Billets classés sous la catégorie « Afrique »

« L’irréparable, c’est pétrir chaque matin ma peine avec des larmes qui peinent à couler. C’est cette odeur de charogne humaine qui envahit mes vêtements à tout moment, qui envahit mon repas, mon eau, cette charogne humaine qui n’est rien d’autre que les nôtres qui pourrissent au soleil.

L’irréparable c’est de savoir que je suis une tombe et que dans cette tombe grouillent les morts.

L’irréparable c’est me retrouver dans le trou où je me suis caché en avril dans la peur que ne me surprennent mes deux ennemis. C’est d’avoir peur de dormir pour ne pas être tué dans mon sommeil.

L’irréparable c’est de savoir que je vivrai à jamais amputé et que mon amputation ne connaîtra jamais de prothèse.

Le génocide, c’est une absurdité énorme, on cesse d’être humain pour devenir un produit de boucherie.

C’est ce vomi du passé qui n’a de honte à se mettre entre moi et mon avenir, entre moi et l’autre.

Quand on met le passé devant nous, on avance à reculons.  Il faut accepter que notre passé ne soit jamais derrière nous, mais il nous faut le mettre à côté, pour un jour voir le soleil se lever à l’autre bout de notre douleur.

J’ai passé ces 20 dernières années à m’assommer de médicaments dans l’espoir que demain sera toujours possible.

J’ai arrêté de souhaiter la mort quand j’ai réalisé que mourir, c’était cédé la victoire aux génocidaires.  Je suis debout aujourd’hui pour dire :  ils n’ont pas réussi.  Je ne me suis pas réconcilié avec le passé, ce n’est pas possible. Je me suis réconcilié avec la vie. »

Eugène Nshimiyimana est professeur de littérature française à l’Université McMaster à Hamilton.  Il a perdu son père, deux frères, six neveux et nièces, quatre oncles, presque tous ses voisins et amis, massacrés durant le génocide contre les Tutsis.  Sa mère a survécu après avoir été attaquée par des chiens lancés à ses trousses.  Il n’est pas encore capable de raconter comment sa fiancée a été tuée.

Le rescapé, qui a maintenant 46 ans, sera bientôt le papa de jumelles.  « Cela m’a pris 20 ans à être capable d’envisager avoir des enfants. »

Le malaise rwandais

Vendredi 4 avril 2014 à 16 h 56 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Il y a 20 ans lundi, commençait un des pires massacres collectifs de l’histoire. Le 7 avril 1994, 800 000 Rwandais, presque tous des Tutsis, ont été horriblement assassinés en moins de 100 jours.

Vendredi matin, j’ai dû faire une entrevue à la radio de Winnipeg sur le génocide. L’animatrice Martine Bordeleau a expliqué que parmi les Rwandais vivant au Manitoba qu’elle a contactés, aucun n’avait accepté de parler publiquement du terrible drame qui continue de hanter le magnifique pays aux 1000 collines. Même les Rwandais de la diaspora installés au Canada depuis 20 ans refusent d’en parler à nos micros. J’ai aussi beaucoup de difficulté à convaincre des victimes de parler à la caméra. Pourquoi?

Évidemment, il est extrêmement difficile de se souvenir et de parler des horreurs vécues il y a 20 ans. Beaucoup ne sont pas encore capables de raconter avoir vu leur famille se faire massacrer à la machette. Et on le comprend parfaitement.

Malgré la douleur extrême de l’exercice, nous avons toujours trouvé des Rwandais prêts à témoigner, des rescapés pour qui parler est un devoir de mémoire, pour éviter que le génocide ne tombe dans l’oubli, pour éviter une prochaine fois. Cette année, la douleur semble plus puissante, paralysante. Pourquoi?

Des opposants au régime du président Paul Kagame, qu’ils soient Hutus ou Tutsis, disent craindre les représailles depuis que l’ancien patron des services de renseignement, devenu un dissident, a été assassiné en Afrique du Sud le 31 décembre dernier. Paul Kagame a alors déclaré ceci : « Quiconque trahit notre cause ou souhaite du mal à notre peuple deviendra une victime. Il reste seulement à savoir comment il deviendra une victime. »

On peut comprendre cette peur de parler contre celui qui a été réélu, en 2010, avec 93 % des suffrages, après avoir écrasé toute opposition.

Mais la très grande majorité des victimes du génocide ne sont ni des opposants ni des critiques du régime de Kigali. Pour eux, Paul Kagame demeure le héros qui a mis fin aux massacres des Tutsis en 1994, alors que la planète fermait les yeux. Le héros qui a réunifié et reconstruit le Rwanda de façon spectaculaire. Pourquoi ces Rwandais, qui sont habitués de témoigner des horreurs qu’ils ont vécues durant le génocide, refusent-ils de le faire cette année?

Ils m’ont posé une condition :  qu’ils soient les seuls à témoigner, qu’on s’engage à ne parler que du génocide contre les Tutsis en 1994, qu’on ne fasse pas le bilan des 20 dernières années, qu’on ne se demande pas si les Rwandais ont réussi à se réconcilier, si le génocide pouvait se reproduire. Ils jugent que les médias font preuve d’insensibilité en posant ces questions durant les commémorations des 20 ans du génocide.

D’un côté, des Tutsis nous demandent de taire une partie de la vérité (comme cela se fait au Rwanda) pour leur permettre de prier leurs morts en paix. De l’autre, des Hutus se plaignent de n’avoir jamais pu pleurer leurs morts, car les crimes de l’armée de Paul Kagame n’existent pas dans l’histoire officielle imposée depuis 1994.

Simplement en parler peut attirer une accusation de divisionnisme et une peine de prison. Car tout le monde est désormais Rwandais, il n’y pas plus de Tutsis ni de Hutus. Nommer les ethnies comme je le fais dans ce blogue, c’est jouer le jeu des divisionnistes, et c’est un crime.

Qu’en pensez-vous, les Rwandais sont-ils réconciliés?

Si vous êtes un rescapé du génocide, j’aimerais beaucoup vous parler.

Centrafrique : machettes oubliées

Vendredi 31 janvier 2014 à 17 h 31 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Au moins 60 personnes ont été tuées à Bangui depuis trois jours, lit-on dans la dernière dépêche sur la crise en Centrafrique, que l’ONU qualifie maintenant de « prégénocidaire ».

Le vrai bilan est bien pire, ajoute un porte-parole de la Croix-Rouge. Beaucoup de familles enterrent elles-mêmes leurs enfants, décédés avant d’avoir pu atteindre les services de santé. Quand un père musulman défie l’insécurité pour transporter un fils blessé à la machette, les deux risquent de se faire attaquer en route, ou même à l’hôpital.

Depuis 10 mois, ce magnifique pays s’est tranquillement transformé en enfer, dans l’indifférence planétaire. Depuis quelques jours, une multitude d’ONG et d’organismes de l’ONU tentent de secouer les consciences.

Le directeur général de l’UNICEF, Anthony Lake, qui est en Centrafrique ces jours-ci, dit que « le risque d’un nouveau cycle d’atrocités et de violences barbares est présent. Cela pourrait déraper de façon terrible, très très rapidement ».

Depuis deux mois, ce sont surtout des musulmans – qui représentent 15 % de la population – qui se font lyncher par des foules de chrétiens en colère.

Des musulmans innocents, souvent des femmes et des enfants, qu’on tue à coups de machette seulement en raison de leur confession. On les associe aux rebelles de la Séléka, cette rébellion à majorité musulmane qui a renversé le gouvernement de François Bozizé en mars, et qui avait passé les mois suivants à attaquer des églises, des écoles, des villages, et des chrétiens surtout, car ils sont plus de 80 % en Centrafrique.

Depuis le début du mois de janvier, depuis le départ de Michel Djotodia, le chef de la rébellion, qui s’était autoproclamé président, les rebelles sont en fuite. Et les chrétiens, qui ont été leurs victimes, se vengent.

La rage populaire fait tache d’huile, une réaction qui n’avait pas été prévue par la France. Les forces françaises ont cru qu’en se débarrassant des rebelles de la Séléka qui régnaient en rois et maîtres depuis mars, elles pourraient facilement reprendre le contrôle de Bangui et du reste du pays. Mais quand les rebelles sont partis, des milices chrétiennes d’abord, puis la population, se sont déchaînées contre tout ce qui est musulman pour relancer le cycle de violence et les fuites de population.

Selon Médecins sans frontières (MSF), la Centrafrique vit l’une des plus importantes crises humanitaires sur la planète, avec la Syrie et la République démocratique du Congo. Plus de 1 million de personnes (25 % de la population centrafricaine) sont déplacées, la majorité dans la brousse, où ils n’ont ni toit ni eau potable, et très peu de nourriture.

Le Dr Amos Hercz, un médecin montréalais qui revient tout juste d’une mission d’un mois à Bangui avec MSF, a vu des horreurs tous les jours. « On tue des enfants innocents à coups de machette, c’est terrible. Mais il ne faut pas oublier que les infections font plus de morts que les armes. Pour un mort par balle ou par machette, il y a 30 morts par infection, par paludisme, par diarrhée, etc. », dit-il.

Malgré tous les cris d’alarme qui se multiplient, on accorde beaucoup moins d’attention aux massacres qui se déroulent en ce moment en Centrafrique qu’au génocide rwandais, dont on soulignera le 20e anniversaire en avril. Pourquoi?

Écoutez ma chronique à l’émission 15-18

Que reste-t-il de l’ANC de Mandela?

Vendredi 20 décembre 2013 à 12 h 20 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

« La dernière raison que j’avais de voter pour l’ANC vient de disparaître », me disait la semaine dernière Fino, une jeune femme zoulou de Soweto qui fait visiter le célèbre township aux touristes. La mort de Nelson Mandela risque de ne pas être aussi « rentable » pour l’ANC que l’avaient souhaité ses dirigeants. Le deuil national qui a suivi le décès du héros de la lutte antiapartheid a été catastrophique pour Jacob Zuma, le président de l’Afrique du Sud, qui doit solliciter un deuxième mandat en avril prochain.

Un texte de Sophie Langlois

La récupération politique de l’icône avait pourtant été très payante, de son vivant. Sans doute parce que Nelson Mandela est resté fidèle à sa famille politique jusqu’à la fin, malgré les scandales qui ne cessent d’éclabousser les dirigeants actuels de l’ANC. Mais l’exploitation partisane du héros décédé s’est frappée à un mur : l’archevêque Desmond Tutu. Le traitement réservé à l’autre Prix Nobel de la paix sud-africain a anéanti tous les gains politiques que l’ANC a pu faire durant cette semaine de deuil collectif.

Les Sud-Africains désenchantés de l’ANC, comme Fino, ont trouvé dans les cérémonies hommages une autre raison de ne plus voter pour le parti de Nelson Mandela : la mesquinerie de Jacob Zuma envers Desmond Tutu. Au stade de Soweto, le combattant en soutane rose avait été invité, mais il devait rester dans les estrades, loin de la scène, et surtout ne pas prendre la parole. Comment les stratèges de l’ANC ont-ils pu penser qu’il était avisé d’écarter le compagnon de lutte le plus intime de Madiba, tout en invitant le vice-président chinois à lui rendre hommage? Le tollé a été tel qu’à la fin de la cérémonie, alors que le stade était presque vide, la frêle silhouette rose de l’archevêque est apparue quelques petites minutes sur le podium. Mais le mal était fait. Les stratèges avaient, semble-t-il, oublié que Desmond Tutu est un des personnages les plus admirés et aimés d’Afrique du Sud, pour avoir porté à bout de bras le combat public contre l’apartheid pendant que les chefs de l’ANC étaient en prison.

Notre réalisatrice a « volé »  cette photo de Desmond Tutu dans le stade de Soweto, alors qu'il se rendait dans l'estrade réservée aux invités spéciaux qui ne prenaient pas la parole, comme Stephen Harper. Photo : Louise Gravel
Notre réalisatrice a « volé » cette photo de Desmond Tutu dans le stade de Soweto, au moment où il se rendait dans l’estrade réservée aux invités spéciaux qui ne prenaient pas la parole, comme Stephen Harper. Photo : Louise Gravel

L’ironie était absolue. D’un côté, Barack Obama dénonce les « dirigeants du monde qui disent adhérer au combat pour la liberté de Madiba, mais qui ne tolèrent aucune dissidence chez eux ». De l’autre, Jacob Zuma force au silence le plus grand héros de la lutte antiapartheid après Mandela, qui est aussi, coïncidence, un des grands critiques de sa présidence.

À la veille des élections en 2009, Tutu avait osé dire qu’il ne souhaitait pas que son ami Jacob devienne président. D’abord, il a été accusé puis innocenté de viol. Ensuite des accusations de corruption contre Zuma avaient été abandonnées deux semaines avant les élections, entachant la crédibilité de la justice sud-africaine. Tutu avait été un des rares à réclamer que la justice suive son cours. Depuis, ses critiques sont devenues encore plus acerbes.

Zuma a été hué à quelques reprises dans ce stade magnifique qu’il a fait construire pour la Coupe du monde de soccer en 2010. L’ANC a ensuite tenté de faire croire que des anciens de l’ANC, qui viennent de former un nouveau parti, étaient à l’origine de ces huées. Faux. J’étais dans une tribune remplie de partisans drapés des couleurs de l’ANC, jaune, vert et noir. Des militants venus dans des autobus de l’ANC.  Ils ont hué leur président avec autant de cœur que partout ailleurs dans le stade.

On aurait pu croire que la controverse soulevée par l’exclusion maladroite de Desmond Tutu, dans le stade de Soweto, aurait servi de leçon aux conseillers présidentiels. Quatre jours plus tard, on apprend que l’archevêque au franc-parler n’est pas invité aux funérailles d’État qui se tiennent le lendemain à Qunu. Nouveau tollé. Les tribunes téléphoniques se déchaînent. Nouveau recul du gouvernement, qui est bien obligé de l’inviter à la dernière minute. Le lendemain, l’archevêque dira que Nelson Mandela aurait été navré de voir que les Afrikaners  avaient été exclus de toutes les cérémonies hommages, même les multiconfessionnelles, lui qui avait tout fait pour les inclure dans chacune de ses démarches.

« Dans ma langue, le xhosa (qui était aussi celle de Mandela), on dit que les vivants ferment les yeux du mort, et le mort ouvre les yeux des vivants. Espérons que c’est ce qui va se passer avec la mort de Nelson Mandela », me disait Aubrey Matshiqi, un ancien de l’ANC devenu analyste politique. Ouvrir les yeux des vivants sur quoi?

« L’Afrique du Sud est encore divisée, je ne suis même pas sûr que le pays s’en tire mieux maintenant, que quand Mandela a été libéré en 1990, dit l’analyste. C’est un endroit meilleur sous plusieurs aspects, mais nous sommes encore loin d’avoir transcendé les haines raciales, d’avoir réussi à bâtir une vraie nation. La seule façon de marcher dans les pas de Mandela, c’est de travailler à l’amélioration des conditions de vie des exclus économiques, en particulier ceux qui sont encore opprimés. »

Et c’est ce que Jacob Zuma, qui a dépensé 20 millions de dollars de fonds publics pour rénover sa maison, ne fait pas, ou trop peu. C’est surtout pour cela qu’il a été hué dans le stade de Soweto. Et c’est parce que les dirigeants de l’ANC ne partagent pas les fruits de la gouvernance noire que de plus en de Sud-Africains se demandent pourquoi ils continueraient de voter pour l’ANC, maintenant que celui qu’on ne voulait pas décevoir n’est plus.

Merci Madiba

Samedi 7 décembre 2013 à 22 h 06 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Des centaines de personnes ont déposé des fleurs devant la maison de Nelson Mandela.
Des centaines de personnes ont déposé des fleurs devant la maison de Nelson Mandela.

Mardi, 90 000 Sud-Africains vont dire au revoir à leur héros historique dans le magnifique stade de Soccer City, construit pour la Coupe du monde de soccer. C’est là que Nelson Mandela est apparu en public pour la dernière fois, lors de la cérémonie de clôture du Mondial en juin 2010.

Je n’oublierai jamais cette fête du ballon rond. Voir des Sud-Africains noirs, blancs, indiens et métis danser ensemble leur joie de recevoir la planète foot a été un des beaux moments de ma vie. C’est ça, me disais-je, l’Afrique du Sud de Nelson Mandela. J’avais l’impression de voir son rêve d’une nation arc-en-ciel, multiraciale, se déployer sous ses yeux fatigués, comme pour lui dire merci. Merci Madiba.

J’ai vu Nelson Mandela deux fois. À chaque occasion, c’était dans un stade rempli à craquer de Sud-Africains émus de pouvoir encore partager le même air que l’homme qui leur a tout donné. La première fois, c’était lors d’un rassemblement politique tenu à la veille de l’élection présidentielle d’avril 2009.

Sur la pelouse au centre du stade, les journalistes sud-africains autour de moi discutaient âprement. La rumeur courait que le vieil homme participerait au rassemblement pour appuyer Jacob Zuma, le candidat controversé de l’ANC, acquitté d’accusations de viols et de corruption. L’exploitation partisane de l’icône du combat contre l’apartheid créait un immense malaise.

Puis, la cacophonie du stade a subitement été remplacée par un lourd silence… tout le monde retenait son souffle.  Une voiturette de golf venait d’entrer dans le stade. Les spectateurs et les journalistes sur le parterre contenaient mal leur émotion à la vue du grand Nelson Mandela assis bien droit derrière, une couverture sur les jambes.  Il est passé tout près, pour que nous puissions tous prendre de belles images.

Son sourire, hésitant, m’a frappé comme une gifle. La fragilité de l’homme qui avait changé le cours de l’histoire frappait droit au cœur. J’en ai voulu à l’ANC d’offrir en pâture cette image d’une icône affaiblie par la maladie. Je n’avais pas encore compris la puissance du lien qui unissait cet homme d’exception à son peuple et à son parti, qui était sa première famille.

Nelson Mandela ne parlait plus en public depuis quelques années. Tout ce qu’il pouvait faire, c’est s’asseoir sur l’estrade aux côtés de Jacob Zuma, avec un air absent qui faisait mal à voir. J’ai compris que le « Freedom Fighter » continuait de souffrir pour la cause. Et pour cela, les Sud-Africains l’ont aimé encore un peu plus ce jour-là. Je ne suis pas certaine que Jacob Zuma a gagné des votes, mais Nelson Mandela a continué de grandir dans l’estime de ses frères. Jusqu’à la toute fin.

Cet homme plus grand que nature a gardé sa qualité de héros jusqu’au bout. Même fragilisé à l’extrême et entouré de vautours, il a su, par sa seule force morale, garder intact le socle des valeurs pour lesquelles il s’est battu toute sa vie, avec plusieurs générations de Sud-Africains de toutes les couleurs. Il nous a montré qu’il est possible de changer le monde, quand on a le courage de ses convictions. Qu’on peut diriger un pays sans renier ses valeurs. Cet héritage lui survivra aussi longtemps que nous saurons l’honorer.

Barack Obama visite l'ancienne cellule de prison de Nelson Mandela à Robben Island le 5 décembre 2013.
Barack Obama a visité l’ancienne cellule de prison de Nelson Mandela à Robben Island le 30 juin 2013.

Les discours sont la force de Barack Obama. Les mots choisis sont souvent très puissants. Celui qu’il a prononcé jeudi soir n’y fait pas exception. C’est un discours réfléchi, dégarni des clichés. Un hommage à la hauteur du héros du premier président noir des États-Unis.

L’une des sections de l’hommage d’Obama souvent répétée est celle où il affirme ne pas vraiment pouvoir imaginer sa propre vie sans l’exemple de Mandela. Peut-on imaginer qu’il n’y aurait pas eu de président Obama sans l’icône de la lutte pour l’égalité? Ceux qui connaissent bien l’avocat de Chicago seront peut-être tentés de répondre que l’un ne va pas sans l’autre.

Au collège, le jeune Obama (une photo ici!) se cherchait une cause politique… il a trouvé celle de Mandela contre l’apartheid. Impressionné, il a cessé de se faire appeler « Barry », et a repris son prénom aux origines africaines.

Le futur avocat a beaucoup lu sur les luttes pour l’égalité raciale. Il a pris de l’assurance et est devenu celui qui organisait des événements sur le campus avec les membres de l’ANC de Nelson Mandela. Des activités qui ont mené à son premier discours, sur le rôle de pressions économiques mondiales pour vaincre l’apartheid. (Vous pouvez en retrouver un résumé ici, mais c’est payant.)

Barack Obama a visité deux fois la petite cellule où Nelson Mandela a survécu durant 27 ans. Lors de sa dernière visite, l’an dernier, il a expliqué que le sort de Mandela l’avait mis en colère, l’avait motivé à militer pour le changement. Il a étudié ses discours et s’est inspiré de sa vie. « Sa libération m’a donné une idée de ce que l’être humain peut faire, a déclaré le président, s’il se laisse guider par l’espoir et non par la peur. »

Obama voit dans Mandela le genre de meneur auquel l’humanité aspire. Et l’influence de Mandela se remarque dans le style de présidence d’Obama. L’écrivain Rick Stengel note l’autodiscipline d’Obama, son désir d’écouter, de partager le crédit, d’inclure ses rivaux dans les décisions. « C’est une version 21e siècle des valeurs et de la personnalité de Mandela, écrit-il dans son livre. C’est son véritable successeur sur la scène mondiale. »

Barack Obama hésitera sûrement devant la comparaison. Mais les deux hommes ont beaucoup en commun :

  •  ils sont avocats de formation;
  •  ils ont tous les deux reçu un Nobel pour la paix;
  •  ils ont tous les deux été le premier président noir de leur pays;
  •  ils sont tous les deux un symbole d’espoir.

Les deux hommes se vouent un respect mutuel. Mandela voyait l’élection d’Obama comme « une victoire qui démontre que personne ne doit s’empêcher de rêver, de vouloir changer le monde pour le mieux ». Les deux hommes se sont rencontrés une seule fois. C’était en 2005, lors d’une visite de Mandela à Washington, alors qu’Obama était sénateur. La maladie de Mandela a empêché une rencontre avec Obama le président.

Quels liens tracez-vous entre Mandela et Obama? Faites-moi savoir.

J’étais à Mogadiscio en 2011, juste après que les forces de l’Union africaine ont réussi à repousser de la capitale les combattants islamistes d’Al-Shabab. On entendait encore des bruits d’explosion et de coups de feu, la nuit surtout. Mais après 20 ans de guerre civile, un fragile espoir soufflait sur la Somalie. Pour la première fois de leur vie, de petits Somaliens avaient accès à une école, sous une tente. Pour apprendre autre chose que de mendier, voler ou tuer. Depuis des années, les milices de tout acabit étaient les seuls employeurs en ville.

Cet été-là, après le départ des Shabab, des milliers de travailleurs humanitaires qui avaient fui les risques de viols, d’enlèvements et d’assassinats sont revenus à Mogadiscio. Le répit a été de courte durée.

Le 4 octobre 2011, un attentat à la bombe revendiqué par Al-Shabab faisait 70 morts devant le ministère de l’Éducation à Mogadiscio. La plupart des victimes étaient de jeunes étudiants qui attendaient leurs résultats d’examens. Leur péché : avoir espéré obtenir une bourse pour aller étudier dans une université occidentale, chez les infidèles.

Ce que le reste du monde découvre avec horreur depuis samedi, les Kényans le subissent depuis 2011, les Somaliens depuis 2006.  Les Shabab sont montés en puissance cette année-là quand des groupes islamistes ont pris les armes en Somalie pour repousser les troupes éthiopiennes, qui avaient envahi le pays, appuyées par les États-Unis, pour renverser les tribunaux islamiques de l’époque.

Les Shabab veulent  imposer en Somalie un état islamique basé sur la charia. Ils sont aussi affiliés à Al-Qaïda, avec qui ils partagent les ambitions d’un djihad global et les méthodes brutales.

Dans les régions qu’ils contrôlent, au centre et dans le sud du pays, ils ont interdit la musique et le travail des femmes. Cela aurait empiré les effets de la dernière sécheresse, en 2011, qui a provoqué la pire famine des dernières décennies en Afrique de l’Est. Celles qui fuient vers le Kenya voisin, pour sauver leurs enfants, le font en sachant qu’elles seront dépouillées et violées sur la route.

Quand elles arrivent à Dadaab, au Kenya, le plus grand camp de réfugiés au monde, elles ont l’impression d’arriver au paradis après avoir traversé l’enfer. Mais les islamistes somaliens rôdent là-bas aussi. Lors de notre tournage à Dadaab, en 2011, nous avons été obligés d’accepter une protection rapprochée, deux policiers nous suivaient partout. Les expatriés des ONG étaient soumis aux mêmes exigences de sécurité. Malgré cela, le 13 octobre 2011, deux employées espagnoles de Médecins sans frontières sont kidnappées à Dadaab, probablement par des Shabab, selon la police locale. Deux touristes, une Française et une Britannique, avaient été enlevées quelques semaines plus tôt près de la Somalie.

Le 16 octobre 2011, l’armée kényane lance un assaut dans le sud de la Somalie pour y établir une zone tampon de 100 kilomètres afin de protéger « l’intégrité territoriale du Kenya, en proie à de graves menaces terroristes ».

Le 24 octobre 2011, une grenade explose dans une discothèque de Nairobi, blessant 14 personnes. Les Shabab mettent à exécution leur menace de « punir les Kényans » pour avoir envahi leur pays une semaine plus tôt.

Depuis octobre 2011, une douzaine d’attentats perpétrés au Kenya, presque tous revendiqués par les Shabab, ont fait plus de 75 morts et des centaines de blessés.

La nouvelle tuerie insensée de samedi entraîne un déferlement de commentaires anti-africains qui glacent le sang. Essayons de comprendre l’incompréhensible. L’attaque de samedi dans le chic Westgate Mall est la suite d’une guerre qui perdure depuis 20 ans. Une guerre qui a déjà tué toute une génération de Somaliens, beaucoup de Kényans et, maintenant, deux Canadiens innocents.

Pendant 20 ans, nous avons fermé les yeux sur cette guerre oubliée. Peut-être pour occulter, justement, nos missions ratées de 1993, quand les Américains se sont écrasés avec leurs Black Hawks à Mogadiscio, quand des soldats canadiens ont tué de jeunes Somaliens qu’ils devaient protéger. Le bourbier somalien risque de nous éclabousser encore dans le confort de nos salons si rien n’est fait pour stopper le lent massacre d’une autre génération de Somaliens. Des enfants recrutés, souvent de force, par des milices de clans ou par les islamistes d’Al-Shabab, qui veut dire « les jeunes » en arabe.

Mandela : les vrais vautours

Mardi 16 juillet 2013 à 15 h 55 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Nelson Mandela tient une pièce de 5 rands vendue à l’occasion de son 90e anniversaire.
Nelson Mandela tient une pièce de 5 rands vendue à l’occasion de son 90e anniversaire.

Nelson Mandela aura 95 ans le 18 juillet. L’anniversaire qui défie tous les pronostics sera célébré un peu partout dans le monde. Mais cette année, personne ne pourra se faire photographier avec le vieil homme aux poumons malades, qui est toujours officiellement entre la vie et la mort. C’est peut-être la seule consolation qu’on peut tirer du triste cirque qu’est devenue sa longue agonie. Le président de l’ANC (Congrès national africain) et de l’Afrique du Sud, Jacob Zuma, ne pourra jeudi se faire filmer à côté de l’icône malade pour s’attirer des faveurs politiques, comme il le faisait encore en avril, dans une vidéo qui avait choqué les Sud-Africains.

Les deux familles de Nelson Mandela, politique et biologique, sont en train d’écrire une fin malheureuse à une œuvre qu’on devrait plutôt célébrer.

Il y a, d’abord, les mensonges. Le gouvernement et la famille invoquent le secret professionnel et le droit à la vie privée pour dire n’importe quoi et son contraire sur l’état de santé de l’homme le plus aimé en Afrique du Sud. Les mensonges sont entretenus par les uns et les autres à des fins contradictoires. Chacun le fait avec un intérêt à défendre et ce n’est pas pour la dignité du patient (sauf dans le cas de sa femme, Graça Machel).

Il ne faut pas en vouloir aux médias qui campent devant l’hôpital, ils ne font que leur travail. Ils n’ont pas le choix. Nelson Mandela est aimé comme un père ou un grand-père par des millions de Sud-Africains qui veulent savoir comment il se porte, qui souffrent de ne pas savoir. Les Sud-Africains savent que leur gouvernement ne dit pas la vérité, les mensonges sur la santé de Madiba ont été trop fréquents ces dernières années. Ils veulent que les médias soient là pour chercher et diffuser l’information, la vraie.

Puis, les batailles légales qui déchirent les clans de la famille Mandela dégoûtent les Sud-Africains. Dans un coin de l’arène, le petit-fils aîné, Mandla, l’héritier « politique » du patriarche, député de l’ANC à Mvezo, le village natal de Nelson Mandela. En 2011, ce politicien controversé avait fait déplacer en cachette les tombes de trois enfants de l’ex-président à Mvezo, où il souhaiterait ériger un complexe touristique en hommage à son illustre grand-père. Mandla soutient que le héros antiapartheid doit aussi être enterré à Mvezo, même si ce dernier a dit souhaiter être inhumé à Qunu, le village de son enfance, où il est retourné vivre il y a une dizaine d’années.

De l’autre côté, deux des filles Mandela, Makaziwe et Zenani, affirment représenter 15 membres de la famille. Elles ont réclamé et obtenu de la cour, il y a deux semaines, l’autorisation de faire exhumer et de rapatrier à Qunu les corps de leurs frères et sœur décédés. Elles souhaitent aussi « récupérer la fortune » de leur père. En 2004, le héros de la lutte antiapartheid avait cédé la gestion de ses fonds à trois gestionnaires indépendants de la famille. Les sœurs Mandela tentent de reprendre le contrôle de ces fonds, de quelques millions de dollars.

L’image de la grande famille unie derrière l’icône a volé en éclats depuis l’hospitalisation de Nelson Mandela le 8 juin, il y a bientôt six semaines. Les clans n’hésitent plus à s’attaquer publiquement et les Sud-Africains regardent ce spectacle désolant avec une tristesse infinie. Les vautours ne sont pas les caméramans qui ne font que leur boulot devant l’hôpital. Ce sont les héritiers directs et des dirigeants de l’ANC qui n’ont même pas eu la décence d’attendre la mort du patriarche avant de s’entredéchirer pour mettre la main sur son héritage… financier et politique.

Si jamais l’ancien prisonnier sort de l’hôpital pour aller finir ses jours à Qunu comme il l’avait désiré, souhaitons-lui d’être soit trop faible pour recevoir la visite de ses « amis » qui veulent surtout se faire prendre en photo avec lui. Ou soit assez fort pour refuser d’être à nouveau exploité à des fins bassement partisanes ou commerciales.

Je n’abandonne pas l’Afrique, mais…

Vendredi 12 avril 2013 à 11 h 33 | | Pour me joindre

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L'équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l'exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.
L’équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l’exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.

Mon affectation africaine est née il y a presque six ans, en même temps que l’émission Une heure sur terre, qui disparaîtra des ondes en septembre. Six années merveilleuses à couvrir un continent immense, enivrant, attachant. « On ne sort pas indemne de l’Afrique », me disait la chanteuse béninoise Angélique Kidjo. Je suis tout à fait d’accord.

Je n’oublierai jamais la petite Baratou, une puce de 5,4 kilogrammes, le poids d’un bébé canadien de trois mois. Mais Baratou avait deux ans. Elle est morte de faim devant notre caméra au Niger, pendant la crise alimentaire de 2010. J’ai une admiration infinie pour ces héros du quotidien comme le Dr Amadou Sidibé, qui travaillait nuit et jour pour sauver le maximum d’enfants dans cette clinique de Madarounfa. Le Dr Sidibé a choisi de quitter la France pour revenir pratiquer une médecine de brousse chez lui, dans le pays le plus pauvre de la planète. J’ai été touchée par son indignation tranquille. « Globalement, dans le monde, y a assez de nourriture, me disait-il. Mais ici il y a beaucoup de foyers qui n’ont rien à manger, ça me choque, cette inégalité. » Des héros comme ça, j’en ai croisé partout en Afrique. Des rencontres inoubliables, qui ont changé ma vie.

Je me suis souvent demandé comment ceux qui ont toutes les raisons du monde de désespérer pouvaient ne pas perdre espoir. La foi n’explique pas tout. Poser notre regard d’Occidentaux gâtés sur la misère africaine est un exercice délicat. Comment être pessimistes et désabusés, alors que les Africains ne le sont pas? La pauvreté arrache le cœur, les inégalités vertigineuses choquent. Mais les sourires interpellent tout aussi puissamment. Comment peuvent-ils être si pauvres et heureux? Et pourtant, ils le sont. Les Africains sont tellement plus forts et plus riches qu’on l’imagine, on a tellement à apprendre d’eux. Si seulement on pouvait les écouter, les entendre.

Le temps manque. L’argent aussi. L’Afrique est pauvre, mais elle coûte cher. Il faut aussi prendre le temps d’écouter les Africains. Or, ils parlent lentement et nos bulletins de nouvelles ont de moins en moins de temps. La publicité et les sujets de « proximité » laissent peu d’espace pour le reste du monde. Et quand on regarde ailleurs, on aime mieux les histoires sur les « riches et célèbres » que celles sur le tiers-monde.

Le bureau de Radio-Canada à Dakar a été fermé en 2009. Mon affectation africaine avait alors été transférée à Montréal. J’ai depuis continué de couvrir le continent à partir d’ici. Aujourd’hui, mes patrons me confient de nouveaux défis. Je continuerai d’aller en Afrique pour de grands événements, mais j’aborderai aussi d’autres nouvelles ailleurs dans le monde et au Canada. Pourquoi? Très simple : l’Afrique ne vend pas. L’international attire de faibles auditoires, malgré nos prétentions d’ouverture sur le monde. Dès qu’un sujet international est en ondes, il est frappant de voir les cotes d’écoute chuter. Quand le reportage est tourné en Afrique, la dégringolade est assurée, à de rares exceptions près.

Je me suis souvent demandé pourquoi on est plus touché par le drame du voisin qui tue sa femme que par un dictateur qui tue son peuple. La distance nous rend-elle indifférents aux drames humains?

Désormais, il ne reste qu’un seul journaliste canadien dédié exclusivement à l’Afrique, le correspondant du Globe and Mail à Johannesburg, Geoffrey York. Je ne peux me plaindre, j’ai moi-même demandé qu’on modifie mon affectation. Pas que l’Afrique ne m’intéresse plus, au contraire. Je crois qu’il faut, plus que jamais, s’intéresser à ce continent qui explose. Mais je savais qu’il devenait difficile de justifier mon affectation, financièrement, étant donné le manque d’appétit chronique pour les sujets africains.

C’est un dur constat d’échec pour moi. Quand j’ai été affectée à l’Afrique, en 2007, je m’étais donnée comme mission de rendre l’Afrique intéressante à ceux qui n’ont jamais mis les pieds là-bas. Je voulais raconter l’Afrique aux Canadiens « ordinaires » avec des Africains « ordinaires ». J’avais espéré secouer l’indifférence avec des histoires touchantes. J’ai toujours reçu de très beaux commentaires sur mes reportages, mais je n’ai pas réussi à mettre l’Afrique sur « la mappe ».

Le tiers-monde n’est tout simplement pas dans le radar médiatique. L’an dernier, durant le printemps érable, des djihadistes ont conquis la moitié du Mali en quelques semaines, menaçant la sécurité de toute l’Afrique de l’Ouest et du Nord. Nous en avons à peine parlé. Et dans ce cas, ce n’était pas une question d’argent. Je n’ai qu’un corridor à traverser pour aller sur un plateau de RDI ou du TJ. La crise malienne a attiré l’attention de nos médias seulement quand les Français sont intervenus, neuf longs mois plus tard.

J’ai couvert des conflits au Mali, en République démocratique du Congo, en Somalie, en Côte d’Ivoire, des violences ethniques au Kenya, en Afrique du Sud, des rebellions, des famines, les révoltes du printemps arabe et ses suites en Égypte, en Tunisie, au Maroc. Ces couvertures difficiles sont essentielles, car les guerres oubliées sont souvent plus cruelles et plus longues. Mais j’ai peur que l’on retourne à une couverture catastrophe de l’Afrique, que l’on ne se déplace que pour les très grandes crises, celles qui font beaucoup de morts. Je crains qu’on oublie l’autre Afrique, celle qui n’est pas en guerre… l’Afrique qui avance la tête haute… l’Afrique de ces « héros ordinaires » qui font des miracles avec rien, comme le Dr Sidibé.

Un pape africain?

Mercredi 13 mars 2013 à 12 h 27 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

L’Église est-elle prête à élire le premier pape noir de son histoire? L’archevêque de Cape Coast, au Ghana, pense que non. « C’est très difficile de changer les perceptions des gens à l’endroit des Noirs, dit l’archevêque Mattias Nketsiah. Je ne dis pas que l’Église est raciste, mais la perception est là. Le niveau de tolérance m’inquiète. »

Le religieux connaît depuis 50 ans le cardinal ghanéen Peter Turkson, le plus sérieux des papabili africains. Ils ont étudié au petit et au grand séminaire ensemble. « C’est un homme très intelligent, un grand intellectuel, mais en même temps, il aime se mêler aux gens de la rue. Il est très sensible aux problèmes des gens. »

L’archevêque, qui a été nommé par le cardinal Turkson, est convaincu que son ami a toutes les qualités nécessaires pour devenir un grand pape. « Je dois être honnête, dit-il, tout le monde est-il prêt à accepter qu’une personne du Tiers-Monde soit capable d’affronter les problèmes de l’Église? Les gens ont une mauvaise perception des capacités des gens qui viennent d’Afrique, du Tiers-Monde. »

Maison natale du cardinal Peter Turkson à Nsuta, au Ghana
Maison natale du cardinal Peter Turkson à Nsuta, au Ghana

Des enfants devant la maison où le cardinal Peter Turkson et ses neuf frères et soeurs ont été élevés à Nsuta, ville minière à l'ouest du Ghana
Des enfants devant la maison où le cardinal Peter Turkson et ses neuf frères et soeurs ont été élevés à Nsuta, ville minière à l’ouest du Ghana

Les catholiques ici veulent croire que l’avènement d’un pape africain est possible. Quand on leur demande s’ils croient aux chances du cardinal Turkson, les Ghanéens nous répondent : « Pourquoi pas? Rien n’est impossible à l’Esprit saint, Dieu est capable de tout. » Tout en priant très fort pour l’élection d’un pape africain, les catholiques disent aussi que le prochain pape, quel qu’il soit, aura beaucoup de travail à faire en Afrique.

« Les gens ne croient plus en Dieu », tranche la sœur missionnaire Gana Ewidge, qui était au Rwanda lors du génocide. « S’il y a Dieu, pourquoi y a-t-il la guerre entre deux familles? Si Dieu est là, pourquoi doit-on avoir des calamités, comme la famine? C’est la question que les gens se posent en Afrique, dit-elle. Ce qui fait que le christianisme est en train de se dégrader. »

Une grand-mère au marché de Cape Coast. Elle porte une coiffe de cardinal en appui au papabile du Ghana, Peter Turkson
Une grand-mère au marché de Cape Coast. Elle porte une coiffe de cardinal en appui au papabile du Ghana, Peter Turkson.

Enfants de pêcheurs à Cape Coast, la région du Ghana qui compte le plus grand nombre de catholiques. Les affiches religieuses sont partout.
Enfants de pêcheurs à Cape Coast, la région du Ghana qui compte le plus grand nombre de catholiques. Les affiches religieuses sont partout.

Petite princesse catholique à la messe de l'église St. John the Baptist, à Cape Coast
Petite princesse catholique à la messe de l’église St. John the Baptist, à Cape Coast

En fait, beaucoup de catholiques quittent l’Église de Rome au profit d’églises évangélistes, charismatiques. Des églises qui font de prétendus miracles, acceptent la contraception, permettent aux femmes de devenir prêtres, aux pasteurs de se marier et aux fidèles de prier librement, sans liturgie contraignante. « Le prochain pape, n’importe quel pape, doit changer au niveau du charisme. Dans nos églises, il n’y a pas de miracle, il n’y a pas de vie. Les jeunes maintenant veulent quelque chose de charismatique, ils veulent prier dans le chant, dans la danse », plaide la religieuse.

De 2000 à 2012, la proportion de catholiques au Ghana a diminué de 16 à 13 %. Celle des évangélistes et des charismatiques a grimpé de 24 à 28 %.

Cathédrale catholique de Cape Coast
Cathédrale catholique de Cape Coast

Cape Coast, au Ghana, vue du balcon de la cathédrale
Cape Coast, au Ghana, vue du balcon de la cathédrale