Billets publiés en octobre 2013

« Tu es journaliste? Fais bien attention… » L’avertissement vient d’une personne âgée. Un homme qui pourrait être mon grand-père. Tout doux, l’air inoffensif. C’est un républicain, venu écouter un sénateur proche du Tea Party. Attention à quoi? A qui? Aux républicains qui se méfient des journalistes des grands médias? Non. L’homme me fixe droit dans les yeux et m’avertit : « Ils écoutent mes appels, lisent mes courriels. » « Ils », c’est le gouvernement américain, et surtout son Agence de sécurité nationale (la NSA selon son acronyme anglais). L’organisation, normalement discrète, est au centre de révélations bien gênantes sur l’étendue de son programme de surveillance. Un programme qui fait dresser les poils sur les bras des conservateurs.

Cela fait presque cinq mois que les Américains ont appris avec surprise que la NSA s’intéressait à leurs conversations téléphoniques. Selon des documents rendus publics par subtilisés par Edward Snowden (et coulé à plusieurs médias), au moins une grande compagnie de téléphonie a dû remettre des données sur ces appels aux espions américains. Les communications par Internet et par message texte sont aussi ciblées. Les espions n’écoutent pas tous les appels, bien sûr, mais ils conservent des métadonnées (du jargon informatique : le terme pourrait englober les numéros composés, le temps et la durée des conversations) dans leurs vastes serveurs. Ces dépôts d’informations peuvent être fouillés en cas de besoin. Ces révélations ont fait couler beaucoup d’encre aux États-Unis, mais n’ont pas vraiment dicté de changement de politique. Les élus américains semblent hésiter. Un premier projet de loi pour restreindre les capacités de la NSA vient d’être déposé (le USA Freedom Act). Mais il y a aussi un second projet de loi en préparation. Ce dernier permettrait que se poursuive la collecte de données sur les communications des Américains.

Depuis peu les premières révélations, cet été, ce sont maintenant les Européens qui s’inquiètent de la puissance d’écoute des Américains (quoiqu’il y a sûrement un peu de jalousie dans ces sorties publiques, comme le souligne mon collègue Neil Macdonald). Leurs inquiétudes ont pris un ton plus sérieux récemment, après qu’on eu appris que l’un des téléphones cellulaires de la chancelière allemande Angela Merkel a été sous écoute. Les communications de citoyens français et espagnols l’ont été également. À partir des documents fournis par Edward Snowden, les collègues du Monde expliquent les différents modes de collecte d’informations. Selon certaines sources, les échanges de 35 chefs d’État ont été sous surveillance, dont ceux de certains pays alliés des États-Unis.

Les États-Unis ont peu dit sur l’ampleur de ces activités. Le directeur de la NSA soutient que son agence n’espionne pas les citoyens européens. Les données mentionnées dans la presse européenne viendraient en fait d’agences européennes du renseignement! On soutient aussi que les téléphones de la dirigeante allemande ne sont plus sous écoute et ne le seront pas. De son côté, la Maison-Blanche invoque la sécurité du pays et celle de ces alliés pour justifier ces écoutes, qui ont commencé sous George W. Bush dans la foulée des attentats de septembre 2001. Mais plusieurs soupçonnent qu’il y a aussi des raisons commerciales ou diplomatiques derrière ces activités. Les citoyens américains font peu de cas de ces révélations. Mais cela n’a pas empêché une très influente sénatrice démocrate de faire une sortie publique cette semaine. Dianne Feinstein préside le comité du Sénat sur le renseignement. Elle a souvent défendu les activités de la NSA. Mais cette fois, elle trouve que les espions ont besoin d’être mieux encadrés. Son message est clair : « À moins d’une guerre ou d’une urgence, je ne crois pas que les États-Unis devraient collecter [les données sur] les appels téléphoniques ou les courriels de présidents ou de premiers ministres amis. »

Dianne Feinstein voit comme « un gros problème » que le président Barack Obama n’a pas été mis au courant rapidement de l’existence de ce programme de surveillance de dirigeants étrangers. Sa sortie met en lumière un détail qui embête bien des gens à la Maison-Blanche : à quel moment le président a-t-il été informé? Cet été? Ou plus tôt, depuis son entrée en poste? C’est une question qui est sur bien des lèvres à Washington parce qu’il n’y a pas de réponse claire. L’explication est peut-être simple. Il ne l’a pas su plus tôt parce que ce programme ne faisait pas partie de ses priorités, comme la Chine ou l’Iran. Peu importe, l’image du président en prend pour son rhume. Ses démentis froissent ceux qui travaillent à la NSA, et ça pourrait créer des tensions avec le gouvernement. D’autres soulignent que l’ignorance de Barack Obama lui sert d’excuse peut-être un peu trop souvent ces temps-ci.

Rapidement, les détracteurs de Barack Obama lui ont trouvé un nouveau surnom. Ils parlent du « président spectateur ». Un bon slogan pour un autocollant de pare-chocs, peut-être. Des munitions de plus pour ceux qui croient que le gouvernement n’a pas sa place dans la vie privée de ses citoyens.

Jouer avec le feu

Vendredi 11 octobre 2013 à 15 h 34 | | Pour me joindre

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L’impasse politique qui paralyse une partie du gouvernement fédéral fait couler beaucoup d’encre… et elle fait parler beaucoup de politiciens. Le vocabulaire est souvent coloré, les métaphores viennent facilement. Une façon parfois de résumer très simplement une position complexe. Le président de la Chambre, le républicain John Boehner, a utilisé une phrase bien drôle et difficile à traduire en français pour éviter de répondre à une question sur une éventuelle reprise des activités du gouvernement fédéral. Le porte-parole de la Maison-Blanche s’est réfugié derrière les métaphores jeudi pour éviter de dévoiler le jeu de son patron, le président Barack Obama.

Permettez-moi donc d’en utiliser une pour résumer le pétrin dans lequel les républicains se sont enfoncés. Ils ont joué avec le feu… et semblent s’être brûlés. La reprise des discussions entre les partis est surtout une façon pour les républicains de sauver la face. Ce sont eux qui ont causé l’impasse, la paralysie du gouvernement, en insistant pour miner la réforme de la santé du président Obama. À une semaine d’un possible défaut de paiement, ils ont trouvé une manière de relancer les discussions. Une façon d’éviter la catastrophe économique annoncée et de devoir en porter le blâme.

Les enquêtes d’opinion des derniers jours révèlent aussi d’autres inquiétudes dans le parti. Selon un sondage NBC/WSJ, les républicains n’ont jamais été aussi impopulaires de leur histoire. Même chose pour le Tea Party, dont les membres forment le noyau le moins flexible de la droite républicaine. Cette enquête (données originales ici) montre aussi que la réforme de la santé qui est à l’origine de l’impasse politique, le fameux « Obamacare », a gagné en popularité au cours du conflit. Difficile pour les républicains de mesurer ce qu’ils ont gagné dans cette bataille, et ce qu’ils gagneraient à la prolonger.

Comme si ce n’était pas assez, certains alliés traditionnels du parti républicain menacent de retirer leur appui financier. Ce sont des gens d’affaires, des groupes de pression. Ceux qui partagent le désir de réduire le fardeau réglementaire et fiscal des entreprises, mais qui ne veulent pas d’une panique sur les marchés à cause d’un défaut de paiement. Ils semblent être de plus en plus nombreux à montrer le Tea Party du doigt. Certains parlent d’une fracture au sein des républicains, même de la fin du parti. Un jugement probablement prématuré, mais sévère.

Attention, les démocrates partagent aussi une partie du malheur des républicains. Ce n’est pas la première impasse politique du genre à Washington dans les dernières années. Il y a notamment eu les drames de 2011, de fin 2012 et celui-ci. C’est devenu cyclique. Et ça rend bien des Américains cyniques. Consultez cette série de sondages et retenez la donnée qui vous frappe le plus (j’aime bien celle qui révèle que les politiciens constituent le problème numéro un auquel est confronté le pays. Numéro un, devant l’économie.)

Il est peut-être trop poli de dire que l’ensemble de la classe politique américaine est mal vu. Quelle expression utiliseriez-vous pour décrire la classe politique américaine?

Le choix d’une ville pour l’organisation de Jeux olympiques fait rarement l’unanimité. Cela dit, force est de constater qu’à quatre mois de l’ouverture des Jeux d’hiver de Sotchi en février 2014, les organisateurs, malgré les moyens qu’ils se sont donnés, n’ont pas réussi à faire disparaître les nombreux doutes, les questions et les inquiétudes.

De nombreux critiques se sont fait entendre au cours des dernières années sur le choix d’une ville au climat subtropical pour organiser des Jeux d’hiver, sur le risque de pénurie de neige, sur le fait qu’il fallait tout construire à partir de zéro, cette ville ne disposant d’aucune installation de calibre olympique, sur les dépassements de coûts faramineux (la facture dépasse déjà les 50 milliards de dollars, soit quatre fois le devis initial), sur les graves conséquences écologiques de cet immense chantier de construction, sur les conditions de travail des ouvriers du chantier et sur l’éviction forcée de centaines de familles pour faire place aux stades et arénas.

Il est une autre question, évoquée moins souvent, mais qui inquiète bien davantage : la question de la sécurité. Et pour cause. Sotchi se situe à un jet de pierre des zones les plus troublées, les plus instables, les plus dangereuses de Russie : la Tchétchénie et le Daguestan.

Un soldat russe au Daguestan
Rien qu’au Daguestan, petite république de 3 millions d’habitants, les affrontements entre militants islamistes et forces de l’ordre ont déjà fait plus de 200 morts et autant de blessés depuis le début de l’année.

À l’approche des Jeux, les autorités semblent en fait redoubler d’ardeur pour tenter de régler le problème par la force. Chaque mois qui passe, le macabre décompte des présumés islamistes tués lors d’opérations spéciales semble s’accroître. Non seulement les unités antiterroristes ne font pas dans la dentelle, mais beaucoup d’organisations de défense des droits de la personne les accusent de procéder à des exécutions extrajudiciaires.

« Notre constitution ne semble pas s’appliquer ici, affirme Elena Denisenko, de l’organisme Mémorial. Où est passée la présomption d’innocence? Si une personne a commis un crime, il devrait y avoir une enquête, un processus judiciaire, un procès en bonne et due forme. Mais ici on ne voit jamais ça. »

La représentante de Mémorial parle aussi de punitions collectives, notamment les nombreux biens détruits sans compensation et le harcèlement dont sont victimes les familles des présumés islamistes.

« Pourquoi punir la population de tout un village parce que deux ou trois jeunes de ce village sont devenus terroristes? », demande Mme Denisenko.

À Bouïnaksk, nous avons rencontré Zoulaïkha Karanayeva, mère de Khan Karanayev, un jeune militant islamiste tombé dans la clandestinité il y a deux ans. Elle affirme qu’en mai dernier, les forces de l’ordre ont détruit à l’explosif sa maison, sous prétexte de déminage.

Maison détruite par les forces de l'ordre russes au Daguestan
« Quand ils sont partis, ils ont accroché la photo de mon fils devant la maison. Comme pour dire que ce qui nous arrive, c’est à cause de lui », nous a dit Mme Karanayeva.

Entre deux sanglots, cette mère de famille nous avait dit s’inquiéter du sort de son jeune fils de 18 ans, disparu dans la forêt sans laisser de traces. Elle nous avait dit ne pas comprendre les raisons qui avaient au départ poussé « un bon musulman » comme lui à prendre le maquis, à se rebeller contre les autorités. En revanche, elle était convaincue d’une chose : la méthode forte employée par les autorités était totalement contre-productive. « Ce genre de méthodes là, ça pousse les jeunes à se rebeller. Ça ne les incite surtout pas à revenir de la forêt. »

Trois mois plus tard, son fils Khan était tué lui aussi par les forces de l’ordre lors d’un assaut contre une maison de Bouïnaksk, où il s’était réfugié avec neuf autres militants. Tous ont été tués.

Mais pour chaque présumé militant islamiste ainsi éliminé, combien d’autres ont pris le maquis à leur tour, choqués par un sentiment d’injustice, par une corruption endémique, par un taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne russe et des salaires plus bas de moitié? Le sentiment d’un avenir bouché est très répandu chez les jeunes. Ça en fait des proies faciles pour les prêcheurs islamistes extrémistes qui les font rêver de djihad, selon Siville Novruzova, membre de la Commission d’État pour la réadaptation des islamistes repentis.

Elle s’est jointe à la commission après la mort de son jeune frère Ramil, tué lui aussi lors d’une opération antiterroriste, motivée par le désir d’éviter à d’autres le sort réservé à son frère. Trois ans plus tard, le bilan est mitigé, selon elle. La commission gouvernementale n’a permis la réinsertion que d’une trentaine de jeunes militants. Selon Mme Novruzova, une crise de confiance entre les deux parties et un manque de volonté de la part des autorités seraient en cause.

« Si on veut que les jeunes reviennent, il faut leur promettre une amnistie, dit-elle. Et il est important que l’on traite bien les premiers qui reviennent de la forêt, si on veut convaincre les autres de suivre. »

Aujourd’hui, Siville Novruzova consacre ses énergies à la prévention et à la sensibilisation auprès des jeunes de sa région. Cette mission qu’elle s’est donnée après la mort de son frère Ramil, elle la sait à long terme.

Comme pour donner un sens à sa vie… dans une région du monde qui n’en a plus beaucoup.

 

L’impasse américaine… expliquée?

Lundi 7 octobre 2013 à 12 h 44 | | Pour me joindre

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Cela fait maintenant une semaine que le gouvernement américain est partiellement paralysé. Après sept jours, il demeure difficile de mesurer l’impact de cet arrêt de travail forcé. En voici toutefois quelques faits marquants :

  • Cette semaine, la majorité des employés civils du département de la Défense pourront retourner au travail en raison d’une nouvelle interprétation juridique. Ce changement devrait faire descendre sous la barre des 500 000 le nombre de fonctionnaires en congé forcé à l’échelle du pays. Le nombre demeure important, mais est moins spectaculaire que le « quasi-million » d’il y a une semaine.
  • De plus, un projet de loi devrait être signé par le président Obama, qui assurera que tous les fonctionnaires seront payés une fois le conflit terminé. Ce qui enlève un autre élément de pression.
  •  Même certains mariages qui devaient être célébrés dans des parcs nationaux fermés n’ont pas été reportés, dont celui-ci, célébré à la télé nationale.

Il reste qu’après une semaine, les politiciens ne semblent pas près d’une entente. Certains diront que le ton s’est même durci entre les principaux intervenants. Pour tenter de comprendre pourquoi, il est utile de se tourner vers le républicain John Boehner. C’est le président de la Chambre des représentants; celui qui détermine sur quels projets de loi les élus vont se pencher. C’est sous sa gouverne que les représentants ont approuvé des projets de loi qui minent la réforme de la santé du président Obama. Chacun de ses projets de loi a été amendé par le Sénat, contrôlé par les démocrates.

Plusieurs croient que l’impasse serait rapidement résolue si John Boehner permettait à la Chambre de se prononcer sur une résolution « propre » (clean resolution ou CR dans le jargon de Washington). Une telle résolution permettrait de financer le gouvernement, mais ne comporterait aucune autre disposition (ou concession) qui toucherait au budget ou à certains programmes. Jusqu’à présent, le président de la Chambre refuse de présenter une telle résolution. Pourquoi?

Les théories abondent. D’autant plus qu’il semble y avoir suffisamment de voix pour approuver une telle proposition et résoudre l’impasse. L’une des explications les plus convaincantes est que John Boehner doit paraître comme celui qui comprend les préoccupations de la droite dure de son parti. La droite dure, c’est le Tea Party. Certains sont élus à la Chambre. D’autres sont très militants et ont une grande l’influence au sein du parti. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la carrière du nouveau sénateur Ted Cruz, élu en 2012. Certains prétendent que c’est lui qui dicte la conduite du président de la Chambre.

Le poids de la droite dure dans le Parti républicain expliquerait aussi pourquoi les républicains semblent si intransigeants, même si les sondages montrent que ce sont eux qui paient le plus cher pour l’impasse politique. En fin de semaine, John Boehner est allé jusqu’à blâmer le président Obama, et à avertir que les États-Unis « se dirigent vers un défaut de paiement ». C’est un scénario catastrophe : celui où les États-Unis n’auraient plus assez de liquidité pour faire face à leurs obligations financières. La valeur du dollar américain pourrait chuter, les intérêts grimper. Certains craignent une récession pire que celle de 2008.

Mais à lire entre les lignes, on peut entrevoir la véritable stratégie du speaker John Boehner : obtenir de la Maison-Blanche le début d’un dialogue sur les questions fiscales. Cela serait une façon de dire à la droite dure : «Nous avons obtenu des concessions des démocrates. » Ce n’est pas ma théorie, c’est celle de l’influent Chris Cillizza, du Washington Post. Selon les calculs de l’auteur, John Boehner a utilisé 22 fois le mot « conversation » lors d’une entrevue télé diffusée dimanche. Se répéter aussi souvent, c’est envoyer un message, non?

Depuis le début du conflit, la Maison-Blanche demeure intransigeante et rejette du revers de la main les demandes républicaines. Dans cette deuxième semaine d’impasse politique, les discussions vont se tourner davantage vers la possibilité d’un défaut de paiement (échéance le 17 octobre). John Boehner assure qu’il ne veut pas que les États-Unis deviennent un mauvais payeur (l’expression américaine dead beat rappelle les pères qui ne paient pas les pensions alimentaires à leurs ex-conjointes). Cela veut dire qu’il accepte de perdre sur ce point, en échange de quelque chose. Il faudra voir si la Maison-Blanche lui cède du terrain…

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Un peu d’humour en terminant, pour récompenser ceux qui auront lu jusqu’au bout :

« Sauvez-nous de cette folie », lance l’aumônier du Sénat américain. Depuis le début du conflit, Barry C. Black sermonne les élus, leur rappelle leurs devoirs. (Un morceau de choix : « Délivrez-nous de cette hypocrisie de vouloir sembler raisonnables tout en étant irraisonnables. ») Le New York Times souligne les meilleurs passages de ses sermons.