Tous les billets publiés par Sophie Langlois

À propos de Sophie Langlois

D’abord journaliste pour Enjeux, Sophie Langlois se consacre ensuite aux nouvelles économiques pour la télévision de Radio-Canada. Son enquête sur le scandale de Cinar lui a valu le prix Judith-Jasmin en 2000. Elle travaille comme correspondante parlementaire pendant plus de cinq ans. En août 2007, elle devient la correspondante de Radio-Canada pour l’Afrique. Elle nous fait découvrir non seulement les conflits qui ravagent le continent noir, mais aussi le quotidien de 800 millions d'Africains. Visitez le carnet de Sophie Langlois

Chef d’État et criminel de guerre

Jeudi 26 avril 2012 à 16 h 51 | | Pour me joindre

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Je me souviens de ces élections surréalistes au Liberia, en 1997. Charles Taylor, un chef de guerre déjà soupçonné des pires atrocités, était candidat à la présidence. Son slogan électoral : « Il a tué mon père, il a tué ma mère, mais je vais voter pour Charles Taylor. » Le criminel « avoué » avait remporté 75 % des suffrages. C’est en tant que chef d’État, pour lequel on déroulait le tapis rouge dans les capitales du monde, qu’il a continué de commettre ses crimes. Bilan en Sierra Leone seulement, le pays voisin : 120 000 morts, des dizaines de milliers d’amputés, des dizaines de milliers de personnes violées.  

Les troupes de Taylor au Liberia et les rebelles qu’il armait en Sierra Leone, en échange du contrôle des mines de diamants, allaient de village en village tuer, couper des bras, des jambes, violer des filles, des garçons, des vieillardes. La simple lecture des 11 chefs d’accusation qui pesaient contre lui pour ses crimes en Sierra Leone donne froid dans le dos. Charles Taylor, qui avait plaidé non-coupable, a écouté sans émotion le verdict rendu le 26 avril. C’est le premier ancien chef d’État reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. 

Dieu merci, se dit-on aujourd’hui, ses victimes ne sont pas mortes en vain. Le numéro un de l’ONU, Ban Ki-moon, parle d’une condamnation « historique », y voyant « un signal fort adressé à tous les dirigeants qu’ils sont et seront tenus pour responsables de leurs actes ». Vraiment? Omar El-Béchir, le président soudanais, a été accusé en 2009 par la Cour pénale internationale de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide au Darfour. Il a été réélu en 2010, sans que la « communauté internationale » ne lève le petit doigt. 

Depuis que la CPI a lancé un mandat d’arrêt international, Omar El-Béchir a visité l’Égypte, le Qatar, le Tchad, Djibouti, le Kenya, la Chine, et il vient de se rendre en Irak pour une réunion de la Ligue arabe. Bagdad a indiqué que « la protection du président Béchir serait garantie à 100 % à l’instar de celle de tous les invités au sommet ».

L’homme vient de déclarer la guerre au Soudan du Sud, disant vouloir « éliminer ces insectes ». (« The main goal is to liberate ourselves from those insects and curb them totally. ») Les récents affrontements à la frontière du Soudan du Sud, où la dernière guerre civile a tué 2 millions de personnes, ont fait ces derniers mois presque autant de morts qu’en Syrie. La Ligue arabe, celle qui condamne la Syrie, ne dit rien (la Ligue arabe, tout comme l’Union africaine, ne reconnaît pas l’autorité de la CPI).

Omar El-Béchir va-t-il arrêter de bombarder des enfants innocents, ce qu’il fait en ce moment même, parce que Charles Taylor a été condamné à La Haye? Pourquoi est-ce si difficile de procéder à son arrestation? Charles Taylor avait été accusé en 2003, puis arrêté en 2006, livré par le gouvernement du Nigeria en échange d’une faveur obscure. Faudra-t-il corrompre un « allié » du Soudan, que l’homme fort de Khartoum aime visiter, pour que la justice internationale mette la main sur El-Béchir?

Al-Qaïda à Tombouctou

Mercredi 4 avril 2012 à 12 h 43 | | Pour me joindre

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Les Maliens sont de bons musulmans, croyants et pratiquants. Mais ils préfèrent, de loin, le boubou coloré au niqab austère. Les musulmans de l’Afrique noire pratiquent en général un islam tolérant, étranger à celui prôné par des rebelles islamistes qui contrôlent, depuis le 2 avril, presque tout le nord du pays.

Des rebelles touaregs et des factions islamistes ont conquis les deux tiers du territoire malien en moins de deux semaines, avec l’appui lourdement armé d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). 

Tombouctou est tombée lundi aux mains de ces rebelles qui disent vouloir imposer la charia plus qu’un gouvernement national touareg. Tombouctou est une ville historique, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO. L’organisme rappelle aux nouveaux hommes forts de la ville leur « obligation internationale de sauvegarder les merveilles architecturales que sont les grandes mosquées de Djingareyber, de Sankoré et de Sidi Yahia ». « Les 16 cimetières et les mausolées sont essentiels à la préservation de l’identité du peuple malien et de notre patrimoine universel », déclare la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova.

Les musulmans de la ville mythique vivent depuis mardi dans un autre islam. « Ils veulent que la charia soit appliquée, dit un habitant de Tombouctou interviewé par France 2. Que les gens respectent strictement les règles de la religion. » Le journaliste poursuit : « D’autres témoignages parlent de menaces de couper la main des voleurs, de voiler totalement les femmes. » 

Les Maliennes sont pieuses, mais elles se couvrent à leur façon. Elles portent de beaux boubous taillés dans de magnifiques tissus, qu’elles fabriquent souvent elles-mêmes. Les pagnes des Maliennes, véritables artistes de la teinture, sont réputés dans toute l’Afrique de l’Ouest. Leurs boubous devraient aussi être déclarés joyau patrimonial à protéger.

Maintenant que « la perle du désert », un patrimoine mondial, est en cause, nous allons peut-être nous éveiller au drame qui se joue au Mali depuis janvier. Peut-être.

Depuis trois mois, plus de 200 000 Maliens ont dû fuir les combats, leur maison, leur village, pour aller se réfugier dans des camps au-delà des frontières, en Mauritanie, en Algérie, au Niger et au Burkina Faso. Des pays, comme le Mali, qui subissent déjà une épouvantable crise alimentaire due à une des plus graves sécheresses des dernières décennies dans le Sahel. Selon Oxfam, un million d’enfants de moins de 5 ans sont menacés par la faim. Toutes les ONG sur place disent que si rien n’est fait maintenant, une famine aussi grave que celle qui sévit dans la Corne de l’Afrique va frapper le Sahel. 

Les Maliens souffrent aussi de voir en lambeaux leur jeune démocratie, jusqu’ici montrée en exemple. De jeunes officiers subalternes, fatigués de combattre les mains vides, ont pris le pouvoir par la force le 21 mars. Ils ont renversé un président démocratiquement élu, corrompu sans doute, mais dûment élu, qui s’apprêtait à quitter volontairement le pouvoir.  

Les putschistes n’ont pas trouvé de quoi mieux combattre la rébellion, les magasins de l’armée étant vides partout. « Les hommes de rang ont le sentiment d’être les souffre-douleur dans une situation où, véritable gangrène, les officiers supérieurs se seraient enrichis en n’utilisant pas comme prévu les fonds destinés à l’achat des équipements », m’écrit de Bamako le président de la Société internationale pour les droits de l’homme au Mali, Guindo Moumouni.

Trop occupés à défendre leur pouvoir illégitime dans la capitale, les militaires ont, depuis deux semaines, perdu toutes les batailles dans le nord. Ils ont renversé un gouvernement qui était, selon eux, incapable de défendre l’intégrité du territoire malien.

Or, le ministre français de la Coopération, Henri de Raincour, déclare : « Je ne vois aucun secteur géographique sur lequel l’armée malienne serait susceptible de stopper l’avancée des rebelles. » Son collègue Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, ajoute : « Alors que certains rebelles pourraient se contenter du contrôle des territoires du nord, d’autres, avec AQMI, pourraient s’emparer de l’ensemble du territoire malien pour en faire une république islamiste. »

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Le Sénégal est un pays fascinant. Quand on descend de l’avion à Dakar, notre premier contact avec le pays est brutal. À la sortie de l’aéroport, des hordes de petits trafiquants harcèlent les nouveaux arrivants. Il est presque impossible de se rendre aux taxis sans se faire bousculer, houspiller. Ils crient tous « halis », mot qui signifie « argent » en wolof, la principale langue locale.

Ces scènes se répètent dans le marché Sandaga, au centre-ville, que beaucoup de touristes évitent à cause du harcèlement. Je n’ai connu ce phénomène dans aucun autre pays africain. Les Sénégalais sont réputés comme étant des négociateurs acharnés. Ils peuvent marchander des sandales à 50 ¢ pendant des heures, en quête perpétuelle du franc à faire.

Ce sont aussi les Africains les plus fiers que j’ai rencontrés. Fiers et orgueilleux. Ils aiment dire que leur vote n’est pas à vendre. C’est un paradoxe. Peut-on, d’un côté, être prêt aux pires bassesses pour acheter un mouton au rabais à la Tabaski et, de l’autre, refuser de se faire acheter par le candidat le plus offrant?

Les Sénégalais ont la réputation d’être les plus grands démocrates d’Afrique de l’Ouest, avec les Ghanéens. Depuis l’indépendance, c’est le seul pays de la région à n’avoir connu ni coup d’État ni guerre civile. Les deux premiers présidents ont su quitter leur poste avant que l’usure du pouvoir ne devienne destructrice. En 2000, Abdou Diouf avait élégamment accepté sa défaite face à Abdoulaye Wade. Le président sortant, qui a 85 ans, aura-t-il la même sagesse?

Les Sénégalais ont confiance en leur système électoral, qui a fait ses preuves dans le passé. Le premier tour, le 26 février, leur a donné raison. Le « vieux », comme le surnomment les Sénégalais, était convaincu d’être réélu dès le premier tour, mais il n’a récolté que 35 % des suffrages, seulement 8 % de plus que son rival Macky Sall. Comme tous les candidats de l’opposition appuient maintenant son ancien premier ministre, Wade n’a, en théorie, aucune chance de gagner. Mais le donner perdant d’avance serait bien mal connaître les Sénégalais, toujours prêts à négocier. Et mal connaître le fin renard qu’est Abdoulaye Wade, toujours un grand stratège politique, même s’il a semblé déconnecté de la réalité ces dernières années.

N’empêche, le vieux politicien commence à sentir les effluves de la défaite. Abdoulaye Wade se fait menaçant et prédit le chaos s’il n’est pas réélu, titre le quotidien dakarois Rewmi. Le président prédit une paralysie financière du Sénégal, le non-paiement des fonctionnaires, sans oublier une économie à genoux si toutefois les Sénégalais ne le reconduisent pas à la tête du Sénégal.

La valse des valises de billets, déjà présentes en 2007, a repris depuis quelques semaines. Les Sénégalais résistent à leur façon à la corruption électorale. « Si un homme politique vous offre 10 $, prenez-les. S’il vous offre du riz, prenez-en. Mais s’il veut acheter votre carte d’électeur, dites non », conseille le chanteur sénégalais Ousmane « Ouza » Diallo dans son dernier vidéoclip, Le vote.

« Ce que je dis dans cette chanson, c’est : « Prenez autant d’argent qu’il vous plaira. De toute façon, c’est l’argent des contribuables », explique-t-il au quotidien sénégalais Le Matin. Mais une fois dans l’isoloir, pensez aux gens et à l’avenir du pays plus qu’à l’argent qu’ils vous ont donné. »

D’après des anecdotes recueillies auprès d’électeurs, poursuit Le Matin, des hommes transportant des valises de billets ont proposé de l’argent à des Sénégalais en échange de leur carte d’électeur. Un observateur de l’ONU a également dit soupçonner l’existence de telles pratiques.

Le dimanche 25 mars 2012, 5,3 millions de Sénégalais sont appelés aux urnes. Espérons qu’ils sauront préserver leur titre de « grands démocrates », en dépit des petits cadeaux qu’ils auront acceptés.

L’hiver arabe

Mardi 14 février 2012 à 9 h 58 | | Pour me joindre

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Qu’est-ce qui peut bien pousser des millions de jeunes à descendre dans la rue, à défier des régimes qui ne tolèrent pas la dissidence, à affronter des tirs à balles réelles, voire des tirs de roquettes? C’est la question principale qui motive notre dossier spécial sur la jeunesse arabe

Quand Michel Labrecque et moi avons soumis nos projets, en janvier 2011, Ben Ali était encore au pouvoir en Tunisie et les Égyptiens n’avaient pas encore commencé à rêver de liberté. 

Je proposais d’aller en Algérie pour tenter de comprendre l’étouffement des jeunes Algériens, qui ont été les premiers à s’immoler par le feu et à provoquer des émeutes, contre la vie chère, notamment. Michel souhaitait aller voir comment les jeunes musulmans apprivoisent le fossé entre tradition et modernité, aux Émirats arabes unis, notamment.   

Quelques jours après le dépôt de nos projets, les Tunisiens renversaient Ben Ali. Les Égyptiens allaient suivre leur exemple de près. Je ne suis donc pas allée en Algérie, mais en Égypte, trois fois depuis janvier 2011. Michel a été détourné de Dubaï pour aller plutôt à la rencontre de la jeunesse tunisienne et marocaine (reportage diffusé à Dimanche magazine le 26 février 2012).

Nos reportages racontent les rêves, les combats, les désillusions, les inquiétudes de ces jeunes qui ont renversé ou ébranlé des régimes tout puissants et l’espoir qui refuse de mourir, malgré les reculs.

En Égypte, les révolutionnaires, en plus de réclamer le départ d’Hosni Moubarak, avaient trois rêves : pain, liberté et justice sociale. Un an plus tard, ils ont plus de liberté de parole, mais le pain est encore plus rare qu’avant et la justice demeure inféodée au régime militaire, encore au pouvoir.

L’étouffement économique est le premier à avoir poussé les jeunes Égyptiens sous les roues des tanks, avant l’étouffement idéologique ou religieux. Parce qu’ils sont encore au chômage, la faim au ventre, une majorité d’Égyptiens semble avoir déchanté de la révolution (le samedi 11 février 2012, un an après la chute de Moubarak, la place Tahrir était presque vide).  Cela est encore plus vrai dans le cas des coptes, la minorité chrétienne en Égypte, dont la persécution s’est intensifiée depuis le départ de Moubarak. 

 

La nouvelle liberté d’expression et de presse en Égypte, encore limitée mais tout de même extraordinaire en comparaison avec l’ère Moubarak, n’a pas éteint la colère des révolutionnaires. Ils ont l’impression d’avoir été trahis par les Frères musulmans, camarades de combat sur la place Tahrir jusqu’à la chute d’Hosni Moubarak, devenus des complices du régime militaire, selon eux.

Beaucoup de libéraux en Égypte croient que l’armée et les Frères musulmans ont fait un pacte pour partager le pouvoir. Des élections organisées trop rapidement ont forcément favorisé le seul groupe organisé au pays : les islamistes. Les partis des Frères musulmans et des salafistes ont remporté 71 % des suffrages aux élections parlementaires. Mais l’armée continue de contrôler les pouvoirs exécutif et judiciaire.  

La poudrière égyptienne demeure explosive (écouter l’analyse diffusée à Désautels). D’un côté, une majorité silencieuse fatiguée de la violence, qui subit le ralentissement économique provoqué par les images de violence, l’instabilité politique et la montée des islamistes (voir le reportage de Jean-François Lépine sur le tourisme à Une heure sur terre).

De l’autre, une bande très solidaire de jeunes idéalistes qui ont l’impression de s’être fait voler leur révolution et qui deviennent, à chaque nouvelle répression, plus déterminés à rester dans la rue pour contrer les abus du régime militaire et les abus appréhendés des islamistes, qui devraient tôt ou tard assumer les pleins pouvoirs.

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Rami n’avait jamais réussi à monter sur scène avec sa guitare avant la révolution égyptienne. Il est devenu une star en composant une chanson avec les slogans de la place Tahrir. Sa notoriété nouvelle lui a valu d’être torturé en mars, après avoir été arrêté, avec 200 autres jeunes, pour avoir manifesté pacifiquement contre le pouvoir militaire. Bienvenue dans l’Égypte post-Moubarak!

« Les 200 qui ont été traités et maltraités comme moi (le 9 mars), on est tous sortis de prison avec la volonté ferme de mettre à nu le vrai visage de l’armée. Pour nous, ça a été l’étincelle qui nous a permis de déclencher la vraie révolution », nous disait Rami la semaine dernière, au Caire.

Rami Essam montre les marques de la torture infligée par des militaires pendant 4 heures : coups de barre de fer, tête enfouie dans la sable, électrocution.

Pour Rami Essam et les milliers de révolutionnaires qui occupent à nouveau la place Tahrir depuis mardi, le 25 janvier n’est pas un anniversaire à célébrer. Ils sont à nouveau dans la rue pour dénoncer les abus de pouvoir, l’intimidation, les arrestations abusives, les répressions violentes, la torture qui persistent depuis le départ d’Hosni Moubarak. Ces jeunes qui sont encore prêts à mourir pour libérer l’Égypte ont l’impression de s’être fait voler leur révolution.

Par les militaires et les Frères musulmans, qui auraient fait un pacte pour partager le pouvoir après un scrutin trop rapide, qui favorisait forcément le seul groupe organisé du pays. Les partis islamistes, qui ont récolté plus de 70 % des suffrages lors des récentes élections législatives, ont très peu dénoncé les abus de pouvoir des militaires. « Après 18 jours, la révolution aurait pu avancer sur un chemin rapide pour que nos demandes soient réalisées, mais malheureusement la révolution a été détournée, le trajet à parcourir reste très long », dit le musicien de 24 ans.

Malgré les reculs et les doutes, l’Égypte ne sera plus jamais comme avant. La révolution a libéré la parole, et l’intimidation n’a plus de prise sur des citoyens trop longtemps étouffés, terrorisés. « Si la révolution n’avait pas eu lieu, je ne serais pas reconnu artistiquement comme je le suis maintenant, dit Rami. Je serais toujours en train de souffrir dans l’ombre. Le seul acquis de la révolution c’est que le peuple ose maintenant dire non, le mur de la peur entre le peuple et le régime est cassé. »

Les 18 jours de manifestations qui ont fait tomber le dictateur Moubarak il y a un an ont transformé les esprits. Les Égyptiens ont pris conscience du pouvoir de leur parole collective et depuis, ils manifestent tous les jours pour réclamer leurs droits. Un changement de mentalité collective aussi radical et subit ne peut que naitre d’un choc révolutionnaire.

« On peut freiner la révolution, mais elle ne peut être vaincue », me disait le poète Abdul Rahman Youssef sur le bord du Nil la semaine dernière. L’homme de télé qui était banni des médias égyptiens depuis 2004 a maintenant son émission d’information quotidienne à la télé privée.

Découvrez Abdul, Rami, Samira et Viviane à l’émission Une heure sur terre le 10 février à 21 h.

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Samira Ibrahim / Crédit: Sophie Langlois

Samira porte son hijab rose fuchsia comme une provocation. Son sourire éclatant comme un défi. Cette jeune Égyptienne de 25 ans vient de remporter une victoire extraordinaire contre la toute puissante armée égyptienne. La Cour ordonne à l’armée de ne plus procéder à des « tests de virginité » forcés.

Samira et 17 autres jeunes femmes arrêtées en mars parce qu’elles manifestaient à la place Tahrir, au Caire, ont subi cet étrange test. « Pour que des vierges ne puissent nous accuser de viols », a prétendu l’armée. « Pour mieux violer les femmes qui ne le sont pas », ont répliqué les organismes de défense des droits, pour qui ces tests sont une forme de torture et de violence sexuelle.

Quand on lui demande ce qui s’est passé en prison, Samira nous renvoie à son témoignage sur YouTube. Elle y raconte, parfois en pleurs, comment on l’a traitée de pute, rouée de coups de souliers au visage, battue toute la nuit, déshabillée de force devant des hommes. Elle craque quand elle décrit cette humiliation.

« Je voulais mourir, je souhaitais avoir une crise cardiaque, j’enviais ceux qui avaient été tués. » Puis elle décrit les électrochocs pour lui écarter les jambes, la pénétration digitale qui confirme qu’elle est toujours « une jeune fille » et non une « prostituée ». « C’était un docteur, mais, qu’a-t-il examiné pendant cinq minutes? Ce n’était qu’humiliation, les officiers nous insultaient et riaient. C’était comme une compétition pour trouver la pire insulte. Ils voulaient nous briser, pour qu’on ne pense même plus à protester contre l’oppression. »  

Mais l’humiliation et les souffrances qu’elle a subies aux mains des militaires ont plutôt nourri la colère et la détermination de Samira. Elle décide de poursuivre l’armée pour qu’aucune autre Égyptienne ne subisse le même supplice. Aussi, elle est désormais convaincue que les militaires n’appuient pas la révolution, mais veulent l’écraser.

En prison, elle avait été surprise de voir sur les murs une toute nouvelle photo d’Hosni Moubarak. Quand elle demande pourquoi la photo du président déchu est encore là, on la frappe à nouveau et on lui crache au visage : « Vous ne l’aimez pas, mais nous on l’aime, c’est notre président. » Un ancien garde présidentiel rencontré au Caire en novembre avait renchéri : « Tant que Moubarak sera en vie, la révolution sera en danger. »

Cette décision de la Cour est un formidable pied de nez à l’armée égyptienne, qui mène le pays à coups de matraques et de tortures depuis 60 ans. Cette cause révèle à quel point la chute d’Hosni Moubarak n’a pas mis fin aux vieilles méthodes. Les militaires continuent de gouverner par la force et l’intimidation. Grâce à l’incroyable courage de Samira, maintenant, tout le monde sait. 

L’histoire de Samira illustre aussi que, malgré les revers et les reculs, la révolution égyptienne avance, tranquillement. Beaucoup d’Égyptiens n’ont plus peur. C’est le cas de Samira et des milliers de jeunes qui continuent de manifester à la place Tahrir et ailleurs au pays. Chaque nouveau torturé qui sort de prison semble renforcer la volonté des révolutionnaires, qui ont juré de ne plus quitter la place Tahrir tant que l’armée ne cédera pas le pouvoir aux civils élus par le peuple. 

 

 

L’équipe d’Une heure sur terre a rencontré Samira Ibrahim au Caire en novembre et doit la retrouver chez elle en Haute-Égypte en janvier. Voyez son portrait et celui d’autres jeunes Égyptiens à l’émission le 10 février.

 

Graffiti près de la cour militaire où a été entendue la cause de Samira contre l'armée. / Crédit: Sophie Langlois

Traduction :  Une fille (Aliaa Magda Elmahdy, à gauche) pose nue sur le web et tout le monde en parle.  Une autre fille (Samira Ibrahim, à droite) est déshabillée de force par des militaires pour subir un test de virginité et personne n’en parle.

L’effet ivoirien

Mardi 8 novembre 2011 à 14 h 58 | | Pour me joindre

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Le scénario sanglant des élections en Côte d’Ivoire plane sur le scrutin du 28 novembre en République démocratique du Congo. Le président de la RDC, Joseph Kabila, rejette ce parallèle et, c’est vrai, il a pris les mesures pour ne pas marcher dans les traces de Laurent Gbagbo.  

Le président congolais a modifié la Constitution pour éliminer le deuxième tour des présidentielles qui permet aux forces de l’opposition de s’unir derrière un seul candidat. Et il n’a pas invité l’ONU à superviser le vote.  

Les dirigeants africains ont tiré des leçons de la crise ivoirienne, mais pas celles qu’on aurait pu souhaiter. Après avoir vu l’ex-président ivoirien s’accrocher au pouvoir après une « victoire » contestée, de nombreux présidents africains en quête d’une réélection s’arrangent plus que jamais pour la gagner de façon incontestable.       

Le sort tragique de Laurent Gbagbo n’a pas convaincu les chefs d’État de la nécessité de respecter la volonté du peuple exprimée dans les urnes. Depuis un an, on les a plutôt vus modifier les règles électorales ou les ignorer, afin d’augmenter leurs chances de réélection, ou de carrément garantir leur victoire. 

Le drame ivoirien, au lieu de décourager la magouille, semble avoir multiplié les mascarades électorales sur le continent.

Paul Biya, président du Cameroun depuis 30 ans, a été réélu en octobre, après avoir modifié la Constitution qui limitait à deux les mandats présidentiels. Les résultats officiels lui donnent 77 % des suffrages, mais le scrutin a été entaché d’irrégularités.   

Au Sénégal, le président Abdoulaye Wade a d’abord modifié la Constitution pour pouvoir solliciter un troisième mandat. Puis, en juin, il a voulu de nouveau modifier la loi fondamentale pour permettre aux Sénégalais d’élire un président et un vice-président sur la base d’un « ticket » qui, pour l’emporter, n’avait qu’à recueillir 25 % des suffrages au premier tour.

Wade souhaitait se présenter avec son fils Karim, devenu l’homme fort du gouvernement après avoir perdu les élections à la mairie de Dakar. Des émeutes ont forcé le président sénégalais à abandonner son projet. Mais la colère populaire n’empêche pas le président de 85 ans, un ancien opposant historique qui a fait de la prison, de déployer tous les moyens de l’État et des Mourides, la plus riche confrérie musulmane du pays, pour remporter les présidentielles de février 2012.   

En RDC, Joseph Kabila n’a pas encore l’usure du pouvoir de ses homologues sénégalais et camerounais. Va-t-il utiliser les mêmes vieilles méthodes pour se maintenir au pouvoir?  Dans ce pays encore déchiré par 15 ans de guerre, la plus meurtrière depuis la Deuxième Guerre mondiale avec plus de 5 millions de morts, la magouille électorale est explosive. Les « forces » de l’opposition sont, dans certaines régions, encore armées. 

Plusieurs personnes ont été blessées samedi à Lubumbashi, la capitale du Katanga, lors d’affrontements entre partisans de partis adverses qui s’attaquaient à coups de couteaux et de machettes.

« La tension monte aux quatre coins de la République démocratique du Congo à trois semaines des élections présidentielles et législatives. Les principales villes du pays connaissent de violents affrontements », lisait-on dimanche dans un blogue du Courrier international. « Depuis plusieurs mois, les ONG présentes sur place tirent la sonnette d’alarme et craignent une généralisation des violences. Le risque d’un scénario à « l’ivoirienne » plane sur le scrutin, dans ce pays encore très instable. »

Si la poudrière congolaise explose à nouveau, on se demandera à quoi servent les 20 000 Casques bleus de l’ONU qui « assurent la paix » dans le pays depuis 10 ans. Il faudra se souvenir que l’ONU a étroitement supervisé les élections en Côte d’Ivoire, et cela n’a empêché ni le dérapage postélectoral ni les massacres.

Jeune tue jeunes

Vendredi 14 octobre 2011 à 12 h 06 | | Pour me joindre

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Soupe populaire à Mogadiscio. Photo : Sophie Langlois

 

En Somalie, le seul espoir des enfants qui survivent à la famine est d’étudier et d’obtenir une bourse pour sortir du pays. La semaine dernière, le kamikaze qui s’est fait exploser à Mogadiscio cherchait précisément à anéantir cet espoir. 

Bashar Abdullahi Nur était au volant d’un camion bourré d’explosifs. En plus de se suicider, il a tué 82 personnes et en a blessé gravement plus de 110. La majorité des victimes était de jeunes étudiants faisant la file pour savoir s’ils avaient obtenu une bourse turque. La liste des « heureux élus » venait d’être affichée au mur du ministère de l’Éducation.  

 « Nur voulait avant tout tuer ces étudiants qui voulaient quitter leur pays, dévasté pas des décennies de guerre civile, pour aller étudier en Turquie grâce à des bourses de scolarité », lit-on sur Magharebia.com.

Ce qu’on apprend ces derniers jours sur le jeune kamikaze somalien donne froid dans le dos. Dans un enregistrement qui lui a été attribué et qui a été diffusé dans les médias somaliens, Nur explique que ces étudiants étaient coupables, selon lui, d’aller étudier sur des terres étrangères où ils seraient soumis à l’influence des « infidèles » et d’idées laïques, au lieu de mener le djihad pour défendre les musulmans somaliens.

« [L'étudiant] s’éveille le matin, part à la faculté, étudie et accepte ce que lui dit l’infidèle, tandis qu’on massacre des musulmans », avait-il expliqué, ajoutant que le dessein de cette opération était de « plaire à Dieu ». — Magharebia.com.

Il est impossible de vivre en Somalie sans accumuler une somme inimaginable de souffrances, de souvenirs d’horreur. Le kamikaze et les jeunes Somaliens qu’il a tués avaient sans doute tous beaucoup souffert. Ses victimes s’étaient accrochées, pour survivre, à l’espoir d’une vie meilleure au-delà des frontières de la guerre. Nur, lui, s’est accroché à l’espoir d’une vie meilleure après la mort.

À ne pas manquer, à l’émission Désautels le 14 octobre, un reportage sur l’école qui sert de rempart à la guerre en Somalie.

Des soldats au stade nouvellement conquis des rebelles Al-Shabab. Photo : Sophie Langlois

 
 

Vue de Mogadiscio d'une fenêtre du Parlement. Photo : Sophie Langlois

 

Le caméraman Gilbert Drouin prend des images de l'entrée du Parlement somalien. Photo : Sophie Langlois

 

L'inauguration d'un marché à Mogadiscio. Photo : Sophie Langlois

 

Une rue près du marché Bakaara, à Mogadiscio. Photo : Sophie Langlois

 

Abdirizak Hassan, un boutiquier du marché Bakaara, à Mogadiscio. Photo : Sophie Langlois

 

Une boutique abandonnée à Mogadiscio. Photo : Sophie Langlois

 

Une rue de Mogadiscio près du principal hôpital de la ville. Photo : Sophie Langlois

 

 

Des enfants dans un camp de déplacés de Mogadiscio. Photo : Sophie Langlois