Billets publiés en août 2014

Ferguson : en mémoire de Michael Brown

Dimanche 24 août 2014 à 6 h 47 | | Pour me joindre

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Photo : Yanik Dumont Baron

Photo : Yanik Dumont Baron

C’est un dessin d’enfant qui avertit les passants. « Ralentissez », lance l’affiche un peu défraîchie, sur laquelle on a dessiné le triangle jaune qui symbolise un passage pour piétons. Ou peut-être que le pictogramme dans le triangle représente un homme noir gisant par terre. Mort.

C’est là où Michael Brown a été abattu le 9 août. « C’est Ground Zero », explique une résidente.

Le calme est surprenant, et l’ambiance solennelle. Funèbre. L’asphalte est encore souillé de sang, noirci.

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

Entre deux bornes orange, sur la ligne jaune qui sépare les voies, un monument à la mémoire de celui qu’on surnommait le Gentle Giant (gentil géant). Regarder ce monument, c’est se forcer à s’arrêter, à réfléchir et à s’émouvoir.

Le jeune homme de 18 ans est mort en public. Il a été abattu en plein jour, tombé au milieu d’une rue qui traverse un complexe de petits édifices à logements. Son corps est resté de longues heures au centre de cet univers. Comme s’il avait été abattu sur une place publique. « Exécuté », disent ses proches.

Michael Brown est peut-être mort parce qu’il s’en prenait à un policier. Peu importe, sa mort a crevé un abcès. « We are Mike Brown! », scande la foule à Ferguson. Le sous-texte : ce qui lui est arrivé pourrait nous arriver. Une vie brusquement interrompue. Des espoirs que ses parents doivent maintenant effacer.

Il y a de nombreux enfants parmi les manifestants. Il y a bien des adolescents, bien sûr, mais aussi de jeunes enfants et des bébés. Leur présence est peut-être pratique (pas de gardienne disponible), mais aussi symbolique. Vont-ils grandir dans des circonstances semblables? Ou meilleures, plus équitables?

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

Certains de ses jeunes ont laissé des notes à l’endroit où la vie de Michael Brown s’est arrêtée. Il y a aussi bien des animaux en peluche, plusieurs ballons qui se dégonflent doucement, des tournesols et des dizaines de roses. Des fleurs maintenant fanées. Elles disparaîtront bientôt si on ne les enlève pas avant.

Avec le temps, cette petite section d’une rue résidentielle finira par reprendre les airs d’avant le 9 août 2014. Le souvenir de Michael Brown, lui, pourrait bien avoir marqué une génération.

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

En mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

Des collages en mémoire de Michael Brown, ce jeune Noir abattu par la police à Ferguson, au Missouri

Photo : Yanik Dumont Baron

Le privilège de ne pas être Noir

Jeudi 21 août 2014 à 17 h 35 | | Pour me joindre

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Nous quittons Ferguson la tête pleine d’images, de slogans et de cris. Une semaine sur une avenue de banlieue, soudainement propulsée au cœur de l’actualité mondiale. En quelques jours, Ferguson est devenu un de ces symboles désormais associés à la longue et difficile lutte pour l’égalité raciale.

Dans les premières de ces longues heures, à peu près tout le monde avait une histoire à raconter. Un moment où leur vie aurait pu prendre un tournant semblable à celle de Michael Brown. Attention : je ne prétends pas savoir pourquoi un policier blanc a tiré au moins six balles en direction d’un jeune Noir non armé. C’est à la justice de tenter de comprendre comment cela est arrivé. Je parle de ces craintes qui semblent bien ancrées chez de nombreux Afro-Américains, car la couleur de leur peau incite à la méfiance, à l’indifférence, à la violence.

L'endroit où Michael Brown a été tué à Ferguson, au Missouri
L’endroit où Michael Brown a été tué à Ferguson, au Missouri

Des craintes maintenant incarnées par Michael Brown. Et aussi par un autre jeune Noir de St. Louis, abattu par deux policiers une dizaine de jours plus tard. Kajieme Powell avait un couteau dans la main, selon les policiers. Les agents ont eu peur. La vidéo où on le voit tomber sous les balles est troublante. Non seulement elle montre un homme mourir… Mais la rapidité à laquelle les policiers ont tiré donne froid dans le dos. Auraient-ils pu agir autrement? Tirer une dizaine de balles était-elle la seule option pour assurer leur sécurité?

Ce dont il a été moins question dans cette histoire, c’est des craintes des Blancs. J’ai entre autres souvenir de cet ex-maire de Ferguson. Un type bien, qui aime visiblement sa ville, mais triste de voir sa réputation changer du jour au lendemain. Nous l’avons croisé dans un café, où tous les clients étaient blancs. Ce n’est pas à l’autre bout de la ville, mais à trois minutes en voiture de l’endroit où Michael Brown a été tué.

L’ex-maire ne comprend pas la colère de l’avenue West Florissant. Il ne voit pas de profilage racial dans le comportement des policiers (une force en majorité blanche pour une ville à majorité noire). Il a de bons arguments pour expliquer pourquoi les Noirs sont beaucoup plus souvent arrêtés que les Blancs pour des infractions mineures au code de la sécurité routière. Des craintes, il n’en a pas. Et il n’est pas le seul à penser ainsi. Regardez les sondages d’opinion faits après la mort de Michael Brown.

>>> À consulter : Lire la colère à Ferguson en 18 pancartes

Bien des Américains blancs croient qu’on fait trop de place à la question raciale dans cette affaire. Comme si on voyait seulement un policier qui a tué un jeune dans des circonstances pas claires. Pas un autre exemple d’indifférence pour la vie d’une personne à la couleur de peau différente.

La mort de Michael Brown a bien sûr touché de nombreux Blancs. Plusieurs ont crié leur colère sur l’avenue West Florissant. D’autres ont trouvé le courage de dénoncer ce qu’ils voient comme un « privilège de Blanc ».

Il y a ce journaliste qui cherche à expliquer à son fils que « différentes règles s’appliquent » aux Noirs et aux Blancs. Non, les Blancs n’ont pas à lever les mains lorsqu’un policier les approche, écrit-il… « Ce n’est pas correct, mais c’est la vérité. »

Matt Zoller Seitz raconte aussi s’être battu avec un Latino-Américain. C’est lui qui a donné le premier coup. Mais c’est l’autre qui s’est retrouvé menotté. Au Blanc, le policier offrait la possibilité de déposer des accusations contre son agresseur (en fait, l’agressé)…

Un message laissé sur le lieu du drame de Ferguson : « Les cris ne cessent pas seulement parce que nous avons arrêté d'écouter... »
Un message laissé sur le lieu du drame de Ferguson : « Les pleurs ne cessent pas seulement parce que nous avons arrêté d’écouter… »

Il y a aussi cette mère qui voit la couleur pâle de la peau de ses trois garçons comme un écran protecteur. On ne les suit pas dans un commerce pour s’assurer qu’ils ne volent pas. On ne les soupçonnera pas d’avoir volé une luxueuse voiture qui est en fait la leur…

Cette mère sait qu’elle n’a pas (ou si peu) à s’inquiéter qu’un policier décharge son arme dans le corps d’un de ses fils. Elle parle du privilège d’avoir la peau blanche aux États-Unis. Un privilège qui vient avec un incroyable fardeau : celui d’ouvrir les yeux de ses enfants à cette réalité.

Sans cela, écrit-elle, ses enfants pourraient être ceux qui appuieront sur la gâchette.

Clayton, Missouri, le 12 août 2014 : Des manifestants dénoncent  la mort de l’adolescent noir Michael Brown, tué par la police samedi dernier.
Clayton, Missouri, le 12 août 2014 : Des manifestants dénoncent la mort de l’adolescent noir Michael Brown, tué par la police samedi dernier.

Michael Brown est devenu un symbole. Rapidement. Un symbole de ce gros non-dit américain, de ce racisme qui s’infiltre un peu partout. Le nom du jeune Noir de 18 ans est déjà passé à l’histoire. Pas pour ce qu’il a fait, mais à cause de ce qu’un autre lui a fait. Un mort dans la controverse, l’indignation, la colère.

Peu de faits sont connus. La victime est noire, sans arme. Le policier est probablement blanc (il appartient à un corps policier où seulement 3 des 53 policiers sont afro-américains). Il a tiré plusieurs balles. Pour le reste, ce ne sont que des suppositions. Mais pour bien des Américains, ces quelques faits suffisent. Michael Brown est devenu un autre symbole de cette tension que les États-Unis cherchent trop souvent à masquer. Une tension qui refait surface périodiquement.

Le mot-clic #MikeBrown est devenu une cause. Il permet de dénoncer le profilage racial, l’abus policier. La ferveur alimente des émeutes et des discussions. Les médias sont aussi pris à partie. Prenez le troublant #IfTheyGunnedMeDown, qui dénonce les images stéréotypées des jeunes Noirs, véhiculées par les médias.

La colère est telle que les autorités refusent toujours d’identifier le policier qui a tué Michael Brown. Des menaces de mort ont été faites, explique le chef de la police de Ferguson, Tom Jackson. « Si on dit qu’il s’agit de cet agent, il devient immédiatement une cible. Nous prenons ces menaces de mort au sérieux. »

« Savez-vous comme c’est difficile d’envoyer un jeune Noir à l’université? » C’est la mère de Michael Brown qui pose cette question. Elle la crie plutôt de douleur. Et dans cette question, il y a d’autres griefs : les inégalités économiques, les difficultés des Noirs à gagner autant que les Blancs aux États-Unis.

Même le choix de l’avocat retenu par les proches de Michael Brown signale quelque chose. Benjamin Crump a représenté la famille d’un autre jeune Noir assassiné, Trayvon Martin. Un nom aussi associé au profilage, aux idées reçues contre les tenues vestimentaires des Noirs. En parlant de ses nouveaux clients, Me Crump est allé droit au but : « Je ne veux pas raconter d’histoires. Leur bébé a été exécuté en plein jour. »

Les mots de l’avocat font référence à la conclusion que bien des Américains ont tirée. Michael Brown ne serait pas mort s’il n’avait pas été Noir. Au moins un témoin soutient qu’il avait les bras en l’air lorsque le policier a fait feu. Un geste universel qui signale qu’on se rend. Un geste qui est devenu le symbole d’une mort encore inexpliquée. « Ne me tirez pas dessus », scandent les manifestants au Missouri. Ceux qui réclament des réponses, comme ceux qui croient déjà les avoir trouvées.

À votre avis, quelles questions méritent d’être éclaircies?

Un nouveau Snowden

Mercredi 6 août 2014 à 12 h 48 | | Pour me joindre

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Ça semble maintenant officiel… pour la presse américaine du moins. Il y a un autre Edward Snowden. Un autre lanceur d’alertes dans le monde de l’espionnage et de la surveillance. Une autre personne qui trouve que le gouvernement américain va trop loin. CNN en fait grand cas et parle de traque au sein des fonctionnaires fédéraux. D’autres soulignent qu’il n’est plus seul.

C’est un reportage publié sur un site Internet lié à Snowden qui permet de l’affirmer. The Intercept a été fondé par le journaliste Gleen Greenwald, un des premiers à avoir reçu les documents volés par Snowden. Le reportage est basé sur un document classé secret et daté de l’été dernier, donc après que Snowden eut été accueilli en Russie.

La lecture du Directorate of Terrorist Identities (DTI) Strategic Accomplishments 2013 révèle beaucoup d’informations sur les divers systèmes de surveillance des Américains. On y apprend que 40 % des noms compilés dans une base de données sur les terroristes n’ont aucun lien connu avec des groupes terroristes.

Il s’agit d’environ 280 000 personnes. Les documents révèlent aussi que New York, Dearborn (au Michigan) et Houston sont les villes où le plus de gens sont sous surveillance. On peut aussi y lire que la CIA est capable d’extraire des informations des bases de données de surveillance tenues par des pays étrangers.

Exactement le genre de programme qui fait grincer les dents d’Edward Snowden, et de l’administration Obama. Mais cette dernière n’a pas encore commenté ces dernières révélations. C’est pertinent de le rappeler : ce gouvernement dégage beaucoup d’efforts pour effrayer les lanceurs d’alertes.

Bradley Manning, qui a donné des documents à WikiLeaks, a été étiquetté de « traître ».  Croyez-vous que ces nouvelles fuites vont encourager d’autres fuites d’informations?

Ces lanceurs d'alerte, traîtres ou héros?