Je me souviens de ces élections surréalistes au Liberia, en 1997. Charles Taylor, un chef de guerre déjà soupçonné des pires atrocités, était candidat à la présidence. Son slogan électoral : « Il a tué mon père, il a tué ma mère, mais je vais voter pour Charles Taylor. » Le criminel « avoué » avait remporté 75 % des suffrages. C’est en tant que chef d’État, pour lequel on déroulait le tapis rouge dans les capitales du monde, qu’il a continué de commettre ses crimes. Bilan en Sierra Leone seulement, le pays voisin : 120 000 morts, des dizaines de milliers d’amputés, des dizaines de milliers de personnes violées.
Les troupes de Taylor au Liberia et les rebelles qu’il armait en Sierra Leone, en échange du contrôle des mines de diamants, allaient de village en village tuer, couper des bras, des jambes, violer des filles, des garçons, des vieillardes. La simple lecture des 11 chefs d’accusation qui pesaient contre lui pour ses crimes en Sierra Leone donne froid dans le dos. Charles Taylor, qui avait plaidé non-coupable, a écouté sans émotion le verdict rendu le 26 avril. C’est le premier ancien chef d’État reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
Dieu merci, se dit-on aujourd’hui, ses victimes ne sont pas mortes en vain. Le numéro un de l’ONU, Ban Ki-moon, parle d’une condamnation « historique », y voyant « un signal fort adressé à tous les dirigeants qu’ils sont et seront tenus pour responsables de leurs actes ». Vraiment? Omar El-Béchir, le président soudanais, a été accusé en 2009 par la Cour pénale internationale de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide au Darfour. Il a été réélu en 2010, sans que la « communauté internationale » ne lève le petit doigt.
Depuis que la CPI a lancé un mandat d’arrêt international, Omar El-Béchir a visité l’Égypte, le Qatar, le Tchad, Djibouti, le Kenya, la Chine, et il vient de se rendre en Irak pour une réunion de la Ligue arabe. Bagdad a indiqué que « la protection du président Béchir serait garantie à 100 % à l’instar de celle de tous les invités au sommet ».
L’homme vient de déclarer la guerre au Soudan du Sud, disant vouloir « éliminer ces insectes ». (« The main goal is to liberate ourselves from those insects and curb them totally. ») Les récents affrontements à la frontière du Soudan du Sud, où la dernière guerre civile a tué 2 millions de personnes, ont fait ces derniers mois presque autant de morts qu’en Syrie. La Ligue arabe, celle qui condamne la Syrie, ne dit rien (la Ligue arabe, tout comme l’Union africaine, ne reconnaît pas l’autorité de la CPI).
Omar El-Béchir va-t-il arrêter de bombarder des enfants innocents, ce qu’il fait en ce moment même, parce que Charles Taylor a été condamné à La Haye? Pourquoi est-ce si difficile de procéder à son arrestation? Charles Taylor avait été accusé en 2003, puis arrêté en 2006, livré par le gouvernement du Nigeria en échange d’une faveur obscure. Faudra-t-il corrompre un « allié » du Soudan, que l’homme fort de Khartoum aime visiter, pour que la justice internationale mette la main sur El-Béchir?
















