Blogue de Sophie Langlois

Pourquoi je pars couvrir l’Ebola

Jeudi 9 octobre 2014 à 19 h 49 | | Pour me joindre

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Préparatifs de départ avec le caméraman Frédéric Tremblay et Nathalie Gagné, conseillère en prévention des infections à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.
Préparatifs de départ avec le caméraman Frédéric Tremblay et Nathalie Gagné, conseillère en prévention des infections à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Pourquoi accepter d’aller travailler dans un des trois pays où sévit la pire épidémie d’Ebola de l’histoire? Un virus terrible qui, jusqu’ici, tue rapidement plus de la moitié des gens infectés, qui meurent au bout de leur sang.

Je pars parce que la désinformation, dans cette crise, fait des morts. Je suis convaincue que l’information, la bonne, celle qui éclaire au lieu de faire peur, est capable de faire reculer les chiffres effarants d’une crise sans précédent. Il faut combattre la peur, qui est plus contagieuse que le virus.

Je pars aussi parce que les victimes sont des Africains. Au printemps, des centaines de Guinéens, puis des hordes de Libériens et de Sierra-Léonais sont morts. Silence. En juin, l’organisation Médecins sans frontières déclare l’épidémie hors contrôle.  Silence. L’ONG répète son cri d’alarme en juillet. Silence. Il a fallu que des humanitaires blancs soient infectés, en août, pour qu’on commence à s’y intéresser, à s’inquiéter pour notre santé.

Essayage de gants avec Jan Caron, directeur technique des productions à Radio-Canada.
Essayage de gants avec Jan Caron, directeur technique des productions à Radio-Canada.

La semaine dernière, l’Ebola a débarqué en Amérique et on en a parlé davantage que durant les six premiers mois de l’épidémie. Tout le monde a vu le visage de cette première victime de l’Ebola en sol américain. Combien de visages de victimes mortes en Afrique avons-nous vus?

Notre silence et notre inaction nous rattrapent. Si on avait pris cette épidémie au sérieux dès le départ, elle serait déjà maîtrisée. Mais le pire reste à venir.

Pas ici. Les scientifiques sont rarement d’accord, mais dans ce cas-ci, ils disent tous la même chose. « Le risque de contracter l’Ebola en Occident est presque nul », titrait le Globe and Mail dans un article qui résume la littérature médicale sur le sujet.

Des gants et du désinfectant, deux items essentiels.
Des gants et du désinfectant, deux items essentiels.

Le virus Ebola ne peut pas se propager en Amérique ni en Europe, comme il l’a fait en Afrique.  Ceux qui deviennent malades ici seront, selon toutes probabilités, rapidement pris en charge, isolés et soignés.

Pas en Afrique de l’Ouest. La présidente de MSF international, la Montréalaise Joanne Liu, dit qu’à Monrovia, la capitale du Liberia, l’ONG brûle plus de cadavres qu’elle ne sauve de malades. Chaque jour, les humanitaires doivent, faute de lits dans les centres de traitement, renvoyer chez eux des malades qui vont infecter leurs proches. C’est pourquoi l’épidémie est exponentielle. La moitié des contaminations enregistrées l’ont été depuis seulement trois semaines. Pourquoi?

Les trois pays frappés par l’Ebola sont parmi les 15 plus pauvres de la planète. Guinée (178e sur 187), Sierra Leone (177e), Liberia (174e). Même quand tout va bien, les établissements de santé manquent de tout, de médecins, d’équipements, de médicaments, de produits sanguins.

Quelques plats préparés autochauffants.
Quelques plats préparés autochauffants.

Les épidémies frappent toujours de plein fouet les plus pauvres. Mais cela n’est pas une fatalité. On peut contenir cette flambée, les moyens sont à notre portée. L’information fait partie de ces moyens. Nos reportages vont montrer ce qu’il est possible de faire pour vaincre le virus, même dans l’extrême pauvreté.

Beaucoup de gens me demandent pourquoi je suis prête à prendre des risques que la plupart refuseraient d’assumer. Je ne suis ni folle ni tête brûlée. Je ne ressens aucune adrénaline malsaine face au danger, au contraire. Les risques me poussent à être extrêmement prudente (voir les mesures sanitaires et sécuritaires décrites plus bas).

Je suis motivée par la seule volonté de raconter des histoires qui doivent l’être. Plus l’information est difficile à obtenir, plus il est important d’aller la chercher sur le terrain. Les guerres oubliées sont les plus cruelles et les plus longues. On est en train de découvrir que la même logique implacable s’applique aux épidémies.

Benoît Suire, chef déploiements et activités à hauts risques à Radio-Canada, présente les différents équipements à Sophie Langlois.
Benoît Suire, chef déploiements et activités à hauts risques à Radio-Canada, présente les différents équipements à Sophie Langlois.

Bien sûr, je me sens terriblement coupable d’imposer à mes proches une inquiétude qui sera peut-être plus grande que d’habitude, à cause du puissant stigmate entourant l’Ebola. Mais je me sentirais plus coupable encore de ne pas y aller.

Les victimes de l’Ebola ont souffert de notre silence et continuent de mourir à cause de notre lenteur à réagir. Comme l’écrit le collègue Jérôme Delay, de l’Associated Press, qui revient du Liberia, « dans tous les médias, il y a des journalistes qui pensent que raconter l’histoire de l’humanité vaut le risque. Sans cela, il n’y a pas d’humanité ».

Je pars pour tenter, encore une fois, de secouer notre fatalisme, notre indifférence face à l’Afrique. Parce que je crois encore qu’on peut le faire, un reportage à la fois.

Des recouvre-bottes en caoutchouc.
Des recouvre-bottes en caoutchouc.

Mesures sanitaires et sécuritaires

Le caméraman Frédéric Tremblay et moi avons suivi une formation, offerte par les experts en prévention des infections de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont à Montréal, pour savoir bien utiliser l’équipement sanitaire. Nous avons compris que les risques de contagion sont très faibles, à moins d’être en contact direct avec les liquides corporels d’un malade. Ce qui ne sera pas notre cas.

Les gants chirurgicaux deviendront nos meilleurs amis durant notre séjour en Guinée. Nous serons tenus de porter une combinaison complète, qui nous couvre de la tête aux pieds, avec masque et lunettes, seulement si nous allons dans l’unité du Centre de traitement de l’Ebola de Médecins sans frontières à Conakry, où les Guinéens très malades et, donc, très contagieux sont soignés en isolement.

Nous n’avons pas l’intention de tourner dans cette zone à risque, mais nous sommes tenus de suivre la formation, au cas où les restrictions sanitaires, qui ne cessent de changer, nous inciteraient à les porter dans d’autres circonstances.

Nous suivons aussi régulièrement une formation pour couvertures en zones à risque. Et, comme pour chaque déploiement en terrain difficile, Radio-Canada nous fournit tout l’équipement de protection et de premiers soins nécessaires, pour lesquels nous sommes formés.

Nous voyageons aussi avec un Whisper, genre de GPS sophistiqué qui permet de nous suivre à la trace par satellite en tout temps et de nous venir une aide en cas d’urgence.