Billets publiés en mars 2014

À regarder la télé américaine ces jours-ci, c’est tout comme s’il n’existait qu’une seule actualité vraiment importante : la disparition du vol MH370 de Malaysia Airlines.

Oubliez la Crimée, les vagues de réfugiés qui déferlent en Italie, les problèmes économiques de l’Europe, la réforme de la santé du président Obama. C’est de cet avion disparu dont tiennent à parler CNN, Fox et MSNBC.

Ne vous y méprenez pas : ce drame est important. La douleur des familles des passagers est immense, difficilement descriptible.

Radio-Canada en parle aussi, probablement beaucoup. Mais ce que font les télés américaines semble plus que trop. C’est le genre de couverture mur à mur qui rappelle les attentats de septembre 2001. Ce sont des heures de « nouveaux développements », d’innombrables « breaking news », qui sont en fait d’énormes spéculations basées sur peu de faits concrets.

Prenez l’annonce australienne d’une découverte de ce qui pourrait être des débris d’avion dans un secteur isolé et peu fréquenté du globe.

L’animateur vedette Anderson Cooper est rentré d’urgence en studio pour souligner l’importance de cette annonce, faite en fin de soirée aux États-Unis. L’animateur déjà en place à CNN ne pouvait probablement pas être à la hauteur de ce développement.

Remarquez, toute cette couverture fait un bon spectacle. Les télés ont d’impressionnants graphiques et déploient les grands moyens. Pendant au moins trois jours, l’une d’entre elles diffusait du cockpit d’un simulateur de vol de 777 basé en Ontario. Aucun aspect de la question ne semble y échapper : l’influence des courants marins sur la position des débris, la puissance des satellites commerciaux, les divers signaux que transmet un avion, les coûts pour assurer un avion de ligne (2 milliards, apparemment).

La qualité des images n’est pas très bonne, mais ça vaut la peine de vous montrer quelques exemples de la couverture américaine :




Mais à trop vouloir combler le temps d’antenne, les télés frôlent parfois le ridicule. Voici quelques perles :

  • « Breaking news », titrait l’une des chaînes : les piles des boîtes noires s’épuisent (alors qu’il leur restait plus de la moitié de leur durée de vie d’environ un mois).
  •  On a évoqué la possibilité que l’avion ait disparu dans une sorte de Triangle des Bermudes, ou se soit écrasé sur l’île mystérieuse de la série télé Lost.
  •  On a beaucoup spéculé sur la personnalité des deux pilotes, sur le fait que l’un d’eux possède un simulateur de vol, d’où des données auraient été effacées.
  •  On a présumé que l’enquête aurait été plus rapide, que plus d’info aurait été disponible si le drame avait touché une compagnie américaine.

Bien sûr, une bonne partie de tout cela sert les impératifs commerciaux des réseaux. CNN, notamment, a réussi à battre ses concurrents dans la course aux spectateurs.

Mais la qualité de l’information en souffre, au point où le spectateur que je suis n’arrive plus à distinguer les théories basées sur des faits de la pure spéculation. Reste l’aspect divertissant…

Pour les proches des disparus, le mystère ne peut probablement pas être résolu assez rapidement. Mais les réseaux américains donnent l’impression qu’en quelque sorte, plus longtemps on cherche cet avion, mieux c’est…

Poutine peut compter sur la Chine

Lundi 3 mars 2014 à 21 h 25 | | Pour me joindre

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Alors que le président russe Vladimir Poutine s’est mis à dos la plupart des pays occidentaux en déployant ses troupes en Crimée, la Chine, deuxième puissance économique de la planète, a pour sa part décidé de mettre tout son poids du côté de la Russie et d’appuyer les manœuvres de son allié.

Lors d’un entretien téléphonique lundi, les chefs des deux diplomaties ont dit avoir constaté « leur concordance de vues sur la situation en Ukraine ». Un appui de taille dans la région, qui ne surprend cependant pas sur la scène internationale.

La Russie et la Chine font front commun sur plusieurs dossiers depuis des années. Les deux pays ont notamment bloqué des projets de résolution du Conseil de sécurité des Nations unies à plusieurs reprises. Les cas les plus récents ont freiné l’offensive de la communauté internationale en Syrie qui voulait intervenir pour mettre fin aux attaques perpétrées par le président Bachar Al-Assad.

Mentalité de guerre froide

La semaine dernière, l’organe de presse officiel du Parti communiste chinois a même demandé aux pays occidentaux de mettre fin à leurs réflexes empruntés des années 1980 pour coopérer avec la Russie en Ukraine, insinuant que les pays du G7 avaient conservé une mentalité de guerre froide.

« Se débarrasser des chaînes de la mentalité guerre froide réduira les confrontations inutiles, permettant de ce fait une transition plus en douceur des relations internationales », écrivait le Quotidien du Peuple.

Il faut comprendre que la Chine veut elle aussi avoir les coudées franches dans certaines régions qui ne sont plus sous sa juridiction. Le cas le plus éloquent est celui des îles Senkaku dans la mer de Chine orientale. Pékin revendique le petit archipel qui appartient au Japon. À la fin de l’année dernière, le géant communiste a d’ailleurs créé une « zone aérienne d’identification » qui englobe les îles, ce qui a soulevé la colère du Japon.

La Chine revendique aussi des îles appartenant aux Philippines. Dans les deux cas, les États-Unis ont invité Pékin à faire preuve de prudence et dans les deux cas les revendications visent à accroître le leadership du régime dans la région, mais aussi à contrôler les richesses naturelles, tout comme en Ukraine.

En d’autres termes, en appuyant la Russie, la Chine s’adresse directement à la communauté internationale et lui dit : vous n’avez plus l’autorité d’intervenir comme lors de la guerre froide, laissez les géants (Russie-Chine) décider de ce qu’ils jugent être juste pour leur région.

Le président américain Barack Obama s'est entretenu avec le président russe Vladimir Poutine au sujet de la Crimée, le 1er mars 2014. Ils ont parlé durant 90 minutes, selon la Maison-Blanche. Leur deuxième conversation en huit jours.
Le président américain Barack Obama s’est entretenu avec le président russe Vladimir Poutine au sujet de la Crimée samedi. Ils ont parlé durant 90 minutes, selon la Maison-Blanche. Leur deuxième conversation en huit jours.

La crise en Ukraine inquiète les Américains. Les politiciens du moins. Mais ils semblent moins intéressés par le sort des habitants de la Crimée que par l’image de leur pays à l’étranger. Pour certains, la crise est l’ultime test des capacités du président Obama. Pour d’autres, les chars russes en Crimée prouvent que les États-Unis sont devenus un tigre de papier.

Il est tentant de pencher du côté de ceux qui voient les États-Unis comme un pays qui n’est plus que l’ombre de lui-même sur la scène internationale. Prenez la rapidité avec laquelle le Parlement russe a approuvé l’envoi de troupes en Ukraine. C’était quelques heures seulement après un avertissement du président américain. « Il y aura des coûts à payer », avait lancé Barack Obama. Manifestement, Vladimir Poutine est prêt à payer la note. Aux États-Unis, l’attitude russe a provoqué une envolée de commentaires abrasifs envers… leur propre président. Prenez les commentaires du sénateur républicain Lindsey Graham :

Cessez d’aller à la télévision pour tenter de menacer des voyous ou des dictateurs. Ce n’est pas votre fort. Chaque fois que (Barack Obama) menace Poutine, ou quelqu’un comme Poutine, tout le monde lève les yeux. Même moi. Nous avons un président faible, incapable de décider, qui invite les agresseurs.

Plusieurs doutent de la capacité du président américain à tenir tête à son vis-à-vis russe. Une idée qui inspire aussi des caricatures. Une partie de la critique vient bien sûr de gens qui n’aiment pas le président Obama. Plusieurs rappellent son demi-tour sur la question syrienne l’automne dernier. Les États-Unis avaient d’abord menacé la Syrie de frappes militaires, en représailles à des attaques chimiques contre des populations civiles. Barack Obama avait hésité, demandé l’aval du Congrès. Lorsqu’il est apparu évident que les élus allaient lui dire non, il a trouvé une solution diplomatique. La Maison-Blanche continue de dire que la menace d’une attaque était crédible et réelle, et que c’est pour ça que la Syrie a accepté (avec l’appui de la Russie) de se défaire de son stock d’armes chimiques. Ça serait un exemple de la façon Obama de faire les choses.

Ce qui complique la tâche du président Obama sur la scène internationale, c’est le faible appétit des Américains, les citoyens comme les élus, pour d’autres conflits. Terminé l’Irak, l’Afghanistan tire à sa fin… Le président lui-même parle surtout de reconstruction nationale (nation building). Obama hésite à engager des troupes américaines à l’étranger. Il préfère la diplomatie, les alliances stratégiques. Mais cette position semble aussi avoir causé un affaiblissement de la voix américaine sur la scène internationale. Il y a un vide politique, et des dirigeants comme Poutine en profitent. « Si vous retirez l’option du bâton de votre arsenal, qu’est-ce qu’il vous reste? », lance Andrew C. Kuchins, du Center for Strategic and International Studies.

C’est un constat qui dérange bien des Américains. La voix de leurs dirigeants semble moins compter. C’est dur pour l’ego de la superpuissance. Ce qui fait que plusieurs critiques appellent leur président à en faire davantage, à reconsidérer cette idée du repli sur soi-même.  D’autres sont plus tranchants : « Si Obama laisse faire Poutine, la crédibilité de l’Amérique sera réduite à zéro. Nos ennemis ne nous craindront plus. »

Bien sûr, les options à la portée du président américain semblent limitées. D’une part, Vladimir Poutine semble attacher peu d’importance à son image dans le monde (évaporée, toute perception bienveillante propagée par les tout récents Jeux de Sotchi). D’autre part, la Russie dispose de puissants leviers économiques, dont l’envoi de gaz naturel vers l’Europe. Ça complique l’imposition de sanctions économiques.

Finalement, l’histoire nous enseigne aussi que le président américain a bien peu de pouvoir face aux tractations de Vladimir Poutine. Le New York Times rappelle que la Russie avait mené une opération militaire semblable en Géorgie (un allié de l’OTAN) en 2008. George W. Bush avait haussé le ton, déployé des navires dans la région, aidé au transport de soldats géorgiens. Rien n’a fait broncher la Russie (présidée par Medvedev; Poutine était alors premier ministre). Cette fois-ci ne sera pas bien différente, prédit Fiona Hill, une experte américaine sur la Russie : « On va parler de sanctions. On va parler de lignes rouges. On va finir par paniquer. Et Poutine va nous regarder, à l’écart. Il sait que le reste du monde ne veut pas aller en guerre. »

La crise en Ukraine pose toutes sortes de problèmes pour l’administration Obama, toujours en quête d’un héritage à laisser avant la fin de son mandat. Le président américain dit préférer la diplomatie à la force. C’est le temps de passer de la théorie à la pratique… Il y va de son héritage politique, croit le commentateur Edward Luce : « Tout ce que M. Obama veut faire — du nation building, une entente nucléaire avec l’Iran, le Moyen-Orient, se tourner vers l’Asie … — tout cela repose sur sa réponse à M. Poutine. »

Avec l’Ukraine, c’est la réputation de Barack Obama qui est en jeu… et son pouvoir d’influence.