pas négliger : la popularité de Vladimir Poutine découle en bonne partie d’un fond de nostalgie assez largement partagé en Russie pour la grandeur passée de l’URSS. Chaque fois qu’il se tient debout face à Washington et qu’il est vu comme le seul à pouvoir le faire, comme dans le cas de Snowden; chaque fois qu’il se comporte comme l’empêcheur de tourner en rond, Poutine marque des points auprès d’une frange importante de l’électorat. Il est payant politiquement en Russie de s’opposer à Washington. La position de Poutine sur la Syrie répond aussi à cette logique.

Dernier point qui a aussi son importance, Poutine, comme Obama, est un peu prisonnier de ses prises de position et de ses déclarations passées. Un duel de coqs où aucun ne peut changer d’avis ou adoucir publiquement sa position sans passer pour un faible. Et plus Obama joue les gros bras dans le dossier syrien, plus il condamne Poutine à s’ancrer dans ses positions, et ce, même s’il devient de plus en plus délicat pour lui de soutenir publiquement le régime Al-Assad. Cela dit, il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir et, à ce chapitre, Washington a peu de leçons à donner puisque tant la Maison-Blanche que le Département d’État pratiquent l’aveuglement volontaire sur l’importance et l’influence réelle et sans doute grandissante d’Al-Qaïda au sein des troupes rebelles.

Dans ces circonstances, il ne faut pas attendre grand-chose des discussions sur la Syrie qui auront lieu au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg. Les civils innocents en Syrie pris entre deux feux, tant au sens propre qu’au sens figuré, et qui ne savent plus depuis longtemps à quel saint se vouer devront, une nouvelle fois, chercher ailleurs une solution à leur malheur.

Les promesses du modéré Hassan Rohani

Mardi 18 juin 2013 à 13 h 59 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

chartrlu

Hassan Rohani, le 14 juin, à Téhéran

Faut-il croire en Hassan Rohani? Cette question, ce sont bien sûr les réformateurs iraniens qui se la posent. Ils se sont ralliés derrière ce candidat dit « modéré » qui ne paraissait pas prédestiné à surfer sur une vague de contestation du régime.

Ce religieux, ex-négociateur dans le dossier nucléaire, est apparu dès le début de la campagne électorale comme l’héritier du mouvement vert de 2009, celui que les Gardiens de la révolution avaient écrasé à coups de matraque en 2009. On a compris que quelque chose pouvait se passer dès le 2 juin lorsque, dans un discours, M. Rohani a déclaré que l’obsession sécuritaire du régime devait cesser. Il a aussi demandé la « libération des prisonniers politiques », et la foule s’est mise aussitôt à scander : « Moussavi-Rohani! », établissant la filiation idéologique entre le chef du mouvement vert et le nouveau candidat.

            Qui est Moussavi?

Les réformistes Mirhossein Moussavi et Mehdi Karoubi, qui avaient mené la contestation contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009, sont assignés à résidence sans inculpation depuis plus deux ans, depuis qu’ils ont appelé à manifester pour soutenir les mouvements de révolte dans le monde arabe en 2011.

M. Rohani a aussi déclaré qu’il était temps de cesser de harceler les jeunes femmes à propos de leur tenue vestimentaire. Dans les jours qui ont suivi, les foules se sont massées toujours plus nombreuses à ses rassemblements.

Entre espoir et méfiance

Un candidat, Mohammad Reza Aref, s’est retiré de la course, puis deux ex-présidents aussi associés au camp réformateur, Mohammad Khatami et Akbar Hashemi Rafsanjani, ont donné le mot d’ordre de voter en grand nombre.

Vainqueur au premier tour, devant une cohorte d’opposants très conservateurs, Rohani a certainement créé une vague d’espoir. Dans ce contexte, la réaction du ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird, paraît quelque peu brutale. M. Rohani, dit-il, « ne sera qu’une autre marionnette entre les mains des ayatollahs ». Il ajoute que « les résultats du scrutin du 14 juin ne veulent rien dire dans les faits ».

L’avenir lui donnera peut-être raison, mais on se demande d’où vient cette précipitation à fermer la porte lorsqu’elle semble s’entrouvrir.

La réponse se trouve peut-être du côté de Jérusalem. Le Canada et Israël sont en train de former un véritable axe diplomatique. Or, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a fait de l’échéancier nucléaire iranien une quasi-obsession. Il craint que le régime de Téhéran ne réussisse à endormir la communauté internationale, à gagner du temps, et finalement à se doter de la bombe atomique.

M. Nétanyahou a invité la communauté internationale à ne pas se laisser duper par le nouveau visage apparemment plus conciliant de l’Iran des ayatollahs. « Quoiqu’il en soit, dit-il, c’est le soi-disant guide suprême de l’Iran (l’ayatollah Khamenei) qui détermine sa politique nucléaire, pas le président. Plus les pressions sur l’Iran seront fortes, plus grandes seront les chances de mettre fin au programme nucléaire iranien. »

Les États-Unis se montrent plus circonspects que le Canada et Israël. Le secrétaire d’État américain, John Kerry, a reconnu que les Iraniens avaient exprimé un désir de changement et qu’il faudrait voir quels seraient les résultats concrets dans les mois à venir.

De son côté, le nouveau président iranien s’est dit prêt à plus de transparence que son prédécesseur dans le dossier nucléaire, tout en précisant que son pays poursuivrait l’enrichissement de l’uranium « à des fins pacifiques » et que le dialogue avec les États-Unis ne pourrait reprendre que si ces derniers reconnaissaient le droit des Iraniens d’avoir un programme nucléaire national.

Bref, pas de rupture en vue dans la position iranienne. Mais une évolution, possible, oui.

Une émeute au mur des Lamentations! Ce n’est pas tous les jours que cela se produit sur le site le plus sacré du judaïsme. C’est ce qui est arrivé le vendredi 10 mai.

C’est qu’il existe une guerre de religion à l’intérieur même du judaïsme. Et elle oppose les ultraorthodoxes d’Israël à un mouvement féministe, les Femmes du Mur. Ces femmes revendiquent le droit de pratiquer leur religion sans suivre les rites patriarcaux, et ce, sur le site même du mur des Lamentations.

Une fois par mois, depuis quelques années, elles se réunissent devant la section du mur des Lamentations réservée aux femmes et y prient en faisant fi des restrictions qui leur sont imposées à cause de leur sexe. Ainsi, elles revêtent le châle de prière, elles enroulent les tefillin autour de leurs bras et elles lisent la Torah.

Ce vendredi, des centaines d’ultrareligieux, hommes et femmes, se sont rassemblés pour manifester contre ces pratiques dénoncées comme des sacrilèges. Des manifestants ont voulu s’en prendre aux militantes des Femmes du Mur. Certaines ont été aspergées de café. Et cinq manifestants (des hommes) ont été arrêtés.

Ce n’est pas la première fois que des accrochages à ce sujet surviennent devant le Mur. La forte mobilisation des ultrareligieux s’explique cependant par un nouveau contexte qui menace leur autorité. D’une part, une décision de la cour vient de remettre en question leur mainmise sur la réglementation du lieu saint. Par ailleurs, le nouveau gouvernement israélien, formé l’hiver dernier, a exclu les partis religieux, habituellement membres des coalitions au pouvoir.

La place des ultrareligieux est une source grandissante de conflits dans la société israélienne. Ces derniers n’étaient qu’une infime minorité lors de la fondation du pays, en 1948. Ils comptent aujourd’hui pour 12 % de la population du pays, et plus du tiers de celle de Jérusalem. Cela entraîne de nombreuses frictions avec les laïcs et avec les femmes en particulier. Les femmes israéliennes ont toujours eu la réputation d’être particulièrement émancipées. Or, plusieurs d’entre elles sentent leur liberté menacée par les règles strictes que les ultrareligieux cherchent à faire régner dans diverses sphères de la société.

J’ai consacré à ce sujet passionnant un reportage à Une heure sur terre l’an dernier.

Le précédent

Vendredi 12 avril 2013 à 15 h 48 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

chartrlu

 John Baird, le ministre canadien des Affaires étrangères en 2013.
John Baird, le ministre canadien des Affaires étrangères en 2013.

À la fin des années 70, à l’époque où il était ministre dans le gouvernement de René Lévesque, Denis Lazure (1925-2008) avait suscité l’ire du ministère des Affaires étrangères du Canada (Affaires extérieures à l’époque). La raison : il avait accepté une invitation à visiter Tallinn, capitale de l’Estonie, un pays balte qui était à l’époque sous occupation soviétique et qui avait été annexé à l’URSS.

En Occident, aucun pays ne reconnaissait cette annexion et, de ce fait, aucun officiel, d’aucun pays de l’OTAN, n’y mettait les pieds.

Le refus de faire certains gestes bien précis fait partie des règles de l’art de la diplomatie. C’est une façon de marquer un désaccord fondamental, comme pour rappeler que l’on ne reconnaîtra jamais le fait d’une annexion forcée. Voilà pourquoi le président Obama, en visite récente en Israël, a décliné les invitations à se rendre visiter des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Voilà pourquoi la diplomatie américaine a refusé que des étudiants de l’Université d’Ariel, sise dans une colonie, participent à la rencontre d’étudiants israéliens avec le président des États-Unis.

La décision du ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, de rencontrer une ministre israélienne à ses bureaux de Jérusalem-Est, le 9 avril, s’inscrit dans une logique diamétralement opposée : celle de rompre avec 46 ans de protestations canadiennes et internationales contre l’annexion de cette ville par Israël.

Ni le Canada, ni l’Union européenne, ni les États-Unis ne reconnaissent la souveraineté israélienne sur Jérusalem-Est, occupée puis annexée après la guerre israélo-arabe de 1967. Et si l’ambassade du Canada (comme les autres du reste) se trouve à Tel-Aviv et non pas à Jérusalem, siège du gouvernement israélien, c’est pour affirmer ce refus.

À l’époque, M. Lazure avait fait fi des protestations de la diplomatie canadienne et s’était rendu en Estonie. L’affaire n’avait pas eu de grande conséquence. Qu’un ministre des Affaires sociales d’un gouvernement provincial du Canada visite un pays balte n’a sans doute jamais été même remarqué par le Kremlin!

Il en va tout autrement lorsque c’est le chef de la diplomatie d’un pays du G8 qui transgresse la règle. En se rendant à Jérusalem-Est, écrivait jeudi le quotidien israélien Haaretz, John Baird a « brisé un tabou ». Le chroniqueur diplomatique du journal cite une source du ministère israélien des Affaires étrangères selon laquelle M. Baird a agi en dépit de l’opposition de diplomates de l’ambassade du Canada à Tel Aviv. Selon une autre source, citée par Haaretz, le ministre canadien a « voulu créer un précédent ».

Un porte-parole du gouvernement israélien s’est félicité de cette décision. Les diplomates palestiniens et la Ligue arabe, comme on pouvait s’y attendre, s’en sont indignés.

Est-ce vraiment un précédent? Un lecteur fait remarquer que Pierre Pettigrew, qui a été ministre canadien des Affaires étrangères, s’était rendu visiter le Vieux Jérusalem, en zone annexée, sans créer d’incident. Il semble en effet que la visite des lieux de pèlerinage de la Ville sainte passe mieux que les visites ouvertement politiques comme celle effectuée par M. Baird. (Jacques Chirac, Jean-Paul II et Benoît XVI, pour n’en citer que quelques-uns, ont foulé ces vieilles pierres, alors que ni la France ni le Vatican ne reconnaissent l’annexion).

M. Baird a tenté de minimiser la portée de son geste en parlant de « discussion sémantique ». Il a ajouté : « Si vous avez une rencontre avec une personne d’un côté de la rue, c’est correct. Si vous avez une rencontre de l’autre côté de la rue, ce ne l’est pas? »

Venant d’un homme dont c’est la responsabilité ministérielle de peser et de soupeser la portée des gestes diplomatiques, cette badinerie ne convainc personne.

En choisissant de se rendre officiellement à Jérusalem-Est, John Baird a rompu, au moins symboliquement, avec la tradition diplomatique canadienne sur le conflit israélo-palestinien. Cette rupture a été amorcée il y a quelques années. Elle a déjà été marquée par plusieurs gestes concrets (changement des priorités de financement dans l’aide aux Palestiniens, positions de plus en plus alignées sur celles d’Israël aux Nations unies, etc.). Et il ne fait guère de doute qu’elle sera suivie d’autres gestes qui, par leur accumulation, feront une nouvelle politique.

L’entrevue que nous a accordée Hanan Ashrawi, à Ramallah, le 19 janvier dernier, m’a étonné par la vigueur de sa charge contre le Canada. Mme Ashrawi est bien sûr réputée pour son éloquence, mais elle est aussi une des actrices les plus importantes de la diplomatie palestinienne. Or, elle a fait fi de toute langue de bois diplomatique et elle a tiré à boulets rouges sur le gouvernement Harper et sur sa politique dans le dossier israélo-palestinien.

Le Canada, on le sait, a été un des neuf pays qui ont voté contre l’admission de la Palestine comme État observateur aux Nations unies, le 29 novembre dernier. Cent trente-huit pays ont appuyé la candidature palestinienne, et une quarantaine se sont abstenus.

« Beaucoup de gens considèrent que le Canada s’est ainsi disqualifié de toute possibilité de jouer un rôle positif dans le processus de paix, dit Mme Ashrawi. Cela mine son statut international. »

Hanan Ashrawi est membre de la direction de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et elle a été parmi les principaux artisans d’une campagne diplomatique internationale de plusieurs années pour obtenir l’appui du plus grand nombre de pays en vue d’une reconnaissance à l’ONU.

Le Canada, dont la politique étrangère s’est résolument rapprochée de celle d’Israël sous Stephen Harper, a ouvertement milité contre la demande palestinienne. Le ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, s’est même rendu personnellement aux Nations unies pour y prononcer un discours contre la candidature de la Palestine.

La position canadienne (qui est proche de celle des États-Unis), c’est que la reconnaissance de la Palestine est prématurée et qu’elle doit être le résultat d’un accord de paix entre les deux parties. Les Palestiniens estiment que les négociations de paix – au point mort depuis des années – ne peuvent être relancées que par la pression internationale. Le Canada dit craindre que la reconnaissance à l’ONU n’entraîne une crispation encore plus grande des positions.

« Lorsque le Canada parle, je n’entends pas seulement la version d’Israël, mais j’entends ce qu’Israël a de pire à dire », dit Mme Ashrawi.

« Et quand le Canada justifie les gestes d’Israël, cela mine le statut du Canada dans le monde. Cela mine l’intégrité du Canada comme pays qui est censé représenter le multiculturalisme, le multilatéralisme, la règle du droit, l’harmonie et la justice. C’est plutôt la voix stridente du lobby pro-Israël qui parle pour défendre ce qu’au plus profond de vos cœurs, vous savez être mauvais. »

Voici de larges extraits de cette entrevue :



Et voici mon reportage au Téléjournal du 13 février, suivi d’une entrevue de Céline Galipeau avec le ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird :

Sabbat et veille d’élections en Israël

Dimanche 20 janvier 2013 à 20 h 14 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

chartrlu

À Jérusalem, n’essayez même pas d’obtenir une entrevue d’un politicien israélien en campagne lors du sabbat. Ici, où le taux de pratique religieuse est très élevé, le respect du sabbat est quelque chose de sérieux.

Dans la ville, les rues sont désertées par les voitures. Chercher un taxi est une épopée : les seuls chauffeurs, pratiquement, sont des Arabes israéliens. La vie moderne s’arrête. Le téléphone, la télévision, Internet sont débranchés dans de nombreux foyers. Les juifs savent s’arrêter!

Les autres ont de la difficulté… En particulier les journalistes, drogués de communication, toujours rivés à leurs courriels, leurs comptes Twitter ou Facebook.

Radio-Canada a Jérusalem

Ce soir, nous sommes invités, le caméraman Martin Cloutier et moi, avec une amie, Hélène, au souper du sabbat chez Peggy Cidor. C’est touchant et chaleureux. Mais, alors que nous ne pouvons nous empêcher de jeter des coups d’œil furtifs à nos téléphones intelligents, Peggy nous dit : « La prochaine fois, vous laissez vos téléphones à la porte! »

Nous sommes avec la famille de Peggy. La famille est au coeur du sabbat. L’effervescence extérieure ne doit pas venir troubler ce moment. C’est une leçon.

Je risque tout de même : « Pendant le sabbat, a-t-on le droit de parler politique? » Ils rient! « C’est même encouragé! » Le sabbat n’exige pas que l’on soit déconnecté de ce qui se passe dans le monde.

On finit donc par parler politique, à quelques jours des élections du 22 janvier. Et on parle de ce phénomène annoncé par les sondages : la montée d’un parti d’extrême droite, Maison Juive, dirigé par un jeune chef, Naftali Bennett, dont les propos entrent en résonnance avec une grande partie de l’électorat . En résumé, à peine caricatural : assez parlé des Palestiniens, il n’y aura jamais d’État pour eux sur notre terre (c’est-à-dire sur les Territoires occupés) et nous devons en annexer déjà une grande partie.

« Le problème avec Bennett, dit Peggy Cidor, c’est qu’il est un écran de fumée. Il a une allure moderne. Il a fait fortune dans la haute technologie. Il met de l’avant quelques candidats pas trop radicaux. Mais plusieurs de ses candidats sont des extrémistes. » Pour en savoir plus, cet article du New Yorker .

On n’ira pas plus loin. Après tout, c’est sabbat et, même s’ils sont d’accord pour parler politique, les journalistes en nous peuvent aussi – enfin, un peu – relaxer…

 

Tout a commencé à la chute du régime Moubarak. Un groupe de jeunes artistes décide de raconter la révolution sur les murs de la ville.

Puis ce sont les visages des martyrs, des amis qui ont donné leur vie pour la révolution, qui ont orné la place Tahrir. Des visages joyeux, colorés, plein d’idéaux.

C’est ainsi qu’est né ce collectif des artistes de la rue. Aujourd’hui, le groupe réunit 150 jeunes artistes qui pratiquent leur art révolutionnaire. « C’est ensemble, dit Ahmed Biro, le chef du groupe, que nous décidons quel thème nous allons aborder et sur quel mur de la ville il sera dessiné. » Une vingtaine d’artistes peuvent travailler pendant trois jours pour réaliser un grand graffiti.

« Nous plaçons toujours le citoyen ordinaire au centre de notre travail, c’est notre premier public, raconte Ahmed. Nous ne voulons pas attiser la violence ou la division. Au contraire. Quand la rue a perdu confiance dans l’armée, on a fait des graffitis montrant l’armée et le peuple main dans la main. »

« Ces dernières semaines, nous avons fait des dessins pour montrer que nous sommes tous égaux, musulmans, chrétiens, laïques. On s’est opposés au message distillé par les islamistes, comme quoi ceux qui votent contre la Constitution sont des traîtres à l’islam. » — Ahmed Biro

« Nous abordons aussi les thèmes sociaux comme le harcèlement sexuel et la dévalorisation des femmes », poursuit la graffiteuse Christine Safawat.

« Au lendemain de la révolution, racontent Ahmed et Christine, notre art a explosé en toute liberté. Depuis l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans, les choses ont beaucoup changé. Nos graffitis sont régulièrement effacés, noircis ou souillés. »

Ces artistes de la rue sont conscients que leur art est peut-être éphémère, mais ils croient que leur message va rester. L’important pour eux, c’est de ne jamais perdre de vue les revendications de la révolution : liberté, égalité, justice sociale.

P.-S. Ces graffitis continuent de vivre grâce au patient travail de Chaban Sayed qui, durant les deux dernières années, a parcouru les rues du Caire pour les croquer sur le vif. Une exposition sera consacrée à ses photos au Centre culturel égyptien de Paris en janvier prochain.

Du rififi au mur des Lamentations

Vendredi 19 octobre 2012 à 14 h 40 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

chartrlu

Quand des féministes vont provoquer les ultra-religieux sur le site le plus sacré du judaïsme…

Une fois par mois, des juives féministes – la plupart elles-mêmes pratiquantes orthodoxes – se rendent au pied du mur des Lamentations de Jérusalem pour y pratiquer des rites qui constituent une pure hérésie aux yeux des juifs les plus conservateurs.

Ces femmes – dont une vingtaine étaient présentes au moment de notre tournage (voir Une heure sur terre, émission du 19 octobre 2012) – se couvrent du châle de prière. Certaines portent une kippa sur la tête et parfois même enroulent des phylactères autour de leur bras. Chacun de ces gestes, dans le rite juif, appartient aux hommes. Venir les accomplir dans l’enceinte la plus sacrée du judaïsme tient de la provocation. Ces femmes ne s’en cachent pas. « C’est un mouvement féministe radical », explique Peggy Cidor, une des participantes.

Elles font partie d’un groupe appelé Les femmes du mur. Elles veulent « libérer le mur » de la mainmise des ultra-orthodoxes et y donner aux femmes qui le désirent, le même droit qu’aux hommes de pratiquer selon les rites de leur choix.

Le mur — le kotel, en hébreu – a été reconquis par les Israéliens pendant la guerre des Six Jours de 1967. Depuis, la supervision religieuse du site est régie par un code strict. L’espace de prière, au pied du mur, est séparé en une section réservée aux hommes et une autre, beaucoup plus petite, réservée aux femmes.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Cette photo datée des années1880 montre qu’hommes et femmes y ont prié jadis dans le même espace.

Félix Bonfils, Mur des juifs, un vendredi

« Les ultra-orthodoxes ont littéralement conquis le mur, dit Peggy Cidor. Or, ce n’est pas une synagogue. C’est un lieu national. »

Les femmes du mur veulent donc briser l’interprétation ultra-orthodoxe qui, selon elles, les empêche de prier comme bon leur semble dans un lieu qui appartient à tous.

Jusqu’ici, les tribunaux israéliens n’ont pas accepté leur argumentation, une loi sur la protection des Lieux saints interdisant d’y tenir des cérémonies contraires à la tradition.

« Si je mets un châle de prière ici, dit Peggy Cidor, je me fais arrêter et je risque six mois de prison et 10 000 shekels (2600 $CA) d’amende. »

Trois de ses camarades viennent de se faire arrêter, le 17 octobre, pour avoir porté un châle de prière au mur.

Plusieurs Israéliens et Israéliennes voient dans ce mouvement, encore marginal, le symbole d’une lutte plus large contre l’imposition de normes de vie orthodoxes sur la société israélienne en général (le sujet d’Une heure sur terre, le 19 octobre).

« Les arrestations des Femmes du mur nous rappellent la nécessité de revoir la relation entre la religion et l’État en Israël et de renverser le monopole orthodoxe, selon le rabbin réformiste Gilad Kariv. La bataille du kotel est de même nature que celle visant à laisser les femmes s’asseoir à l’avant des autobus. »