Tous les billets publiés par Yanik Dumont Baron

À propos de Yanik Dumont Baron

Le journaliste Yanik Dumont Baron entre à la radio de Radio-Canada en 1999 à Vancouver. Il travaille ensuite pendant 10 ans à la station de Toronto, notamment comme correspondant aux affaires publiques et aux nouvelles nationales. Il s'est rendu dans 5 provinces pour couvrir l'actualité canadienne. Il a été dépêché dans de nombreux États américains. Il n'a pas encore vu l'Alaska, mais a fait des reportages au Mexique et en Amérique centrale. En 2013, il devient correspondant pour la radio à Washington. Suivez-le sur Twitter : @Ydb Ou écrivez-lui : yanikdb@radio-canada.ca

C’est du jamais-vu en un siècle : 16 hommes et une femme prétendent être le meilleur porte-étendard républicain pour la prochaine élection présidentielle, qui aura lieu dans plus de… 450 jours. Devant autant d’adversaires – certains mieux financés, mieux connus que d’autres – comment se faire remarquer?

  • Donald Trump, qui est premier dans les intentions de vote, y va de déclarations parfois corrosives et dénigre les « perdants ».
  • Jeb Bush est deuxième. Son nom de famille joue pour lui (ou contre lui, c’est selon).
  • Scott Walker est troisième. C’est un gouverneur dont la réputation conservatrice est bien établie.

Aucun des 14 autres n’atteint la barre de 10 % dans les intentions de vote. Pour se démarquer, il faut plus qu’un programme et des événements de campagne. Plusieurs misent sur l’originalité et une caméra vidéo. Voici les meilleurs efforts (jusqu’à présent) de trois sénateurs dans la course à l’investiture républicaine :

Ted Cruz montre des talents culinaires bien particuliers.

Voici la réponse de Lindsey Graham après que Donald Trump a rendu public son numéro de cellulaire.

Rand Paul cherche la meilleure façon de détruire une loi trop volumineuse et trop complexe à son goût.

Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, lors de son discours devant les délégués de l'AIPAC, lundi matin.

Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, lors de son discours devant les délégués de l’AIPAC, lundi matin.

En pleine campagne électorale chez lui, Benyamin Nétanyahou vient à Washington pour s’adresser aux élus américains. Le premier ministre d’Israël vient parler du nucléaire iranien. Une question qu’il juge critique à l’existence d’Israël. Cette visite est loin de passer inaperçue aux États-Unis et en Israël. Elle a été décriée, critiquée. Certains ont même appelé à son annulation. Beaucoup a été écrit depuis que ce discours a été annoncé en janvier. Voici quatre points à retenir.

1. LA CLAQUE AU VISAGE

« Jamais autant n’a été écrit sur un discours qui n’a pas été prononcé. » Benyamin Nétanyahou s’adressait, lundi, à un immense regroupement de juifs américains à Washington. Il voulait faire taire une partie de ceux qui lui reprochent d’avoir accepté de venir prononcer ce discours. C’est le président de la Chambre des représentants, le républicain John Boehner, qui a invité M. Nétanyahou. La Maison-Blanche n’aurait été informée de la visite du chef de l’État israélien que quelques heures avant le public. C’est une entorse au protocole qui est mal vue par bien des Américains.

« L’intention de mon discours n’est pas de manquer de respect envers le président Obama ou la présidence », assure Benyamin Nétanyahou. Si telles étaient vraiment ses intentions, il a été mal compris par la Maison-Blanche. Barack Obama demeure à quelques pas de l’hôtel où loge M. Nétanyahou, mais les deux chefs d’État ne vont pas se rencontrer. Le vice-président américain est à l’extérieur du pays. Joe Biden préside aussi le Sénat. La tradition veut qu’il soit assis derrière le chef d’État invité à présenter un discours au Congrès. Il n’y sera pas cette fois…

2. UN LIEN INDESTRUCTIBLE, MAIS PARTISAN

Benyamin Nétanyahou a aussi pris soin de répéter que l’appui américain à l’État d’Israël est une question qui transcende les divisions politiques. Le premier ministre croit que l’alliance entre les deux pays demeure forte parce qu’elle a été « défendue par les deux partis, et que ça doit rester ainsi ». Il veut éviter que son discours soit perçu comme une façon de s’attirer les faveurs des républicains, au détriment des démocrates.

Encore une fois, ses intentions semblent avoir été mal perçues. Le républicain qui a invité le premier ministre au Congrès a beau se défendre de vouloir faire de la partisanerie, plusieurs élus démocrates ont l’intention de ne pas assister au discours par solidarité avec leur président.

Oui, les Américains penchent toujours (et fortement) du côté d’Israël dans le conflit qui les oppose aux Palestiniens. Mais récemment, les démocrates se montrent moins ardents dans leur défense de l’État juif. De récents sondages montrent même une diminution de leur appui. Le sort des Palestiniens y est peut-être pour quelque chose. Les difficiles relations entre Nétanyahou et Obama aussi.

3. LES DIFFÉRENCES FONDAMENTALES

Six années à la Maison-Blanche, et Barack Obama n’a pas réussi à tisser des liens solides avec le premier ministre Nétanyahou. Les deux pays coopèrent toujours dans le domaine de la sécurité et à l’ONU, mais les deux chefs d’État ne s’entendent pas. Et ils ne se respecteraient pas vraiment. À un journaliste, un haut placé à la Maison-Blanche a même parlé de Nétanyahou comme d’un « chickenshit »!

Cette mésentente illustre probablement un manque d’affinité sur le plan personnel. Mais de grandes différences idéologiques séparent les deux dirigeants. De Washington, on voit d’un mauvais œil la politique des colonies juives en territoire contesté. L’administration Obama a aussi critiqué la construction d’une clôture de sécurité en Cisjordanie.

À Jérusalem, on ne comprend pas pourquoi le gouvernement américain négocie avec l’Iran une façon d’encadrer le développement de technologie nucléaire à des fins civiles. Nétanyahou le répète. Israël et les États-Unis s’entendent sur une chose : ils ne veulent pas que l’Iran développe l’arme nucléaire. La mésentente porte plutôt sur les façons d’y arriver. Obama préfère la voie diplomatique, et Nétanyahou, celle de la force et de la dissuasion.

4. LE DISCOURS VISE LES ÉLECTEURS ISRAÉLIENS

Benyamin Nétanyahou tente de se faire élire une quatrième fois comme premier ministre d’Israël. Il a précipité des élections, mais semble en difficulté, à deux semaines du vote. Son discours devant le Congrès américain lui offre une vaste tribune à laquelle ses adversaires n’ont pas accès. Cette tribune lui permet de projeter l’image d’un politicien qui n’hésite pas à se tenir debout. Qui n’hésite pas à défendre ses principes, même dans la controverse. Même chez celui avec qui il est en désaccord.

Ce n’est pas une coïncidence si M. Nétanyahou prononce son discours en fin d’avant-midi à Washington. Ce n’est pas à une heure de grande écoute pour les réseaux américains, mais ça tombe à temps pour les bulletins de fin de soirée à Jérusalem et Tel-Aviv!

Les visages de la rage

Samedi 13 décembre 2014 à 18 h 15 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Michael Brown. Eric Garner. Des noms devenus mots-clics. Des symboles pour une société qui remet en question le comportement de ses policiers devant des citoyens noirs. Mais la colère qui motive des centaines d’Américains à prendre la rue n’est pas née avec la mort de ces deux hommes. Elle vient d’une succession de morts tragiques, parfois insensées.

Il n’y a pas de statistiques fiables pour quantifier le nombre d’Américains tués par des forces de l’ordre. Un par jour? Deux? Moins que ça? Impossible de savoir, malgré des efforts louables.

Certains de ceux qui ont été tués menaçaient un policier. D’autres pas. Mais ils sont morts. Et beaucoup sont Afro-Américains. Ce qui fait qu’à chaque fois qu’un autre nom s’ajoute à la liste, la crainte d’une bonne partie des Américains est ravivée : que leur fils soit le suivant.

Il y a de fortes chances que ces parents inquiets aient « la conversation » avec leur fils. On m’en a beaucoup parlé à Ferguson l’été dernier. Oui, les parents de jeunes Afro-Américains parlent de condom ou de drogue avec leurs fils… Mais ils doivent aussi leur expliquer comment se comporter en présence d’un policier. Histoire de revenir vivant, explique cette vidéo.

Ce n’est pas la réalité des Américains blancs, ni celle de la plupart des Canadiens. Regardez la liste (probablement pas complète) des Afro-Américains tués par des policiers. Il y en a plus qu’un pour chaque mois de 2014. Elle est inspirée par le groupe NAACP qui lutte depuis longtemps pour l’avancement du droit des Afro-Américains. Vous pouvez lire davantage sur chacun (et remonter jusqu’en 1999!) ici.




Pourquoi Obama n’est pas allé à Ferguson

Vendredi 5 décembre 2014 à 17 h 08 | | Pour me joindre

Pour me joindre

New York, le 4 décembre : ces manifestants protestent au lendemain de la décision d'un grand jury de ne pas poursuivre un policier blanc responsable de la mort d'un père de famille noir, Eric Garner. Crédit : Getty Images/Kena Betancur

New York, le 4 décembre : ces manifestants protestent au lendemain de la décision d’un grand jury de ne pas poursuivre un policier blanc responsable de la mort d’un père de famille noir, Eric Garner. Crédit : Getty Images/Kena Betancur

Les États-Unis sont secoués par une vague de manifestations qui rappellent la colère raciale des années 60. La mort de Michael Brown à Ferguson, celle d’Eric Garner à New York et les autres qui n’ont ne sont pas encore devenus des mots clic… Autant de cris de ralliement pour des milliers d’Américains. Ceux qui jugent que la couleur de la peau fait encore une différence aux yeux de la loi. « Hands up don’t shoot! » est peut-être le premier cri d’un nouveau mouvement de revendication des droits civils qui passera à l’histoire.

Ces remous surviennent au moment où un premier président noir est à la tête des États-Unis. Mais Barack Obama a choisi de ne pas se placer à l’avant-scène. À écouter ses critiques, il semble même s’effacer, jouer un rôle trop discret. Relisez les commentaires de Barack Obama après les troubles à Ferguson, après les manifestations à New York. Il parle du besoin des manifestants d’exprimer leur colère, mais aussi du devoir de respecter l’ordre, de ne pas céder à la violence. Aucune envolée lyrique pour galvaniser la frustration. Aucun appel à la réforme. Aucune défense passionnée comme il l’a fait, par exemple, pour les droits des sans-papiers.

À Ferguson, ils sont nombreux à être amers. En 2008, le jeune Rasheen Aldridge voyait Barack Obama comme une idole, un symbole d’espoir et de changement. Et maintenant que les demandes de changements sont concrètes? « Les sentiments de 2008 n’étaient plus là quand je l’ai rencontré (à la Maison-Blanche, récemment, dans la foulée des manifestations à Ferguson). Je suis déçu », lance Rasheen Aldridge.

Certains penseurs afro-américains sont plus mordants. Militant et intellectuel, Cornel West dit que Ferguson signale la fin d’une période d’espoir pour les Afro-Américains. D’autres tournent en ridicule les suggestions du président pour répondre aux demandes de changements dans le système de justice (des caméras sur les uniformes, un meilleur entraînement des policiers). « La fin de sa présidence n’est rien d’autre qu’une proposition que tous les écoliers connaissent », explique l’écrivaine Margaret Kimberley.

 

 Source : Washington Post/ABC News poll
Source : Washington Post/ABC News poll

La déception des Afro-Américains est palpable. Mesurable. On peut supposer que Barack Obama lui-même est frustré par la situation. Ce n’est pas qu’il ne « veut » pas faire plus sur cette question, c’est qu’il ne « peut » pas. Dénoncer les mauvais traitements des Noirs serait contre-productif, explique l’auteur et journaliste Paul Waldman. « Dès qu’il exprime la moindre préoccupation envers un défi propre aux Afro-Américains, ou lorsqu’il reconnaît les effets persistants du racisme, il fait face à un contrecoup venimeux. »

C’est un constat qui semble venir de l’expérience. Souvenez-vous de l’ancien professeur d’université d’Obama arrêté à son domicile parce qu’il entrait par une fenêtre (sa porte d’entrée était bloquée). Les policiers croyaient qu’il s’agissait d’un cambriolage. Le président a lancé que les policiers avaient agi « stupidement ».

Il a aussi rappelé que les Noirs et les Latinos se font plus souvent arrêter que les Blancs. C’était en 2009, au début de la présidence d’Obama. Et les réactions ont été bien vives, surtout chez les conservateurs. « Dans un pays déchiré par les divisions raciales et politiques, souligne le journaliste Ezra Klein, approfondir ces divisions peut transformer des problèmes difficiles en problèmes impossibles. »

C’est probablement pour cela que le président n’est pas allé à Ferguson. L’apparition aurait été jugée trop délicate à la Maison-Blanche. Barack Obama a la cause à coeur, mais il ne veut pas gâcher la sauce avec un discours. C’est son  secrétaire à la Justice, aussi afro-américain, qui a été dépêché à Ferguson.

Ça ne veut pas dire que le président ne fait rien pour satisfaire aux cris de justice. Son département de la Justice étudie de près le comportement des policiers de Ferguson. Il a déjà convaincu ceux de Cleveland d’adopter une approche moins musclée.

Les propositions du président sont modestes, mais aussi réalistes. Bien des policiers aiment l’idée de porter des caméras vidéo. Même chose pour les méthodes qui visent à rétablir la confiance entre les policiers et ceux qu’ils doivent protéger. Barack Obama n’en a pas parlé dans un discours qui passera à l’histoire, mais ce qu’il suggère pourrait bien rallier les deux camps dans ce débat.

Que pensez-vous que le président pourrait faire de plus?

Au lendemain des élections de mi-mandat, le président Obama s'adresse à la presse.
Au lendemain des élections de mi-mandat, le président Obama s’adresse à la presse.

C’est en nombre record que les Américains n’ont pas voté aux élections de mi-mandat. C’est tout juste si un électeur sur trois a pris la peine de faire connaître ses choix. Les Américains n’aiment pas ce que font leurs représentants à Washington. Ils ne leur font pas confiance. Une méfiance – ou une indifférence – exprimée en ne faisant pas de détour vers un bureau de vote mardi dernier.

On estime que 3,7 milliards de dollars ont été injectés dans cette campagne de mi-mandat. C’est la plus coûteuse de l’histoire. C’est tellement d’argent, que plusieurs stations de télé n’avaient plus de place pour diffuser d’autres publicités. Un grand, très grand, feu d’artifice. Un spectacle qui n’a pas fait courir les foules.

Au lendemain d’une cuisante défaite pour son parti, Barack Obama a lancé aux spectateurs absents « qu’il les avait aussi entendus ». Selon le président, les Américains veulent que les élus travaillent aussi fort qu’eux. Il faut donc mettre fin à l’obstruction systématique d’un parti quand l’autre avance ses idées. Les républicains, le torse bombé par leur victoire, emploient aussi le même langage. Mais lisez entre les lignes, et vous conclurez probablement que ce sont des promesses faites avec les doigts croisés derrière le dos.

Dans un long point de presse au lendemain de la défaite, Barack Obama n’avait pas l’air d’un dirigeant penaud, qui vient de se faire réprimander. Pas du tout l’image d’un homme qui a compris qu’il doit changer sa façon de faire. Au contraire, il dit attendre les suggestions républicaines. Il répète des idées déjà écartées par ceux d’en face. La main du président est tendue, mais il n’avance pas.

En fait, le président est même provocateur. Il promet de signer sous peu un décret pour normaliser la présence aux États-Unis de millions de sans-papiers. La question a trop souvent été repoussée et Obama dit qu’il ne veut plus attendre. C’est une question très chère aux démocrates (leur électorat aime l’idée) et aussi très délicate pour les républicains (leur électorat déteste l’idée). « Quand vous jouez avec des allumettes, vous risquez de vous brûler », avertit l’un des dirigeants républicains, John Boehner.

Son collègue Mitch McConnell est aussi franc : si le président agit seul, il va tuer dans l’œuf les efforts de collaboration sur cette question. McConnell, c’est le politicien qui avait promis de tout faire pour assurer qu’Obama n’obtienne pas un second mandat, rappelle une collègue de CBC.

Les républicains campent aussi sur des positions qui irritent les démocrates. Ils parlent encore de tout faire pour miner la réforme du système d’assurance maladie, l’héritage du président Obama. Ces efforts vont assurément être bloqués par le veto présidentiel. Pas de branche d’olivier tendue, pas de geste de bonne volonté de la part des gagnants.

Regardez aussi les sujets mentionnés comme de possibles terrains d’entente : négociation de libre-échange, réforme fiscale… Ce sont des champs importants, mais qui ne sont pas exactement sur la liste des choses que les Américains discutent autour d’une bière ou d’un café. Comparez avec la liste des grands problèmes aux États-Unis : changements climatiques, inégalités économiques, dette gigantesque. Dans ces domaines, les deux partis conservent leurs visions distinctes.

C’est un peu comme si les deux partis se tendaient la main, sans vouloir franchir la distance qui les sépare. Après les feux d’artifice, le spectacle reprend sur cette grande scène qu’est Washington.

Me trouvez-vous trop peu optimiste?

L’Ebola et la peur

Lundi 20 octobre 2014 à 11 h 14 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Ce n’est pas à Dallas que j’ai vraiment mesuré combien l’Ebola fait peur. C’est en rentrant à Washington. Au Texas, dans la rue où habite une des infirmières malades, je m’attendais à des réactions un peu trop vives. Mais pas dans mon quartier, à quelques rues de chez moi.

La peur de l’Ebola a foutu en l’air les plans de déménagement d’un couple d’amis. Ils quittent Washington pour Seattle. Le plan original : la femme part avec leur enfant de 14 mois en avion. L’homme les rejoint en voiture avec leurs deux gros chiens et un chat.

Le plan post-Ebola : tout le monde dans une camionnette! Le bébé, les animaux et le couple se taperont 4500 km ensemble. Oui, la route plutôt que l’avion. L’enfer prévisible des longues heures avec un bébé inconfortable et bruyant.

Ce qui a bousillé leur plan, c’est l’infirmière qui a fait un aller-retour Dallas-Cleveland en avion pour aller se magasiner une robe de mariée. Elle n’aurait pas dû. Elle faisait un peu de fièvre. Elle a l’Ebola.

C’est la femme dans le couple qui a peur. Pour elle, mais surtout pour leur petit bout de chou. Ce n’est pas une cruche cette dame. Éduquée, ouverte, un boulot important au gouvernement fédéral. Mais elle a peur. La détermination de notre amie semble inébranlable. L’avion n’est plus sûr. Vraiment. Elle y croit au point de s’imposer 4500 km sur la route avec un bébé plutôt qu’un vol de moins de cinq heures. C’est comme si je croyais pouvoir gagner le million parce que j’utilise le même 25 ¢ pour gratter mon billet.

Elle n’est pas la seule à penser ainsi. Deux écoles d’Ohio ont fermé leurs portes une journée après avoir appris qu’un de leur employé s’était trouvé à bord de l’appareil qui a transporté l’infirmière maintenant malade. Ils n’étaient pas dans le même vol. Mais c’était le même appareil. Il a été nettoyé quatre fois, juste au cas.

Un spécialiste des maladies infectieuses du Nebraska appelle ça l’hystérie de l’Ebola. Au Washington Post, Mark Rupp a expliqué les probabilités qu’un élève contracte l’Ebola parce que quelqu’un autour de lui était dans le même avion que l’infirmière. Il faut que l’infirmière ait été contagieuse, qu’elle ait contaminé l’appareil, que le virus se soit transmis sur une surface, qu’une autre personne ait été en contact avec cette surface infectée, qu’elle ait été contaminée et qu’elle le transmette immédiatement à un enfant. Conclusion : « C’est improbable, improbable, improbable, improbable et impossible, impossible. »

Vous pensez que ce genre d’argument peut convaincre mon amie? Ou d’autres parents? Ça ne marche pas. (Voyez combien le voyage de cette infirmière a perturbé les classes au Texas.) Ce n’est plus rationnel rendu là, mais instinctif. Défensif. Irrationnel.

ebola__45507

Source : Live Action Safety

Je comprends les parents de s’inquiéter pour leurs enfants. J’en ai deux, que je veux protéger des moindres microbes. Et attention : ce couple semble être dans la minorité. Autour de moi, la plupart semblent comprendre que c’est dur de choper cette maladie-là. Mais là peur (l’hystérie?) est alimentée par les médias qui versent dans le sensationnalisme, les politiciens qui dramatisent.

J’ai un dernier argument pour tenter de convaincre notre amie de prendre l’avion vers Seattle. Vous vous souvenez d’Eric Duncan, le Libérien qui a amené l’Ebola à Dallas? Il n’a contaminé que deux personnes : deux femmes qui l’ont soigné. Pas les passagers des avions qui l’ont transporté de l’Afrique vers Dallas. Pas sa blonde ou ceux avec qui il a partagé un appartement quand il était malade. Deux femmes dévouées à l’aider à survivre.

La vie d’Obama en danger?

Mercredi 1 octobre 2014 à 14 h 18 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Oubliez les films d’Hollywood. Pas besoin d’entraîner un commando de mercenaires, de lancer des explosifs d’un avion pour pénétrer dans la demeure du plus puissant politicien de la planète. Il suffit d’être assez en forme pour sauter une clôture et de courir un peu plus de 60 mètres sur le gazon.

Il semble que les agents de sécurité ne courent pas bien vite. Que les chiens de garde demeurent en laisse. Que les tireurs d’élite n’appuient pas sur la gâchette. La porte d’entrée principale? Elle n’est pas verrouillée. Du moins, elle ne l’était pas. Jusqu’à ce qu’un ancien combattant fasse voler en éclat le mythe de la Maison-Blanche comme d’une forteresse gardée par des chevaliers invincibles.

La caricature du NY Daily reprend les insinuations  d'un élu : la Maison-Blanche serait-elle mieux protégée par une firme privée?

La caricature du NY Daily reprend les insinuations d’un élu : la Maison-Blanche serait-elle mieux protégée par une firme privée?

Remarquez, l’armure des chevaliers du Service secret était déjà bien amochée. Des agents ont sollicité des prostituées, d’autres ont trop bu, même à quelques heures d’un quart de travail. La liste est longue, et ne compte pas que des failles individuelles.

Il y a aussi des bévues opérationnelles. Le genre de faille qui pourrait coûter la vie au président. Ce sont des secrets maintenant publics, parce que depuis quelques jours le Service secret subit une sorte de supplice de la goutte. Des révélations quasi quotidiennes qui remettent sérieusement en question les capacités de l’agence. Parmi celles-ci :

  • En 2011, le Service secret met quatre jours à confirmer que sept balles ont atteint la Maison-Blanche. L’une des filles du président était à l’intérieur. C’est une domestique qui a remarqué l’impact des balles.
  • Omar Gonzalez, le sixième à avoir sauté la clôture de la Maison-Blanche cette année, a été appréhendé dans un salon protocolaire de la demeure. Semble-t-il par un agent qui n’était pas en service. Un hasard. Le Service secret a d’abord laissé entendre qu’il avait été appréhendé « après être entré par les portes du portique nord ».
  • Le mois dernier, un vigile armé (avec un passé criminel violent) a été autorisé à prendre le même ascenseur que le président.

Des révélations qui laissent bien des Américains nerveux, choqués. Le Service secret mène des « opérations crackerjack », lance un chroniqueur du New York Times. Il semble que l’agence soit « brouillonne (sloppy), paresseuse, imprudente », dit un commentateur de renom. Bien sûr, la situation fournit un bon matériel aux humoristes. Au-delà de la dérision, il y a des questions importantes liées au terrorisme, à la sécurité nationale.

La directrice du Service secret n’a pas réussi à rassurer les Américains. Devant les élus, Julia Pierson parle de problèmes opérationnels et promet une révision des pratiques. Mais les récentes révélations mènent vers un problème plus grand. Un problème au sein même du Service secret.

« Quelque chose est pourri. La vie du président est en danger », lance Ronald Kessler, l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Service secret. Il dénonce une culture d’intimidation, souligne que le moral des troupes est bien bas, que les agents travaillent trop, manquent de repos. Il cite d’ailleurs un de ces agents, qui veut garder l’anonymat : « Si vous osez rapporter quelque chose de mauvais, on va se moquer de vous. »

Au Congrès, le démocrate Ellijah Cummings s’inquiète parce que des agents préfèrent lancer des alertes de manière anonyme, plutôt que de rapporter les problèmes à leurs supérieurs. « Si vous menez une agence dans laquelle les gens ne vous donnent pas l’information pour bien faire les choses, comment savez-vous où sont les problèmes? »

La responsable du Service secret n’a pas vraiment parlé de cela. Pourtant, elle a justement été embauchée, il y a 18 mois, pour redresser une agence déjà malmenée. Aujourd’hui, peu d’élus lui font confiance.  Elle ne semble pas non plus avoir la confiance du premier concerné, le président des États-Unis. Il vient d’accepter sa démission.

Réveiller le guerrier las des combats

Mercredi 10 septembre 2014 à 15 h 29 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Les combattants de l'EI poursuivent leur progression en Irak (juin 2014). Photo : REUTERS/Stringer

Les combattants de l’EI poursuivent leur progression en Irak (juin 2014). Photo : REUTERS/Stringer

Il n’a fallu que quelques jours pour qu’un vent guerrier, belliqueux, souffle sur la Maison-Blanche et l’ensemble du Congrès. C’est l’impact de deux vidéos montrant la décapitation d’otages américains. Barbare, moyenâgeux, dégoûtant. Les qualificatifs ne suffisent pas pour décrire l’horreur qu’ont connue deux journalistes, venus témoigner des difficultés des citoyens de cette partie du monde.

La diffusion de ces images représente « une erreur stratégique géante », disent certains. Une erreur, parce que ces images ont choqué, réveillé les Américains. Eux qui tentaient d’oublier les coûteuses aventures militaires d’Irak et d’Afghanistan. Mon collègue Christian Latreille en parlait récemment : les Américains veulent que leur pays en fasse bien plus contre ces extrémistes.

Jetez un oeil aux récents sondages. Ils montrent aussi que les Américains ont peur. Peur comme jamais depuis les attentats de septembre 2001. Peur de ces djihadistes qui veulent former un califat, peur d’une attaque en sol américain.

C’est peut-être une erreur stratégique ou alors une provocation calculée des extrémistes sunnites. Peu importe, ils ont fait peur à un géant militaire. Un géant nostalgique de sa puissance et de son influence de jadis. Les Américains retournent donc sur le sentier de la guerre, mais peut-être à reculons. L’idéologie de ces extrémistes « c’est tellement répugnant et mauvais », lance Jerry Hanaver, un retraité du New Hampshire. « Si la guerre est vraiment nécessaire et méritée, alors, être tanné de la guerre n’est plus une raison pour ne pas la faire. » « C’est difficile, souligne Christine Hall, aussi du New Hampshire. Une partie de moi pense qu’on ne doit pas être le gendarme du monde. Mais si on ne l’est pas, qui le sera? »

Les cyniques peuvent demander si Washington aurait réagi autrement si tout cela ne s’était pas produit si près d’une importante campagne électorale. Les démocrates pourraient perdre le contrôle du Sénat en novembre. Leur président est impopulaire. Ce conflit peut lui donner l’occasion de redorer son blason.

Ferguson : en mémoire de Michael Brown

Dimanche 24 août 2014 à 6 h 47 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Photo : Yanik Dumont Baron

Photo : Yanik Dumont Baron

C’est un dessin d’enfant qui avertit les passants. « Ralentissez », lance l’affiche un peu défraîchie, sur laquelle on a dessiné le triangle jaune qui symbolise un passage pour piétons. Ou peut-être que le pictogramme dans le triangle représente un homme noir gisant par terre. Mort.

C’est là où Michael Brown a été abattu le 9 août. « C’est Ground Zero », explique une résidente.

Le calme est surprenant, et l’ambiance solennelle. Funèbre. L’asphalte est encore souillé de sang, noirci.

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

Entre deux bornes orange, sur la ligne jaune qui sépare les voies, un monument à la mémoire de celui qu’on surnommait le Gentle Giant (gentil géant). Regarder ce monument, c’est se forcer à s’arrêter, à réfléchir et à s’émouvoir.

Le jeune homme de 18 ans est mort en public. Il a été abattu en plein jour, tombé au milieu d’une rue qui traverse un complexe de petits édifices à logements. Son corps est resté de longues heures au centre de cet univers. Comme s’il avait été abattu sur une place publique. « Exécuté », disent ses proches.

Michael Brown est peut-être mort parce qu’il s’en prenait à un policier. Peu importe, sa mort a crevé un abcès. « We are Mike Brown! », scande la foule à Ferguson. Le sous-texte : ce qui lui est arrivé pourrait nous arriver. Une vie brusquement interrompue. Des espoirs que ses parents doivent maintenant effacer.

Il y a de nombreux enfants parmi les manifestants. Il y a bien des adolescents, bien sûr, mais aussi de jeunes enfants et des bébés. Leur présence est peut-être pratique (pas de gardienne disponible), mais aussi symbolique. Vont-ils grandir dans des circonstances semblables? Ou meilleures, plus équitables?

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

Certains de ses jeunes ont laissé des notes à l’endroit où la vie de Michael Brown s’est arrêtée. Il y a aussi bien des animaux en peluche, plusieurs ballons qui se dégonflent doucement, des tournesols et des dizaines de roses. Des fleurs maintenant fanées. Elles disparaîtront bientôt si on ne les enlève pas avant.

Avec le temps, cette petite section d’une rue résidentielle finira par reprendre les airs d’avant le 9 août 2014. Le souvenir de Michael Brown, lui, pourrait bien avoir marqué une génération.

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

Des collages en mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

Le privilège de ne pas être Noir

Jeudi 21 août 2014 à 17 h 35 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Nous quittons Ferguson la tête pleine d’images, de slogans et de cris. Une semaine sur une avenue de banlieue, soudainement propulsée au cœur de l’actualité mondiale. En quelques jours, Ferguson est devenu un de ces symboles désormais associés à la longue et difficile lutte pour l’égalité raciale.

Dans les premières de ces longues heures, à peu près tout le monde avait une histoire à raconter. Un moment où leur vie aurait pu prendre un tournant semblable à celle de Michael Brown. Attention : je ne prétends pas savoir pourquoi un policier blanc a tiré au moins six balles en direction d’un jeune Noir non armé. C’est à la justice de tenter de comprendre comment cela est arrivé. Je parle de ces craintes qui semblent bien ancrées chez de nombreux Afro-Américains, car la couleur de leur peau incite à la méfiance, à l’indifférence, à la violence.

L'endroit où Michael Brown a été tué à Ferguson, au Missouri
L’endroit où Michael Brown a été tué à Ferguson, au Missouri

Des craintes maintenant incarnées par Michael Brown. Et aussi par un autre jeune Noir de St. Louis, abattu par deux policiers une dizaine de jours plus tard. Kajieme Powell avait un couteau dans la main, selon les policiers. Les agents ont eu peur. La vidéo où on le voit tomber sous les balles est troublante. Non seulement elle montre un homme mourir… Mais la rapidité à laquelle les policiers ont tiré donne froid dans le dos. Auraient-ils pu agir autrement? Tirer une dizaine de balles était-elle la seule option pour assurer leur sécurité?

Ce dont il a été moins question dans cette histoire, c’est des craintes des Blancs. J’ai entre autres souvenir de cet ex-maire de Ferguson. Un type bien, qui aime visiblement sa ville, mais triste de voir sa réputation changer du jour au lendemain. Nous l’avons croisé dans un café, où tous les clients étaient blancs. Ce n’est pas à l’autre bout de la ville, mais à trois minutes en voiture de l’endroit où Michael Brown a été tué.

L’ex-maire ne comprend pas la colère de l’avenue West Florissant. Il ne voit pas de profilage racial dans le comportement des policiers (une force en majorité blanche pour une ville à majorité noire). Il a de bons arguments pour expliquer pourquoi les Noirs sont beaucoup plus souvent arrêtés que les Blancs pour des infractions mineures au code de la sécurité routière. Des craintes, il n’en a pas. Et il n’est pas le seul à penser ainsi. Regardez les sondages d’opinion faits après la mort de Michael Brown.

>>> À consulter : Lire la colère à Ferguson en 18 pancartes

Bien des Américains blancs croient qu’on fait trop de place à la question raciale dans cette affaire. Comme si on voyait seulement un policier qui a tué un jeune dans des circonstances pas claires. Pas un autre exemple d’indifférence pour la vie d’une personne à la couleur de peau différente.

La mort de Michael Brown a bien sûr touché de nombreux Blancs. Plusieurs ont crié leur colère sur l’avenue West Florissant. D’autres ont trouvé le courage de dénoncer ce qu’ils voient comme un « privilège de Blanc ».

Il y a ce journaliste qui cherche à expliquer à son fils que « différentes règles s’appliquent » aux Noirs et aux Blancs. Non, les Blancs n’ont pas à lever les mains lorsqu’un policier les approche, écrit-il… « Ce n’est pas correct, mais c’est la vérité. »

Matt Zoller Seitz raconte aussi s’être battu avec un Latino-Américain. C’est lui qui a donné le premier coup. Mais c’est l’autre qui s’est retrouvé menotté. Au Blanc, le policier offrait la possibilité de déposer des accusations contre son agresseur (en fait, l’agressé)…

Un message laissé sur le lieu du drame de Ferguson : « Les cris ne cessent pas seulement parce que nous avons arrêté d'écouter... »
Un message laissé sur le lieu du drame de Ferguson : « Les pleurs ne cessent pas seulement parce que nous avons arrêté d’écouter… »

Il y a aussi cette mère qui voit la couleur pâle de la peau de ses trois garçons comme un écran protecteur. On ne les suit pas dans un commerce pour s’assurer qu’ils ne volent pas. On ne les soupçonnera pas d’avoir volé une luxueuse voiture qui est en fait la leur…

Cette mère sait qu’elle n’a pas (ou si peu) à s’inquiéter qu’un policier décharge son arme dans le corps d’un de ses fils. Elle parle du privilège d’avoir la peau blanche aux États-Unis. Un privilège qui vient avec un incroyable fardeau : celui d’ouvrir les yeux de ses enfants à cette réalité.

Sans cela, écrit-elle, ses enfants pourraient être ceux qui appuieront sur la gâchette.