Billets classés sous la catégorie « Afrique »

Je n’abandonne pas l’Afrique, mais…

Vendredi 12 avril 2013 à 11 h 33 | | Pour me joindre

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L'équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l'exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.
L’équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l’exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.

Mon affectation africaine est née il y a presque six ans, en même temps que l’émission Une heure sur terre, qui disparaîtra des ondes en septembre. Six années merveilleuses à couvrir un continent immense, enivrant, attachant. « On ne sort pas indemne de l’Afrique », me disait la chanteuse béninoise Angélique Kidjo. Je suis tout à fait d’accord.

Je n’oublierai jamais la petite Baratou, une puce de 5,4 kilogrammes, le poids d’un bébé canadien de trois mois. Mais Baratou avait deux ans. Elle est morte de faim devant notre caméra au Niger, pendant la crise alimentaire de 2010. J’ai une admiration infinie pour ces héros du quotidien comme le Dr Amadou Sidibé, qui travaillait nuit et jour pour sauver le maximum d’enfants dans cette clinique de Madarounfa. Le Dr Sidibé a choisi de quitter la France pour revenir pratiquer une médecine de brousse chez lui, dans le pays le plus pauvre de la planète. J’ai été touchée par son indignation tranquille. « Globalement, dans le monde, y a assez de nourriture, me disait-il. Mais ici il y a beaucoup de foyers qui n’ont rien à manger, ça me choque, cette inégalité. » Des héros comme ça, j’en ai croisé partout en Afrique. Des rencontres inoubliables, qui ont changé ma vie.

Je me suis souvent demandé comment ceux qui ont toutes les raisons du monde de désespérer pouvaient ne pas perdre espoir. La foi n’explique pas tout. Poser notre regard d’Occidentaux gâtés sur la misère africaine est un exercice délicat. Comment être pessimistes et désabusés, alors que les Africains ne le sont pas? La pauvreté arrache le cœur, les inégalités vertigineuses choquent. Mais les sourires interpellent tout aussi puissamment. Comment peuvent-ils être si pauvres et heureux? Et pourtant, ils le sont. Les Africains sont tellement plus forts et plus riches qu’on l’imagine, on a tellement à apprendre d’eux. Si seulement on pouvait les écouter, les entendre.

Le temps manque. L’argent aussi. L’Afrique est pauvre, mais elle coûte cher. Il faut aussi prendre le temps d’écouter les Africains. Or, ils parlent lentement et nos bulletins de nouvelles ont de moins en moins de temps. La publicité et les sujets de « proximité » laissent peu d’espace pour le reste du monde. Et quand on regarde ailleurs, on aime mieux les histoires sur les « riches et célèbres » que celles sur le tiers-monde.

Le bureau de Radio-Canada à Dakar a été fermé en 2009. Mon affectation africaine avait alors été transférée à Montréal. J’ai depuis continué de couvrir le continent à partir d’ici. Aujourd’hui, mes patrons me confient de nouveaux défis. Je continuerai d’aller en Afrique pour de grands événements, mais j’aborderai aussi d’autres nouvelles ailleurs dans le monde et au Canada. Pourquoi? Très simple : l’Afrique ne vend pas. L’international attire de faibles auditoires, malgré nos prétentions d’ouverture sur le monde. Dès qu’un sujet international est en ondes, il est frappant de voir les cotes d’écoute chuter. Quand le reportage est tourné en Afrique, la dégringolade est assurée, à de rares exceptions près.

Je me suis souvent demandé pourquoi on est plus touché par le drame du voisin qui tue sa femme que par un dictateur qui tue son peuple. La distance nous rend-elle indifférents aux drames humains?

Désormais, il ne reste qu’un seul journaliste canadien dédié exclusivement à l’Afrique, le correspondant du Globe and Mail à Johannesburg, Geoffrey York. Je ne peux me plaindre, j’ai moi-même demandé qu’on modifie mon affectation. Pas que l’Afrique ne m’intéresse plus, au contraire. Je crois qu’il faut, plus que jamais, s’intéresser à ce continent qui explose. Mais je savais qu’il devenait difficile de justifier mon affectation, financièrement, étant donné le manque d’appétit chronique pour les sujets africains.

C’est un dur constat d’échec pour moi. Quand j’ai été affectée à l’Afrique, en 2007, je m’étais donnée comme mission de rendre l’Afrique intéressante à ceux qui n’ont jamais mis les pieds là-bas. Je voulais raconter l’Afrique aux Canadiens « ordinaires » avec des Africains « ordinaires ». J’avais espéré secouer l’indifférence avec des histoires touchantes. J’ai toujours reçu de très beaux commentaires sur mes reportages, mais je n’ai pas réussi à mettre l’Afrique sur « la mappe ».

Le tiers-monde n’est tout simplement pas dans le radar médiatique. L’an dernier, durant le printemps érable, des djihadistes ont conquis la moitié du Mali en quelques semaines, menaçant la sécurité de toute l’Afrique de l’Ouest et du Nord. Nous en avons à peine parlé. Et dans ce cas, ce n’était pas une question d’argent. Je n’ai qu’un corridor à traverser pour aller sur un plateau de RDI ou du TJ. La crise malienne a attiré l’attention de nos médias seulement quand les Français sont intervenus, neuf longs mois plus tard.

J’ai couvert des conflits au Mali, en République démocratique du Congo, en Somalie, en Côte d’Ivoire, des violences ethniques au Kenya, en Afrique du Sud, des rebellions, des famines, les révoltes du printemps arabe et ses suites en Égypte, en Tunisie, au Maroc. Ces couvertures difficiles sont essentielles, car les guerres oubliées sont souvent plus cruelles et plus longues. Mais j’ai peur que l’on retourne à une couverture catastrophe de l’Afrique, que l’on ne se déplace que pour les très grandes crises, celles qui font beaucoup de morts. Je crains qu’on oublie l’autre Afrique, celle qui n’est pas en guerre… l’Afrique qui avance la tête haute… l’Afrique de ces « héros ordinaires » qui font des miracles avec rien, comme le Dr Sidibé.

Un pape africain?

Mercredi 13 mars 2013 à 12 h 27 | | Pour me joindre

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L’Église est-elle prête à élire le premier pape noir de son histoire? L’archevêque de Cape Coast, au Ghana, pense que non. « C’est très difficile de changer les perceptions des gens à l’endroit des Noirs, dit l’archevêque Mattias Nketsiah. Je ne dis pas que l’Église est raciste, mais la perception est là. Le niveau de tolérance m’inquiète. »

Le religieux connaît depuis 50 ans le cardinal ghanéen Peter Turkson, le plus sérieux des papabili africains. Ils ont étudié au petit et au grand séminaire ensemble. « C’est un homme très intelligent, un grand intellectuel, mais en même temps, il aime se mêler aux gens de la rue. Il est très sensible aux problèmes des gens. »

L’archevêque, qui a été nommé par le cardinal Turkson, est convaincu que son ami a toutes les qualités nécessaires pour devenir un grand pape. « Je dois être honnête, dit-il, tout le monde est-il prêt à accepter qu’une personne du Tiers-Monde soit capable d’affronter les problèmes de l’Église? Les gens ont une mauvaise perception des capacités des gens qui viennent d’Afrique, du Tiers-Monde. »

Maison natale du cardinal Peter Turkson à Nsuta, au Ghana
Maison natale du cardinal Peter Turkson à Nsuta, au Ghana

Des enfants devant la maison où le cardinal Peter Turkson et ses neuf frères et soeurs ont été élevés à Nsuta, ville minière à l'ouest du Ghana
Des enfants devant la maison où le cardinal Peter Turkson et ses neuf frères et soeurs ont été élevés à Nsuta, ville minière à l’ouest du Ghana

Les catholiques ici veulent croire que l’avènement d’un pape africain est possible. Quand on leur demande s’ils croient aux chances du cardinal Turkson, les Ghanéens nous répondent : « Pourquoi pas? Rien n’est impossible à l’Esprit saint, Dieu est capable de tout. » Tout en priant très fort pour l’élection d’un pape africain, les catholiques disent aussi que le prochain pape, quel qu’il soit, aura beaucoup de travail à faire en Afrique.

« Les gens ne croient plus en Dieu », tranche la sœur missionnaire Gana Ewidge, qui était au Rwanda lors du génocide. « S’il y a Dieu, pourquoi y a-t-il la guerre entre deux familles? Si Dieu est là, pourquoi doit-on avoir des calamités, comme la famine? C’est la question que les gens se posent en Afrique, dit-elle. Ce qui fait que le christianisme est en train de se dégrader. »

Une grand-mère au marché de Cape Coast. Elle porte une coiffe de cardinal en appui au papabile du Ghana, Peter Turkson
Une grand-mère au marché de Cape Coast. Elle porte une coiffe de cardinal en appui au papabile du Ghana, Peter Turkson.

Enfants de pêcheurs à Cape Coast, la région du Ghana qui compte le plus grand nombre de catholiques. Les affiches religieuses sont partout.
Enfants de pêcheurs à Cape Coast, la région du Ghana qui compte le plus grand nombre de catholiques. Les affiches religieuses sont partout.

Petite princesse catholique à la messe de l'église St. John the Baptist, à Cape Coast
Petite princesse catholique à la messe de l’église St. John the Baptist, à Cape Coast

En fait, beaucoup de catholiques quittent l’Église de Rome au profit d’églises évangélistes, charismatiques. Des églises qui font de prétendus miracles, acceptent la contraception, permettent aux femmes de devenir prêtres, aux pasteurs de se marier et aux fidèles de prier librement, sans liturgie contraignante. « Le prochain pape, n’importe quel pape, doit changer au niveau du charisme. Dans nos églises, il n’y a pas de miracle, il n’y a pas de vie. Les jeunes maintenant veulent quelque chose de charismatique, ils veulent prier dans le chant, dans la danse », plaide la religieuse.

De 2000 à 2012, la proportion de catholiques au Ghana a diminué de 16 à 13 %. Celle des évangélistes et des charismatiques a grimpé de 24 à 28 %.

Cathédrale catholique de Cape Coast
Cathédrale catholique de Cape Coast

Cape Coast, au Ghana, vue du balcon de la cathédrale
Cape Coast, au Ghana, vue du balcon de la cathédrale

Le Canada au Mali, pourquoi?

Lundi 14 janvier 2013 à 20 h 54 | | Pour me joindre

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Enfin arrivée à Bamako, la capitale malienne en état de crise permanente depuis le coup d’État mené en mars 2012 par des officiers qui n’en pouvaient plus de voir leurs troupes se faire massacrer dans le nord du pays.

Depuis janvier 2012, une rébellion touarègue, appuyée par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et Ansar Dine, un groupe de touaregs et d’islamistes devenus djihadistes, écrasait une à une les défenses de l’armée malienne, gangrenée par la corruption.

Les putschistes, dirigés par le capitaine Sanogo, ont évincé du pouvoir un président démocratiquement élu qui prenait sa retraite de la vie politique un mois plus tard. Ils avaient urgemment besoin, disaient-ils, d’équipement et de munitions pour combattre la rébellion au nord. Mais ils ont trouvé des garnisons vides.

Et ils ont pris goût au pouvoir… qu’ils détiennent toujours, même s’ils sont censés l’avoir cédé à un gouvernement de transition. Il y a un mois, les militaires ont « démissionné » le premier ministre en pleine nuit, à la pointe du fusil, pour en nommer un autre.

Or, pendant qu’à Bamako on se tiraillait le pouvoir politique, fin mars 2012, les rebelles ont profité du vide pour conquérir, en moins d’une semaine, les trois principales villes du nord-est du pays, Kidal, Gao et Tombouctou. Les militaires ont fui sans aucune résistance, laissant 1,5 million de Maliens aux mains de groupes armés qui règnent par la terreur, depuis avril, sur un territoire grand comme la France et la Belgique.

Le 4 avril dernier, les rebelles touaregs déclaraient l’indépendance de ce territoire, l’Azawad. Mais le Mouvement de libération de l’Azawad (MNLA), un mouvement nationaliste laïc, s’est fait rapidement confisquer sa victoire par les « complices » islamistes. Le lendemain, un des chefs d’AQMI, Moktar Belmoktar, était à Tombouctou. Le drapeau national touareg, hissé la veille au-dessus de la mairie, a été remplacé par le drapeau noir des salafistes.

Les Touaregs, qui ont des revendications historiques ancrées dans une persécution réelle, se sont repliés sur Gao, d’où ils ont été évincés en juin par un nouveau groupe d’islamistes armés, le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). C’était le début de la grande noirceur.

Les djihadistes ont imposé sur plus de la moitié du Mali une charia qui ampute les mains et les pieds de présumés voleurs, marie des fillettes de 10 à 12 ans, les viole en groupe, transforme des enfants en soldats d’Allah, fouette les femmes qui oublient de porter le voile intégral. Cet islam intégriste est une agression terrible pour les Maliens, qui sont en général des musulmans à la fois pieux et modérés, tolérants, ouverts sur le monde.

Les hommes d’AQMI ne cachent pas leurs ambitions de vouloir imposer ce mode de vie, par la force, à tous les pays du Sahel, de l’Atlantique à l’océan Indien. Du Sénégal et de la Mauritanie jusqu’à Mogadiscio, en passant par le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Nigeria, le Tchad, le Soudan et l’Éthiopie.

Les combattants d’Al-Qaïda ont accompli au Mali ce qu’ils n’ont pas réussi ni en Afghanistan ni en Somalie : ils ont pignon sur rue, ils ont maintenant un pays, un territoire immense en plein cœur de l’Afrique.

Si l’offensive de l’armée française, depuis vendredi, en a surpris plusieurs, c’est plutôt les tergiversations qui perdurent depuis avril qui ont étonné la plupart des observateurs éclairés. Les États qui ont fait de la lutte au terrorisme le pilier de leur politique étrangère, depuis le 11 septembre 2001, avaient-ils le choix de ne pas intervenir? L’appui rapide, le week-end dernier, de la Grande-Bretagne et des États-Unis à l’offensive française ne fait aucun doute sur l’importance accordée à cette menace.

Si la France n’est pas intervenue dès le printemps dernier, c’est sans doute que le pays était alors au beau milieu d’élections présidentielles. Si les États-Unis n’ont pas lancé une attaque de drones, sérieusement envisagée par la Maison-Blanche en septembre après la mort de son ambassadeur en Libye, aux mains d’Al-Qaïda, c’est sans doute que les Américains étaient à leur tour en pleines élections présidentielles.

Le Canada fera-t-il davantage qu’envoyer un avion CC-17 pour le transport d’équipement français de Paris vers Bamako? Le gouvernement canadien a investi annuellement plus de 100 millions de dollars au Mali, 110 millions en 2011, pour être précis. Le Canada a investi cet argent pour aider au développement du Mali.

L’islam haineux imposé par les djihadistes depuis neuf mois est plutôt un retour à l’âge des ténèbres. Certains diront qu’Ottawa a déjà assez dépensé au Mali, qu’il vaut mieux arrêter la saignée maintenant. D’autres, comme Robert Fowler, l’ancien diplomate canadien kidnappé par AQMI au Niger, jugent au contraire que ne rien faire équivaut à jeter par la fenêtre les centaines de millions déjà dépensés. Qu’il faut intervenir pour sauver l’investissement canadien.

Stephen Harper a répété lundi : « Le Canada n’envisage pas d’intervention militaire directe. » Cela laisse la porte ouverte à un appui logistique, comme l’envoi du CC-17. Les militaires canadiens sont aussi au Niger, tout près du Nord malien, à former des troupes qui iront bientôt combattre au front. Une aide « indirecte » qui permet au gouvernement fédéral de jouer sur les mots. Cela permet au premier ministre Harper de rassurer, d’un côté, une opinion publique réfractaire. Et de l’autre, de dire aux alliés que l’on contribue, même minimalement, à l’effort de guerre.

Rwanda-RDC : du génocide au fémicide

Mercredi 21 novembre 2012 à 16 h 39 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Aux amis et collègues qui me demandent pourquoi on devrait s’intéresser à l’interminable conflit entre la RDC et le Rwanda, je réponds : parce que c’est un immense drame humain. Avant d’être un affrontement très compliqué d’intérêts croisés — politiques et économiques —, la région des Grands Lacs est une poudrière qui a déjà fait plus de victimes que les guerres en Syrie et à Gaza.

« C’est un conflit tragique, humanitaire, où les femmes sont devenues des butins de guerre, a déclaré mercredi la ministre française Yamina Benguigui, déléguée à la Francophonie, à la sortie du Conseil des ministres. Les Congolaises sont un champ de bataille où on les massacre et viole à satiété. »

Dénonçant « un conflit sans image », la ministre a indiqué que des exactions visant délibérément les femmes avaient eu lieu après l’abandon, par des dizaines de milliers de réfugiés, des camps installés autour de la capitale du Nord-Kivu.

Je suis allée au Nord-Kivu il y a deux ans. Même quand la guerre prend une pause, les femmes dans cette région se font violer impunément. Dans un des camps de réfugiés autour de Goma, mis à feu et à sang par les rebelles dimanche, j’avais rencontré des femmes qui venaient d’être sauvagement attaquées au moment où elles allaient chercher du bois dans la forêt.

Seize femmes violées par des soldats de l’armée congolaise censés les protéger contre les rebelles qui campent dans la forêt. « Un seul homme m’a violée, m’avait dit Justine, une mère de six enfants, en s’excusant presque d’avoir été « épargnée ». La femme à côté de moi a été violée par deux soldats, son appareil génital est complètement détruit. »

Le viol est devenu une arme de guerre en RDC. Stephen Lewis, ancien ambassadeur du Canada à l’ONU et ancien envoyé spécial de l’ONU pour le VIH/SIDA en Afrique, avait inventé un mot pour décrire ce fléau : le « fémicide ». C’est reparti, les Congolaises, qu’elles soient Hutues ou Tutsies, qu’elles parlent swahili ou kinyarwanda, sont, encore une fois, les premières victimes de cette guerre insensée.

« Les bombes du Rwanda tombent sur nos maisons, nous allons mourir », criait mardi une maman congolaise en courant en fuite sur le bord d’une route de Goma. Dans l’extrait vidéo de Reuters, Kavira-Marie porte un bébé sur son dos, tire par la main un gamin d’une dizaine d’années, tient dans l’autre un bac de plastique bleu. On entend des coups de feu et des bruits d’explosion tout près.

La famille de Marie court le long d’un mur de pierres. Au-dessus de leurs têtes, trois soldats font le guet, debout sur le mur. Sous la visière de leur casque bleu, ils regardent le chaos, loin au-dessus de la mêlée. Quand les rebelles sont entrés dans la ville de Goma, les 18 000 militaires de la mission de l’ONU en RDC, qui sont là pour protéger les civils, ont encore une fois brillé par leur absence… ou leur laisser-faire. « Les gars de la MONUC (Mission de l’ONU au Congo), qu’ils nous laissent tranquilles dit Victor Kabengele avec un air de dégoût. Ils étaient là, ils ont vu les M23 (rebelles) arriver à l’aéroport et ils sont partis de l’autre côté, ils les ont laissés prendre l’aéroport. »

Il est frappant de voir les rebelles triompher aujourd’hui devant une foule immense dans le stade de Goma, entourés de caméras et d’appareils photo. Ceux qui ont humilié l’armée du Congo — avec l’aide du Rwanda, selon l’ONU et Washington — veulent que leur victoire et la déconfiture des hommes de Joseph Kabila soient vues partout dans le monde. Les massacres, eux, se font loin des caméras.

« Les rebelles exécutent sommairement ceux qui osent se mettre sur leur chemin ou refusent de coopérer, y compris des chefs traditionnels et des hauts fonctionnaires, affirme le chef de la mission de l’ONU en RDC, Roger Meece, de Kinshasa. On nous rapporte que le recrutement d’enfants-soldats est largement répandu, de même que les violences sexuelles et d’autres violations sérieuses des droits de la personne. »

Un autre chapitre du « fémicide » congolais vient de commencer. Ne pas s’y intéresser, c’est laisser des mères de famille mourir à petit feu sans rien dire. Certains silences tuent.

Pour plus d’information :

Au Congo, les femmes affrontent leurs agresseurs
Reportage diffusé au Téléjournal du 3 mars 2011

Reportage sur les femmes violées dans le camp de réfugiés de Goma (Téléjournal du 25 novembre 2010)

Diaporama sur Goma – 19 novembre 2012

Kinshasa se fait belle ces jours-ci pour recevoir en grand plus de 3000 visiteurs de 75 pays. On a rénové des hôtels, pavé des routes, rasé des marchés « illégaux », vidé des dépotoirs, déployé des armées de balayeurs, repeint les façades des petits commerces le long de la route de l’aéroport (aux frais des commerçants!). Tout est mis en oeuvre pour faire oublier aux délégués de la Francophonie qu’ils débarquent dans un pays en guerre.

Gare centrale de Kinshasa : des affiches annoncent la tenue du Sommet de la Francophonie dans la capitale de la République démocratique du Congo du 12 au 14 octobre 2012.
Gare centrale de Kinshasa : des affiches annoncent la tenue du Sommet de la Francophonie dans la capitale de la République démocratique du Congo du 12 au 14 octobre 2012.

Rien n’a été fait pour faire taire les bombes qui continuent d’exploser dans l’est du pays, bien loin de Kinshasa. Les attentats ont fait 18 morts depuis deux semaines à Goma, la capitale du Nord-Kivu, où les groupes armés continuent de tuer et de violer, comme si de rien n’était.

Le Sommet de la Francophonie se tient à Kinshasa, en RDC, du 12 au 14 octobre. L’hôte de ce grand happening est le président Joseph Kabila, réélu l’an dernier grâce à des fraudes massives, dénoncées par à peu près tous les observateurs congolais et internationaux indépendants. Le Canada a été un des principaux bailleurs de fonds de cette mascarade démocratique avec une aide de 9 millions. Depuis, la répression des opposants s’est généralisée, et l’est du pays est de nouveau à feu et à sang.

Les membres des forces rebelles au régime Kabila patrouillent une rue de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo
Les membres des forces rebelles au régime Kabila patrouillent une rue de Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo

En 1991, le sommet qui devait avoir lieu à Kinshasa s’était finalement tenu à Paris, en signe de protestation contre les violations des droits de la personne du régime Mobutu. Cette fois-ci, les dirigeants de la Francophonie n’ont pas eu la même gêne. Le président français, François Hollande, a menacé de boycotter le sommet. Mais finalement, il y sera. Tout comme Stephen Harper, Pauline Marois et une vingtaine d’autres chefs d’États et de gouvernements. Ils vont parler de l’avenir inquiétant de notre planète et du français, en déclin même en Afrique.

Abdou Diouf et ceux qui sont favorables au maintien du sommet à Kinshasa ont plaidé que c’était l’occasion rêvée de faire pression sur Joseph Kabila pour le ramener sur le chemin de la démocratie. L’occasion de montrer à la face du monde les horreurs commises en RDC, dont on ne parle jamais autrement.

Mais les ONG craignent que les délégués soient tenus loin de la dure réalité congolaise. « J’espère qu’on n’oubliera pas de montrer le pays réel, tel qu’il est », nous disait la Québécoise Élodie Martel, juste avant de repartir pour la capitale congolaise. La directrice adjointe d’OXFAM en RDC va recevoir la nouvelle première ministre du Québec dans les bureaux de l’ONG à Kinshasa. « C’est bien beau la Francophonie, dit-elle, on va montrer de beaux côtés et y a en beaucoup dans ce pays, mais il ne faut pas oublier que les combats perdurent, que la situation est excessivement difficile pour des milliers et des milliers de Congolais. »

En RDC, la violence de l’État sanctionne toutes les autres. Chaque jour, 1100 femmes, fillettes et garçons sont violés dans l’est du pays. Et 50 % sont agressés par des militaires ou des policiers.

Malgré l’accord de paix de janvier 2008, les combats n’ont jamais cessé de façon durable. Des groupes armés se disputent le contrôle de territoires pour taxer l’exploitation des mines d’or et de coltan, le « minerai du sang » qui sert à la fabrication des téléphones cellulaires. Des mines exploitées par des multinationales chinoises, américaines, canadiennes…

« Le conflit se déplace constamment, dit la directrice adjointe d’OXFAM en RDC. On n’arrive plus à suivre sur le terrain, c’est extrêmement difficile d’aider les populations. Tout le monde veut que ça se règle, mais il manque un leadership très fort. Il faudrait une coalition de pays pour faire pression sur le gouvernement de la RDC. Le Canada a perdu de sa crédibilité ces dernières années. Mais s’il veut revenir avec ce leadership, la place est là, il pourrait la prendre. Ce serait magnifique. »

Le premier ministre Stephen Harper compte parler des droits de la personne à Kinshasa. Mais piloter une offensive diplomatique pour mettre fin au chaos dans l’est du pays? Des minières canadiennes n’apprécieraient peut-être pas…

Le Canada au Mali?

Mardi 25 septembre 2012 à 14 h 13 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Les nations du monde vont débattre cette semaine à New York de la pertinence d’appuyer – en argent et en équipement – une intervention au Mali qui serait menée par 3300 soldats des pays voisins (sous l’égide de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CÉDÉAO). Le but : libérer 65 % du territoire malien occupé par des groupes armés qui sont en train d’imposer, par la terreur, un islam intégriste qui nie les droits de la personne. Le gouvernement canadien affirme qu’il ne participera d’aucune façon à cette intervention. Pourquoi? 

Le Canada n’a-t-il pas une dette envers le Mali? L’argent des contribuables canadiens n’a-t-il pas nourri le butin de guerre de ces djihadistes qui amputent des mains, violent des femmes et recrutent des enfants-soldats? 

La question me hante depuis que j’ai interviewé Robert Fowler, l’ancien diplomate canadien détenu, avec son collègue Louis Guay, par Al-Qaïda au Maghreb islamique pendant quatre mois en 2008-2009. « Ils ne m’ont pas libéré pour mes beaux yeux bleus », dit Fowler, sourire en coin, quand on lui demande s’il sait combien le Canada a payé pour sa libération. Les deux diplomates étaient mandatés par l’ONU pour négocier la paix entre les rebelles touaregs du Niger et le gouvernement nigérien de l’époque, qui était hostile à cette mission.  

J’en ai parlé à des spécialistes en sécurité, qui agissent comme conseillers lors de prises d’otages. Ils sont convaincus d’une chose : les gouvernements disent tous qu’ils ne paient pas de rançons, mais tous finissent par le faire. Même si le paiement est fait par de lointains intermédiaires, mandatés par des gouvernements « amis » du Canada, le Mali et le Burkina Faso en l’occurrence, on peut dire que le Canada a contribué à enrichir les caisses d’AQMI, cela laisse peu de doute. La rançon n’aurait pas été payée sans l’accord du gouvernement canadien, qui a dû rembourser ses « amis » d’une façon ou d’une autre.

N’avons-nous pas une dette envers ces Maliens, 1,5 million de Maliens, qui sont aujourd’hui pris en otages par ces mêmes islamistes, armés en partie avec l’argent des rançons versées à AQMI? Le gouvernement Harper juge que non. Voici l’échange que j’ai eu avec le ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino, la semaine dernière à son retour du Burkina Faso. 

JF : « Nous respectons le désir de ces nations de se définir entre elles.

SL : Mais on n’a pas laissé les voisins de l’Afghanistan régler entre eux le problème d’Al-Qaïda et des talibans, pourquoi ne pas combattre les « talibans du Sahel » comme on a combattu ceux d’Afghanistan?  

JF :  Le Canada n’est pas allé seul en Afghanistan, le Canada n’ira pas seul au Mali, le Canada n’ira pas du tout au Mali.

SL : Même pas un appui technique ou logistique?

JF : Ce que vous demandez n’est pas au menu [not on our plate]. Le Canada appuie une résolution pacifique du conflit. Notre priorité est d’aider la crise humanitaire dans le pays voisin, le Burkina Faso [qui accueille plus de 200 000 réfugiés maliens]. » Fin de l’échange.

Distribuer de la nourriture et des soins aux victimes du conflit malien réfugiées dans les pays voisins, c’est très bien. Mais pourquoi refuser d’agir aussi à la source du problème, sur la violence qui pousse ces Maliens sur le chemin de l’exil?

Sans aide extérieure, l’intervention des forces régionales est vouée à l’échec, tout le monde le sait. L’armée malienne n’est pas mieux équipée aujourd’hui qu’elle l’était au printemps, quand elle fût écrasée par la rébellion touarègue et ces islamistes armés jusqu’aux dents. Et les troupes des pays voisins ne sont pas équipées pour combattre un ennemi qui a l’immense avantage de maîtriser un terrain de combat des plus difficiles : le désert.

Les Français et les Américains ont déjà des forces spéciales et de renseignement, discrètes, sur le terrain. Le président français, François Hollande, va plaider à New York pour une intervention rapide au Mali. Paris et Washington savent à quel point il est suicidaire de laisser des forces djihadistes occuper cet immense territoire au cœur de l’Afrique. « Pour la première fois, Al-Qaïda a son propre pays », disait le Canadien Bob Fowler à Christiane Amanpour sur CNN il y a quelques semaines. « Un pays aussi grand que la France et la Belgique combinées ». 

Robert Fowler et Louis Guay, détenus 130 jours dans le désert par la bande de Mokhtar Belmokhtar, sont sans doute les Occidentaux qui connaissant le mieux ces combattants prêts à mourir pour étendre au plus grand nombre l’emprise d’un islam intégriste. Un islam complètement étranger aux musulmans d’Afrique de l’Ouest, qui sont généralement tolérants.

Au président malien, Dioncounda Traoré, qui dit que sa priorité est de négocier avec les forces qui occupent le nord du pays, Fowler répond, catégorique :  « Ce n’est pas possible de négocier la paix avec Al-Qaïda. On ne peut rien dire à ces hommes qui pourraient les faire changer d’idée, rien. »  L’ancien diplomate a consacré sa vie à la discussion comme mode de sortie de crise. Il est aujourd’hui convaincu que la seule façon de contrer l’avancée des djihadistes dans le Sahel, qu’ils convoitent de Dakar jusqu’à Mogadiscio, c’est en les combattant.


Invoquer la stabilité politique et économique pour redonner le pouvoir à un gouvernement usé, comme le fait La Presse vendredi matin en endossant Jean Charest, est un argument universel. En Angola, les alliés du régime de José Eduardo Dos Santos, au pouvoir depuis 33 ans, disent la même chose. 

Après 27 ans de guerre civile, le président sortant a reconstruit et relancé le pays, riche en pétrole, de façon spectaculaire : une croissance économique moyenne de 10 % depuis 10 ans, une des plus fortes de la planète. « Laissons-le continuer le beau travail », entend-on dans les chambres de commerce. 

Toute comparaison est toutefois boiteuse. Au Québec, on a beau se désoler de nos politiciens et dénoncer, avec raison, nos scandales de corruption, quand on se compare, on se console. Les Québécois ont le pouvoir, mardi, de changer de gouvernement. Les Angolais, eux, ne l’ont pas, même s’ils votent aujourd’hui. Le président Dos Santos sera réélu, malgré toute la corruption qui mine le développement économique du pays. Il restera au pouvoir. Car malgré un système démocratique sur papier, l’État angolais ne l’est pas encore. L’opposition continue d’être opprimée, souvent violemment écrasée.  

J’étais à Luanda en juin. Quelques centaines de vétérans manifestaient pour réclamer la pension qu’ils n’ont jamais reçue depuis la fin de la guerre civile, il y a 10 ans, malgré les 45 milliards de revenus du pétrole empochés annuellement par le gouvernement. Ces hommes ont permis au régime communiste de Dos Santos de combattre et de remporter une guerre sanglante contre des rebelles puissamment armés, et appuyés par les États-Unis et l’Afrique du Sud. Au lieu de les écouter, on leur a tiré dessus. Si on traite ainsi des alliés naturels du régime, imaginez le traitement réservé aux opposants. 

J’ai rencontré Luaty Beirao à sa sortie de prison, après une arrestation rocambolesque à l’aéroport de Lisbonne en juin. « C’était un piège », raconte l’opposant angolais dans un beau français chantant, appris pendant ses études à Paris. « Le gamin qui a fait l’enregistrement à Luanda s’est approché de moi pour me dire : « Il y a quelque chose, ils ont fait quelque chose dans ton bagage, fait attention. »  

L’économiste devenu rapeur allait en Europe pour une tournée de concerts. Après une dénonciation anonyme, des douaniers portugais trouvent un kilo de cocaïne planté dans sa bicyclette. « C’était pas possible que moi, j’avais mis ce gros paquet dans ma roue, c’était même pas dissimulé, c’était mis comme ça, à la con. C’était tellement mal fabriqué, c’était trop flagrant comme piège. Je suis sûr que le juge a trouvé que c’était scandaleux, il m’a remis en liberté en attendant le procès. »

Pourquoi aurait-on voulu piéger Luaty?  « Pour me mettre en prison, me faire taire à deux mois des élections, faire passer l’idée que, comment quelqu’un qui est un trafiquant de drogues peut avoir une opinion valide, crédible? »

Luaty est un des chefs de file des « indignés » angolais, ces jeunes qui ébranlent les murs du temple Dos Santos depuis mars 2011, inspirés par les révoltes populaires en Tunisie et en Égypte. Lors d’une manifestation, en mars dernier, des policiers en civil lui ont fracassé le crâne.

« J’aurais pu être mort avec ça, un coup dans la tête », dit-il en me montrant une cicatrice longue de 10 cm, sur le côté droit. « Mais je ne peux pas arrêter, je ne peux pas me taire par peur de mourir. Je préférerais qu’on me laisse vivre. Mais si la conséquence c’est aussi grave, on prend les risques, tous les jours. J’espère seulement planter une semence, qu’on puisse lui mettre un peu d’eau, et que ça puisse donner quelque chose, quoi. »

Malgré la campagne de répression, Luaty a organisé d’autres protestations, il y a deux semaines.
« Le mouvement des jeunes a creusé, depuis 18 mois, des trous dans la dure carapace du régime », déclarait-il à Reuters le 18 août. Et l’argument de la stabilité, de la croissance économique qu’on risquerait d’affaiblir en changeant de gouvernement?  « Pour moi, nous disait-il en juin, ces chiffres ne veulent rien dire, c’est bon pour impressionner les gens du business, mais ça ne contribue qu’à enrichir une petite bourgeoisie, ça ne se reflète pas dans la vie des gens communs. »

L’Angola, complètement dévasté il y a 10 ans, est maintenant un des pays les plus riches de l’Afrique, avec un revenu national brut (RNB) de  4874 $ par habitant. Mais l’écart entre riches et pauvres est aussi un des plus grands au monde. Cette cassure saute aux yeux dans la capitale. Le centre pullule de tours à condos de luxes, souvent vides, d’autoroutes flambant neuves qui ne suffisent déjà plus à un parc exponentiel de voitures rutilantes, pendant que deux millions d’Angolais s’empilent dans les bidonvilles autour de la ville, avec des chemins de terre à peine carrossables et un accès très limité à l’eau potable. 

« On a la paix depuis 10 ans, dit Luaty, mais on ne voit rien sauf ces dirigeants qui s’enrichissent, que des gratte-ciel que 98 % de la population ne va jamais mettre le pied dedans, ça sert à quoi, ça sert à qui? »

Les talibans du Sahara

Jeudi 12 juillet 2012 à 15 h 31 | | Pour me joindre

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J’ai eu une pensée terrible dimanche en voyant les images insoutenables de Najiba, une Afghane de 22 ans, à genoux dans la poussière. Un taliban debout juste à côté tire sur elle neuf coups de fusil à bout portant. La jeune femme s’écroule sous les applaudissements d’une centaine d’hommes criant « c’est la volonté d’Allah ». Le même jour, les pays de l’OTAN qui ont combattu les talibans, dont le Canada, annonçaient une nouvelle aide de 16 milliards à l’Afghanistan.

En voyant la vidéo qui a fait le tour du monde, je me suis dit spontanément : « Dommage que Najiba ne soit pas Malienne. » C’est terrible comme pensée. On ne doit pas comparer les souffrances des peuples. Les Afghans subissent les horreurs de la guerre depuis plus de 30 ans. Et si nos soldats ont fait reculer les talibans, pendant un temps, ces derniers ont clairement regagné beaucoup de terrain. Najiba a été massacrée à une heure de route de Kaboul, et son assassinat insensé mérite toute l’attention qu’il reçoit.

Pourquoi ne parle-t-on pas autant des atrocités que subissent les Maliennes tombées sous le joug d’islamistes lourdement armés qui occupent la moitié nord-est du Mali depuis le 2 avril? Depuis que ces djihadistes du désert ont commencé à détruire les mausolées de Tombouctou, il y a deux semaines, on s’émeut de la destruction de ces joyaux du patrimoine mondial de l’UNESCO. Tant mieux. Cela nous force enfin à regarder un peu du côté du Sahel. Mais encore faudrait-il regarder au-delà des mausolées.

Les images de ces guerriers d’Allah en train de détruire à coups de pioches et de massues un rare trésor de l’histoire africaine, de l’islam africain, sont tristes à pleurer. Cette destruction nous scandalise, à juste titre. Mais pourquoi fait-on si peu de cas des êtres humains qu’on tue juste à côté, des fillettes qu’on viole en public, des couples non mariés qu’on fouette presque à mort, de ces enfants que les islamistes d’Ansar Dine transforment en machine à tuer?

Les djihadistes du Sahel imposent un islam intégriste avec la même violence que leurs complices d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Ils combattent avec les mêmes moyens que d’autres rebelles africains : le viol collectif comme arme de guerre, les enfants comme chair à canon. Pourquoi dépenser des centaines de milliards de dollars à combattre les talibans et Al-Qaïda en Afghanistan et ne rien faire pour arrêter leurs frères africains?

Aujourd’hui, la France évoque pour la première fois une « probable » intervention étrangère au Mali. Les rebelles islamistes auront-ils réussi, en détruisant des joyaux du patrimoine mondial, à réveiller nos gouvernements, qui ne réagissent que si leur opinion publique crie au loup?

Mais si seules les forces de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) sont envoyées au Mali, l’intervention est vouée à l’échec. Ces guerriers du désert sont mieux équipés – merci à Kadhafi – que la plupart des armées nationales de la région. Et ils auront toujours l’avantage du terrain, le Sahara, dont ils connaissent toutes les pistes. Les armées de la France et des États-Unis sont celles qui connaissent le mieux cette immense région désertique qu’on surnomme désormais le « Sahelistan ».

L’autre Angola

Jeudi 21 juin 2012 à 10 h 13 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

L’Angola explose… de croissance. Depuis la fin d’une sanglante guerre civile, en 2002, le commerce du pétrole a supplanté celui des armes. Le vacarme des marteaux-piqueurs a remplacé celui des bombes. Luanda, la capitale de 6 millions d’habitants, est un vaste chantier. L’argent du pétrole et des diamants nourrit une croissance spectaculaire : 10 % en moyenne depuis 10 ans. Le FMI prévoit une croissance de 12 % en 2012. 

L’Angola, maintenant le deuxième producteur de pétrole en Afrique, serait sur le point de devancer le Nigeria. Mais les revenus du pétrole que touche le gouvernement, 45 milliards l’an passé (le vrai chiffre serait plus élevé), ne profitent pas encore aux pauvres. 

Tatiana Fernandez, une Portugaise au chômage, vient d’atterrir à Luanda, où l’attend un emploi bien rémunéré dans une agence de publicité. Nous la filmons dans la rue d’un quartier huppé, quand nous sommes apostrophés par des vendeurs angolais sur le trottoir : « Vous, les Blancs, on va vous tuer, vous volez nos emplois. » Le beau sourire de Tatiana se crispe, elle accélère le pas. La jeune mère se demande si elle a fait le bon choix. « L’Angola est un pays étrange », répète-t-elle, nettement sous le choc. 

La croissance du pays et des salaires alléchants attirent des milliers de travailleurs étrangers : 110 000 Portugais (les anciens colonisateurs), encore plus de Chinois. Arrivés ici, ils découvrent l’autre Angola.

Beaucoup de chômeurs angolais gagnent péniblement leur vie en vendant mille et une babioles en plein trafic, au milieu de voitures luxueuses qui leur roulent presque dessus. Leur agressivité, on la comprend un peu mieux quand on découvre où ils vivent. Plus de deux millions de personnes s’entassent dans les musseques autour de Luanda, ces bidonvilles qui rappellent les favelas brésiliennes.

Musseques signifie quartier rouge en kimbundu, rouge comme la terre utilisée pour construire les maisons aux toits de tôle. Beaucoup de secteurs n’ont pas d’électricité et ceux qui sont branchés subissent constamment des coupures. « On a de l’électricité quelques heures par jour, et on n’a pas d’eau courante », nous dit un professeur d’anglais au chômage. Et ici, les rues bétonnées sont inexistantes. Le contraste avec les nouvelles routes qu’on voit partout ailleurs en ville donne le vertige.  

Dix ans de croissance ont transformé la capitale, détruite par 27 ans de guerre civile, en ville moderne. La reconstruction est phénoménale. Les Portugais qui ont connu Luanda avant la guerre civile ne la reconnaissent pas. Le centre-ville colonial a pris des allures de Manhattan. Les gratte-ciel ont poussé par dizaines, les nouveaux quartiers s’étalent sur une banlieue qui n’en finit plus de s’étendre. 

Les pétrodollars sont visibles partout à Luanda, sauf dans les musseques. « Le gouvernement a bâti des écoles et des hôpitaux, mais on manque de professeurs, de médicaments, et notre mortalité infantile demeure une des plus élevées au monde », nous dit Elias Isaac, qui dirige une ONG de défense des droits de la personne. 22 % des enfants meurent avant d’avoir 5 ans. Le pays est riche, le gouvernement est très riche, mais plus de la moitié des Angolais vivent encore avec moins de 2 $ par jour. L’Angola est le seul pays en Afrique subsaharienne à avoir vu naître un mouvement « d’indignés ».  Et en cette année électorale, les manifestations sont violemment réprimées. 

Des coups de feu ont été tirés mercredi au centre-ville lors d’une manifestation de vétérans qui vivent dans une pauvreté extrême. Ils affirment n’avoir jamais rien reçu depuis la fin de la guerre et réclament une pension pour vieillir dignement. Le ministère de la Défense a fini par leur offrir 500 $US par mois. Les manifestants ont refusé. Dans la deuxième ville du monde pour ce qui est du coût de la vie (selon l’Enquête internationale Mercer 2012 sur le coût de la vie), où un hamburger coûte 20 $, cela ne paie même pas un logement misérable.

« Quand j’étais petite, raconte Tatiana, ma mère me disait « tu dois aller à l’université pour bien gagner ta vie ». Je suis diplômée depuis cinq ans, mais je n’ai pas de quoi payer un loyer ».

La jeune publicitaire de 26 ans s’est résignée, comme plus de 100 000 Portugais depuis cinq ans, à partir en Angola, une ancienne colonie portugaise en Afrique qui connaît une croissance spectaculaire. Une des nombreuses boutiques fermées à Lisbonne, dans un édifice qui ne trouve aucun locataire.  Une des nombreuses boutiques fermées à Lisbonne, dans un édifice qui ne trouve aucun locataire.

Au Portugal, le chômage chez les jeunes atteint 35 %, du jamais vu depuis 45 ans. Les banques, qui ont longtemps prêté de l’argent qu’elles n’avaient pas, ont fermé le robinet. La crise a déjà mis au chômage les deux tiers des travailleurs de la construction du pays, soit près de 400 000 personnes. Et poussé des dizaines de milliers de jeunes professionnels sur le chemin de l’exil. 

Tatiana a pris l’avion mardi matin pour Luanda le cœur gros, car elle laisse derrière elle son fils de 10 ans. « Je veux d’abord m’installer, lui trouver une bonne école, stabiliser ma situation, mais ce matin, j’aurais voulu le mettre dans ma valise, dit-elle la voix étouffée par les sanglots. J’aime mon pays, mais mon pays ne m’aime pas ».

Le caméraman de Radio-Canada Alfonse Mondello filme un complexe géant de logements à prix modiques, abandonné il y a deux ans à Lisbonne.Le caméraman de Radio-Canada Alfonse Mondello filme un complexe géant de logements à prix modiques, abandonné il y a deux ans à Lisbonne.

En Angola, Tatiana va toucher un salaire quatre fois supérieur et son employeur fournit la maison avec domestique. « Je ne veux pas partir, mais je crois que je serai heureuse là-bas, car même si les Angolais sont très pauvres, ils sourient. Ici, la vie est belle, mais les Portugais ne sourient plus ».

Un autre chantier à Lisbonne, suspendu depuis deux ans à cause de la crise économique qui frappe de plein fouet le secteur de la construction. Un autre chantier à Lisbonne, suspendu depuis deux ans à cause de la crise économique qui frappe de plein fouet le secteur de la construction.