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À propos de Alexandra Szacka

Alexandra Szacka mène une carrière journalistique depuis plus de 20 ans, d'abord à Radio-Québec, puis à Radio-Canada. Elle est reporter pendant plusieurs années aux émissions Enjeux et Zone libre. Elle coordonne le bureau des réseaux français de Radio-Canada à New York. Elle est ensuite correspondante en Russie de 2007 à 2010. Elle y a notamment couvert la guerre en Géorgie et les élections en Iran. Elle a aussi brossé un portrait inédit de la Tchétchénie. Depuis l’automne 2010, elle est correspondante pour l’Europe. Visitez le carnet d'Alexandra Szacka

La télévision ukrainienne joue en boucle les images des funérailles qui se succèdent. Les funérailles de l’« escadron du ciel ». C’est comme ça qu’ils appellent ceux qui sont tombés la semaine dernière et dont la mort a marqué la fin du régime Ianoukovitch.

Se succèdent leurs biographies, leurs photos. La plupart étaient jeunes, très jeunes, des étudiants, des ouvriers de la construction. Presque tous sont morts d’une balle dans la tête ou au cou, l’œuvre d’un tireur embusqué sur un des toits entourant la place de l’Indépendance.

La place Maïdan commence petit à petit à se vider. Il reste des montagnes de fleurs, des milliers de lampions et les pavés arrachés. Et quelques dizaines de jeunes, casque vert vissé sur la tête et accoutrement simili militaire hétéroclite, dont des protège-genoux et protège-coudes noirs, « trophées de guerre » pris sur les hommes des forces spéciales honnies, les « Birkout », démobilisés manu militari après les combats de la semaine dernière.

Ces jeunes, c’est l’« autodéfense de Maïdan ». Eux sont loin d’être démobilisés. On les voit un peu partout dans la ville de Kiev, foulard jaune autour du cou et carte plastifiée sur la poitrine où il est écrit en cyrillique « samoabarona », autodéfense. Ils dirigent le trafic au côté de la police, surveillent l’entrée de la Banque centrale et de la Présidence toujours vides.

Plusieurs dizaines entourent l’édifice du Parlement où se trouve, depuis samedi, le centre du pouvoir ukrainien. Ils surveillent leurs députés qui eux votent presque sans interruption… de la destitution du président Ianoukovitch à la dissolution de Birkout, en passant par le retour à la constitution de 2004 et à la nomination du nouveau président par intérim, nouveau ministre de l’Intérieur et, dans quelques heures, nouveau gouvernement au grand complet.

Le nouveau président par intérim annonce ses couleurs : l’Ukraine reprendra immédiatement le chemin de l’Europe. Les gardes populaires écoutent les débats retransmis par haut-parleurs, applaudissent, discutent, se réchauffent autour des vieux barils rouillés à l’intérieur desquels les flammes sont un rappel. Il y a moins d’une semaine, c’est leur chère place de l’Indépendance qui brûlait. Aujourd’hui, l’avenir est un peu moins incertain, mais à peine.

« Si les Russes envoient leurs troupes, on va défendre Kiev », dit Oleg, 27 ans, ouvrier de la construction qui a lâché son travail pour s’enrôler dans l’autodéfense il y a deux mois déjà. À voir l’arme dont il dispose, un grand bâton de bois, il y a comme un doute. C’est que Moscou se fait menaçante. Le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, l’a dit, il ne reconnaît pas ce pouvoir qui s’est emparé de l’Ukraine par la force, ne respectant aucunement l’accord de la semaine dernière, l’accord que l’envoyé spécial de Vladimir Poutine a pourtant refusé de signer.

Le ton monte, la Russie menace de sanctions économiques. L’ours russe se réveille de son sommeil hivernal. Pourtant il a fait un beau rêve : Sotchi et ses Jeux olympiques d’hiver. Vladimir Poutine peut être fier. La première place au podium des médailles, des Jeux grandioses. Il a gagné son pari olympique, mais a perdu l’Ukraine. Son réveil risque d’être brutal.

Que s’est-il passé? N’avait-il pas promis 15 milliards de dollars en novembre dernier pour aider l’économie ukrainienne au bord de la banqueroute et pour détourner Kiev de son projet de partenariat avec l’Union européenne?

Dimanche soir, moins de 48 heures après la fuite de Ianoukovitch, un orateur-surprise s’est adressé à la foule de Maïdan, Mikhaïl Saakashvili, ancien président de la Géorgie et ancienne bête noire du Kremlin. En ukrainien, il a lancé aux milliers de gens toujours massés malgré le froid : « Le cœur de l’Europe bat aujourd’hui non pas à Bruxelles, à Berlin ou à Paris, mais ici, à Kiev! »

C’était le soir de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques. Au travers des feux d’artifice, Vladimir Poutine ne l’a peut-être pas entendu. Mais j’ai comme un doute…

Crise en Syrie : la France s’impose

mercredi 28 novembre 2012 à 21 h 50 | | Pour me joindre

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La France veut continuer à jouer un rôle-clé avec les rebelles du régime syrien :

Fin juin 2011, place de la Bastille, à Paris. Dans un bus à deux étages, la loge VIP improvisée spécialement pour l’occasion accueille quelques ministres du gouvernement du Québec et autres invités de marque. L’occasion est festive : le Québec prend la Bastille, un spectacle de musique de chez nous animé par notre collègue Monique Giroux. 

Dans la foule, un homme et sa femme se fraient un chemin, montent discrètement au second étage. Lui, plutôt frêle, pas très grand, l’air d’un intellectuel, d’un notaire de province diront certains, il est souriant. Elle, d’une beauté cinématographique, calme et très sérieuse. Ils serrent quelques mains, mais passent presque totalement inaperçus. Je m’approche. C’est François Hollande et sa compagne, Valérie Trierweiler. Ils ont aimablement répondu à l’invitation de la Délégation générale du Québec. Il est candidat à la primaire socialiste, parmi ceux qu’on connaît le moins. C’est un vague ancien secrétaire général du parti.

La majorité des ministres et dignitaires présents ignorent sans doute qui il est, et le couple reste plutôt à l’écart. Ils écoutent le spectacle. Nous échangeons quelques mots. « Monsieur Hollande, j’aimerais faire votre portrait pour la télévision canadienne. » Il sourit, aimable. « Mais bien sûr, sans problème, dit-il. Nous échangeons nos cartes de visite. Appelez- moi après les vacances, fin août, je serai à Paris. » J’étais à mille lieues de me douter que je venais de rencontrer celui qui moins d’un an plus tard serait président de la République.

Ce qui fut dit fut fait. Pendant la primaire, nous avons suivi François Hollande toute une journée, lors d’un voyage dans la ville de Tours. Dans le train, nous avions fait l’erreur de prendre des billets première classe. Ce n’est pas tellement le style de François Hollande. Il voyage, du moins il voyageait, en deuxième. Courtois, facile d’approche, expliquant aux trois journalistes présents, sans s’impatienter et souvent avec beaucoup d’humour, ses objectifs, ses rêves, sa stratégie. Un président normal? Mettez-en!

Dans la ville de Tours, c’est la course folle. De rassemblement en visite d’école, de rencontre avec des élus locaux en conférence de presse improvisée, le candidat Hollande est égal à lui-même. Trois choses me frappent.

Certains le disent terne et ennuyant, il est plutôt d’une drôlerie digne d’un humoriste. On le dit inconnu du grand public, il a l’air de connaître tout le monde. Il s’arrête à moult reprises pour un brin de causette. Et j’ai rarement vu un politicien aussi présent avec chacun de ses interlocuteurs. Finalement, sa détermination semble trancher avec l’histoire qu’on lui connaît, celle de l’homme qui cède toujours sa place, de celui qu’on traite de mou, de flou, de « Flanby » (du nom d’un dessert local, quelque chose entre le flan et le jello), de celui dont l’heure de gloire ne vient jamais parce que d’autres passent avant.

On n’a qu’à penser à 2007. Il voulait être candidat. Il a laissé sa place à la mère de ses quatre enfants, Ségolène Royal, avec le résultat que l’on sait. Mais lui, qui depuis tout petit rêve d’être président, sait que son heure est venue.

Dans l’interview qu’il m’accorde, à Tours, je lui pose la question : « Jusqu’à quel point voulez-vous être président? » « Pas au point de renoncer à mes convictions », me répond-il. Et il répond avec le même sérieux à la question bien plus légère : « Comment avez-vous fait pour réussir votre régime (il a perdu 10 kilos quand il a décidé de se lancer dans la course à l’Élysée)?» « En renonçant à tout ce que j’aime, mais ça valait la peine », a-t-il dit, nullement offusqué.

Il ne répondra pas à toutes les questions. Est-il d’accord avec le général de Gaulle et son ex-compagne, Ségolène Royal? Est-il pour un Québec libre? « Ségolène s’est fait piéger, dit-il, sans rien perdre de son amabilité, mais moi je suis pour qu’on entretienne de bonnes relations et avec le Québec et avec le Canada. Vous savez, mon fils vient de faire un stage dans un hôpital de Montréal et j’aime beaucoup le Québec. »

Plusieurs mois plus tard, trois jours avant le premier tour de la présidentielle, notre équipe se présente à son QG de campagne question de sentir un peu l’atmosphère. Nous avons rendez-vous avec un de ses porte-parole. En arrivant, celui-ci nous invite à rejoindre François Hollande dans son bureau. « Quand il a su que c’était la télévision canadienne, il a tenu à vous rencontrer en personne », nous dit-il. 

Après tous ces mois de campagne, je rencontre un François Hollande inchangé, toujours aussi souriant, répondant à toutes les questions comme un bon élève. « La force du gentil » est le sous-titre d’une de ses nombreuses biographies qui viennent de paraître. On ne saurait mieux dire.

Nous parlons de sa stratégie d’entre deux tours, des attaques virulentes qu’il a dû essuyer durant toute la campagne. J’hésite à lui poser la question : « On dit que votre campagne est terne, que vous êtes terne… » Je sais qu’il me répondra ce qu’il a déjà répondu à d’autres : « Mais je ne vous demande pas de m’épouser. La politique, ça n’a pas à être flamboyant. On a déjà tellement souffert de cette dérive personnelle, par cette exhibition permanente. »

François who? se demande-t-on aujourd’hui dans de nombreuses capitales dans le monde.

Je l’ai revu place de la Bastille, la nuit du 6 mai. La boucle était bouclée. Il venait d’être élu président de la République. Une foule innombrable l’acclamait.

François Hollande, un président normal.

Le candidat Sarkozy

vendredi 3 février 2012 à 15 h 51 | | Pour me joindre

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« Qu’est-ce qu’on vous souhaite en 2012 de la part des Canadiens, Monsieur le Président? »

Un peu surpris par ma question, Nicolas Sarkozy hésite un tantinet et reste évasif… « Les Canadiens, les Canadiens… Ce sont de grands amis, de grands alliés… Et puis il y a le Québec! » Il s’arrête sec, ayant peut-être à l’esprit le piège dans lequel est tombée sa rivale de 2007, Ségolène Royal qui, questionnée sur une éventuelle indépendance du Québec, s’y était montrée spontanément favorable.

Depuis près d’une heure, dans les salons de l’Élysée, le président prend un bain de foule. Pas n’importe quelle foule : les 200 journalistes français et étrangers venus entendre ses vœux du Nouvel An s’agglutinent maintenant autour de lui. Il discute ferme, rit, prend plaisir à invectiver les uns et à chouchouter les autres. Il est décontracté, bien dans son élément, sans l’ombre du fameux « casse-toi, pauvre con » qu’il avait lancé, il y a quelques années, à un de ses détracteurs refusant de lui serrer la main lors d’une foire agricole.

C’est qu’il a beaucoup appris, Nicolas Sarkozy, depuis qu’il est entré à l’Élysée il y a 5 ans. Et il n’hésite pas à le dire, les journalistes y sont pour beaucoup. Et c’est un véritable « je vous aime, moi non plus » qu’il leur a « fredonné » en guise de vœux. « La seule façon de progresser, c’est se faire critiquer, et là, je dois vous dire merci, j’ai été servi », a-t-il lancé vers l’assistance.

« Il y a encore beaucoup de passion dans le vieux couple que nous formons, vous et moi », a poursuivi le président. Les journalistes présents, dont plusieurs n’hésitent pas à le malmener quotidiennement dans leurs publications respectives, n’ont pu faire autrement qu’acquiescer quand il a dit : « La vitalité d’une démocratie repose en grande partie sur la liberté de la presse, même quand elle se trompe… Et imaginez l’ennui d’un pays où la presse ne se tromperait pas! »

La référence à la presse qui le donne perdant à l’élection présidentielle du printemps prochain ne pouvait être plus claire. « Je vous souhaite une année 2012 où on ne s’ennuiera pas vous et moi… Je vous assure, 2012 ne vous décevra pas », a conclu Nicolas Sarkozy avant de descendre discuter dans la salle.

La rencontre entre Alexandra Szacka et Nicolas Sarkozy

Toujours pas officiellement candidat à sa propre succession, Sarkozy fait languir la presse, les Français et son propre parti, l’UMP, où les troupes commencent à s’impatienter. Au plus bas dans les sondages, près de neuf points derrière son principal rival, le socialiste François Hollande, le président laisse courir toute sorte de bruits… Il envisagerait sérieusement la défaite, il serait déprimé, il attendrait le tout dernier moment, soit le 16 mars, pour se présenter. Les journalistes multiplient les astuces pour lui faire cracher le morceau, sans succès.

Mais encore, je tente aussi ma chance : « Si les Canadiens sont de grands amis, Monsieur le Président, qu’est-ce qu’ils devraient vous souhaiter pour 2012? »

« La même chose que Stephen Harper! » Yes, j’ai ma réponse! Je pousse ma chance : « Avec la même majorité? » (nos systèmes électoraux sont différents, mais qu’importe). « Oui », répond le probable futur candidat Nicolas Sarkozy.

Qu’est-ce que ce serait ennuyant si la presse ne se trompait pas!

Il n’y a pas que la crise des dettes souveraines des pays de la zone euro qui met à l’épreuve l’Europe et l’intégration européenne.

Aujourd’hui, l’Union européenne est mise devant un autre dilemme, beaucoup plus politique, qui remet en question ses fondements mêmes : quoi faire avec un pays membre qui est manifestement en train d’évoluer vers une dictature et qui vote et applique des lois et des règles allant manifestement à l’encontre des traités européens?

Au cœur de l’Europe, la Hongrie (10 millions d’habitants) et son nouveau gouvernement de Victor Orban élu il y a 18 mois, avec presque 52 % des voix, sont en train de pousser de plus en plus loin les limites de la tolérance de leurs partenaires européens.

 « Bienvenue en Orbanistan », pouvait-on lire sur les pancartes que brandissait la foule de quelques dizaines de milliers de manifestants, rassemblée au centre de Budapest la semaine dernière, pour protester contre la nouvelle Constitution hongroise, entrée en vigueur le 1er janvier.

Accompagnée d’une kyrielle de nouvelles lois (appelés constitutionnelles, puisqu’elles exigent les deux tiers du Parlement pour être révoquées!), entrées en vigueur plus ou moins simultanément, elle donne l’image d’un pays qui n’est plus vraiment un État de droit.

Un pays où :

– la liberté de presse n’existe pratiquement plus;

– l’indépendance des juges n’est qu’un vague souvenir;

– la Banque centrale est sous la tutelle du gouvernement;

– plusieurs religions (comme le bouddhisme, l’islam, certaines branches de la religion protestante, etc.) ne sont plus reconnues comme telles. Dorénavant, par contre, le christianisme, « ciment de la nation », fait son entrée dans le texte de la Constitution;

–  l’alternance politique, grâce aux nouvelles règles électorales, devient pratiquement impossible.

Ajoutons à cela la nomination de plusieurs parents et proches du premier ministre aux postes importants de l’appareil d’État et une xénophobie et un antisémitisme qui s’affiche au grand jour, et nous avons, au cœur de l’Europe un pays qui rappelle un certain autre pays européen, au milieu des années 30.

D’autant plus qu’un parti d’extrême droite, Jobbik, est entré avec force au Parlement lors des dernières élections. Du haut de ses 47 députés et de ses 16,6 % des voix, Jobbik arrive à souffler au premier ministre, Victor Orban, une bonne partie de son programme politique.

Orban est aujourd’hui considéré comme une sorte de Hugo Chavez de droite, dont le pays, gouverné par la Constitution et les lois adoptées au cours des derniers mois, ne pourrait pas être accepté comme membre de l’Union européenne… s’il ne l’était déjà!

Devant cette situation alarmante, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, et la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton ont adressé des lettres d’avertissement au premier ministre hongrois. Le Fonds monétaire international et la Commission européenne l’ont menacé de sanctions.

La Hongrie pourrait ne plus avoir accès à l’aide économique, dont elle a pourtant cruellement besoin, si elle n’amende pas plusieurs des lois adoptées récemment. Il s’agit surtout de la loi sur le système judiciaire qui ramène, entre autres, l’âge de la retraite des juges de 70 à 62 ans (envoyant ainsi chez eux, dès cette année, près de 300 magistrats, soit 10 % du total) et de la loi régissant la Banque centrale, qui a pour effet de réduire considérablement son indépendance.

La Hongrie peut-elle se passer de cette aide? Le pays subit une crise économique sans précédent. Sa monnaie est celle qui s’est le plus dévaluée parmi les 170 monnaies du monde. Sa cote a été abaissée la semaine dernière à BB-. En outre, sa dette devient de plus en plus ingérable, car les prêts à la Hongrie sont dorénavant considérés comme des prêts spéculatifs.

Il n’est pas exclu que, bien avant la Grèce, la Hongrie fasse faillite, avec des conséquences incalculables pour la zone euro, notamment pour l’Autriche, très exposée en cas de défaut hongrois. L’Allemagne, l’Italie et la Belgique le sont aussi, bien que dans une moindre mesure.

Plusieurs pensent que le gouvernement hongrois sera obligé de céder devant la menace et corrigera certaines lois adoptées ces dernières semaines. « Mais, selon Janos Samu, économiste du fonds d’investissement Concorde, le plus grand fonds d’investissement de Hongrie, l’Union européenne n’a pas non plus intérêt à être trop dure à l’égard de la Hongrie, puisque plusieurs de ses membres sont très exposés à la faillite hongroise. »

La démocratie est-elle soluble dans la crise? C’est la question qu’on peut se poser aujourd’hui.

Au terme d’un accord négocié en coulisse pour satisfaire tous les partis représentés au nouveau Parlement, un mois après ses premières élections libres, la Tunisie a enfin un président et un premier ministre, tous les deux élus au suffrage universel.

 Le président Moncef Marzouki, 66 ans, médecin de profession, exilé en France pendant des années, est le chef du parti longtemps interdit par le régime Ben Ali, le Congrès pour la République.

 Le premier ministre Hamadi Jebali, 61 ans, est le secrétaire général du parti islamiste Ennahda, qui a obtenu le plus grand nombre de sièges (89) au Parlement lors des élections du mois d’octobre. Condamné à mort, cet opposant de longue date a passé 16 ans dans les prisons de Ben Ali.

 J’ai rencontré les deux hommes en janvier dernier lors de mon séjour en Tunisie, quelques jours après la chute de Ben Ali.

 Moncef Marzouki venait tout juste de rentrer d’exil. Hamadi Jebali s’apprêtait à se lancer à la conquête du pouvoir.

La rencontre avec Hamadi Jebali :

 

Celle avec Moncef Marzouki :

 

Quelques jours avant sa victoire écrasante aux élections législatives du 20 novembre, Mariano Rajoy, chef du parti de droite, le Parti populaire, qui sera assermenté le 20 décembre prochain, a demandé aux marchés de lui donner un peu plus d’une demi-heure pour mettre en place les réformes destinées à relancer l’économie espagnole. La blague a tourné court.

Les marchés, contrairement à la population espagnole, ne semblent pas faire confiance plus qu’il ne faut à cet ancien ministre de l’Intérieur, un homme du sérail du Parti populaire, peu charismatique et vague sur les mesures qu’il entend employer pour sortir l’Espagne du marasme économique.

Si les Espagnols lui ont pratiquement fait un chèque en blanc en lui donnant une majorité historique (jamais, dans l’histoire de l’Espagne postfranquiste, le Parti populaire n’a disposé d’un nombre aussi élevé de sièges, 186, au Parlement), les marchés se rebiffent. La Bourse de Madrid était à la baisse lundi matin, tout comme les autres places boursières européennes.

Déjà, la semaine dernière, au moment où la victoire de Rajoy ne faisait plus de doute, le gouvernement espagnol arrivait difficilement à vendre ses obligations à moins de 7 % de taux d’intérêt, le niveau considéré dans la zone euro comme une limite au-delà de laquelle les pays ont besoin d’un plan de sauvetage pour arriver à payer leur dette.

C’est que l’Espagne a besoin de bien plus qu’un changement de gouvernement pour venir à bout d’une crise profonde qui, depuis trois ans, a laissé le pays exsangue. Cinq millions de sans-emploi (un taux de chômage de 21,52 %, soit le plus élevé du monde industrialisé), un secteur bancaire mal en point, la croissance économique à zéro…

La dette espagnole a beau être à 20 % en dessous de la moyenne européenne, elle croît à une vitesse grand V, puisque les revenus de l’État sont en chute libre. La situation est tellement grave que plusieurs observateurs craignent que l’Espagne ne soit obligée de demander un plan de sauvetage, avant même que Mariano Rajoy ne forme son gouvernement, à la mi-décembre.

Dimanche, devant le siège du Parti populaire, à Madrid, une foule compacte a célébré la victoire éclatante de Mariano Rajoy une bonne partie de la nuit. Les couples dansaient au son de la vieille chanson des années 70, « Que viva España » Le champagne coulait à flot.

Des jeunes filles célébrant la victoire du PP dans la nuit du 20 novembre devant le siège du parti

Une jeune femme avec le drapeau du PP devant le siège du parti, dans la nuit du 20 novembre

Les Espagnols ne demandent pas mieux que de croire au miracle. Pourtant, le héros du jour leur a bien dit dans son discours de victoire : il n’y aura pas de miracle. Aujourd’hui c’est la fiesta, mais des temps durs sont devant nous. Il n’en a pas soufflé mot dans sa campagne, mais tous savent qu’un régime minceur draconien attend le pays dans les prochains mois. C’est du moins ce qu’on peut déduire des compressions budgétaires en vigueur depuis quelques mois dans 11 régions autonomes (sur 17 au total) administrées par le Parti populaire.

« La crise donne un pouvoir absolu au Parti populaire », titrait au lendemain des élections le quotidien de gauche El Pais. Même les indignés de la Puerta del Sol  brillaient par leur absence sur la place rendue célèbre dans le monde entier.

Reste à voir si ce pouvoir absolu sera suffisant pour insuffler une nouvelle vie à l’économie espagnole.