Billets publiés en septembre 2013

L’ABC d’une paralysie anticipée

Lundi 30 septembre 2013 à 16 h 01 | | Pour me joindre

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La possibilité d’une paralysie du gouvernement fédéral américain occupe bien des esprits à Washington. Depuis ce matin, CNN montre les secondes qui restent avant l’échéance de minuit. Difficile pour un Canadien de concevoir qu’un gouvernement pourrait manquer d’argent. La situation semble bien particulière au système politique américain. Voici l’essentiel du pourquoi et du comment.

Les questions sont les bienvenues. J’ajouterai les réponses à ce blogue.

Texte et recherche : Yanik Dumont-Baron

 

1- Pourquoi le plus important gouvernement de la planète manquerait-il d’argent pour payer ses employés?

C’est en partie le fruit de disputes politiques et d’un point de droit. Les États-Unis n’ont pas adopté de budget depuis 2009. Pour assurer que l’État fonctionne, les élus ont voté des continuing resolutions. Essentiellement, des crédits supplémentaires, avec une échéance prédéterminée. Une fois cette échéance passée, le gouvernement n’a plus l’autorité de dépenser d’argent. Le 1er octobre marque le début de l’année financière aux États-Unis. Voilà pour l’aspect légal.

Les tensions entre démocrates et républicains (qui ont aussi leurs problèmes internes) contribuent à cette situation. Pour qu’un projet de loi soit adopté, il faut que les deux entités qui forment le Congrès, le Sénat et la Chambre des représentants, s’entendent sur un même texte. Pour l’instant, c’est le dialogue de sourds entre le Sénat et la Chambre.

 

2- Qu’est-ce qui ne passe pas entre le Sénat et la Chambre?

Les républicains contrôlent la Chambre. Ils insistent pour attacher à l’entente budgétaire des clauses qui mineraient l’Affordable Care Act (connue comme Obamacare), la réforme de la santé qui vise à aider tous les Américains à obtenir une assurance-maladie. C’est l’une des lois les plus chères aux yeux du président. Barack Obama a déjà signalé qu’il allait imposer son veto à tout texte qui modifierait cette loi.

Le Sénat est contrôlé par les démocrates, le parti du président. Le chef de la majorité au Sénat refuse de marchander dans ce contexte. Le Sénat souhaite de son côté adopter un projet de loi qui autoriserait des dépenses supplémentaires, mais qui ne comporte aucune contrepartie. Il s’agit d’un projet de loi « propre » (clean resolution) dans le jargon de Washington.

 

3- Est-ce qu’une telle situation s’est déjà produite dans le passé?

Le gouvernement a été partiellement paralysé 17 fois en 35 ans, selon plusieurs sources. Le plus long et le plus récent épisode de paralysie s’est produit en 1995-1996, sous le président démocrate Bill Clinton. Il avait duré trois semaines.

Le Washington Post a compilé cette liste, si vous voulez les détails de ces batailles politiques du passé.

 

4- Est-ce qu’il y a un lien avec les négociations sur le plafond de la dette?

Oui et non. Dans les deux cas, les républicains insistent pour obtenir des concessions liées à la réforme sur la santé adoptée dans le premier mandat du président Obama (et validée par la Cour suprême depuis). Les deux dates butoirs sont en octobre, mais les conséquences sont différentes.

La paralysie touche les employés fédéraux. C’est en quelque sorte un problème domestique.

Le plafond de la dette est lié à la capacité du gouvernement de respecter ses engagements financiers, donc de payer ses dettes (bons du Trésor, intérêt sur les prêts, etc.). S’il ne paie pas, le trésor américain est en défaut de paiement. Il devient un mauvais payeur (a dead-beat dad, selon les mots du président Obama). Dans ce cas, il n’y a aucun précédent. Si cela devait arriver, le président et plusieurs analystes craignent un ébranlement de la confiance des investisseurs dans la solidité financière des États-Unis.

 

5- Qu’est-ce qui adviendra en cas de paralysie du gouvernement?

Les services jugés essentiels seront assurés. Cela veut dire que les douaniers seront aux postes frontaliers, les soldats continueront leurs patrouilles en Afghanistan, les banques seront ouvertes, la poste fonctionnera toujours, les programmes d’assistance sociale également. Par contre, environ 800 000 employés fédéraux seront en congé forcé. La NASA sera l’une des agences les plus touchées. Un peu partout dans les édifices fédéraux, les statisticiens, les économistes, les inspecteurs environnementaux ne travailleront plus. Les parcs nationaux seront inaccessibles, ce qui pourrait écourter les vacances de plusieurs. Les zoos seront fermés au public, mais les animaux toujours soignés.

Le New York Times donne plusieurs exemples ici.

Mais attention, il ne faut pas minimiser les conséquences d’une paralysie. Les multiples agences fédérales touchent des millions d’Américains. Plus les services seront inaccessibles longtemps, plus les effets de cette paralysie se feront sentir à l’échelle du pays.

 

6- Et les politiciens dans tout cela?

Un porte-parole de la Maison-Blanche indique qu’il ne resterait plus qu’une équipe « squelettique » dans l’entourage du président. Une quinzaine d’employés plutôt que les 90 habituels.

Les élus du Congrès perdraient aussi une bonne partie de leur personnel. Par contre, les politiciens responsables de cette paralysie continueraient de toucher leur salaire, même si leurs employés en seraient privés.

 

7- Et les conséquences à long terme?

Quelques conséquences possibles : les politiciens porteront le blâme pour leur incapacité à s’entendre. Selon CNN, la réputation du Parti républicain souffrirait davantage… mais légèrement. En fait, les électeurs qui s’identifient à un parti auront tendance à désigner l’autre comme responsable. Chez les indépendants, il semble que le blâme soit porté par l’ensemble de la classe politique.

Il y aura aussi un prix économique à payer. Pour ce qui est de la bureaucratie, on estime que les deux paralysies partielles sous Bill Clinton ont coûté 1,4 milliard en planification et en retards bureaucratiques.

Les marchés n’aiment pas l’incertitude, c’est connu. Le Standard & Poor a perdu quelques points au cours de la dernière paralysie (1995-1996). Cette fois-ci, une fermeture de quelques jours aurait un effet négligeable sur la croissance économique. Si elle se prolonge, elle pourrait avoir des conséquences plus graves pour une économie qui reprend très lentement du mieux.

 

Le tournis aux Nations unies

Vendredi 27 septembre 2013 à 21 h 53 | | Pour me joindre

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Quatre jours passés au quartier général des Nations unies, près de l’East River à New York. Quatre jours à montrer patte blanche des dizaines de fois pour sortir et entrer de l’immense édifice, à retracer mon chemin dans ses méandres.

Quatre jours à entendre parler cinq ou six langues différentes, à croiser des gens venus d’un peu partout. La plupart portent le veston ou le tailleur foncé, mais plusieurs Africains ont revêtu des vêtements plus traditionnels… et plus colorés.

Quatre jours à écouter des discours parfois fleuves (le président de l’Uruguay a parlé durant plus d’une heure lundi soir). La Brésilienne sermonne les États-Unis (au sujet de leur programme de surveillance électronique), les États-Unis répondent par un avertissement à l’ensemble de la planète (l’ONU risque de perdre son influence). L’Iran mène une opération charme, rejette l’arme nucléaire et demande à Israël de faire de même.

L’étiquette qui confirme le passage de la sécurité à l’ONU, bleu poudre oblige.

J’ai vu trop de bleu poudre en quatre jours. Les murs, les tapis à souris, l’uniforme des policiers de l’ONU (le QG est sur un territoire à juridiction spéciale), le décor derrière les micros pour les points de presse.

J’ai vu des centaines de courriels passer en quatre jours. Les délégations annoncent leurs positions et offrent leurs chefs en entrevue. D’autres notes plus discrètes invitent à des réceptions.

Il est rare qu’un édifice réunisse autant de gens influents, les élus comme leurs conseillers. Le va-et-vient constant donne le tournis. Je n’ai pas vraiment vu de groupies à l’ONU. Une exception : peu importe sa cote de popularité domestique, Barack Obama semble toujours charmer le reste de la planète. En fait, les foules semblent si habituées au ballet des VIP qu’on s’écarte machinalement sur leur passage, avant de reprendre les discussions, comme si John Kerry ou François Hollande n’était jamais passé.

Un mystère a plané durant ses quatre jours à l’ONU. Dans les corridors, journalistes et délégués échangeaient les dernières bribes d’information ou comparaient les théories. On tentait de deviner l’issue des discussions entre Russes, Chinois, Français, Britanniques et Américains sur la question du désarmement chimique en Syrie.

Après quatre jours, la réponse est apparue : les demandes initiales des Occidentaux sont diluées. Mais pas trop. La menace de représailles est présente, si la Syrie ne respecte pas ses engagements… mais les sanctions (économiques, voire militaires) ne sont pas automatiques. En cas d’infraction, le conseil de sécurité de l’ONU devra approuver ces mesures. Ce qui donne à la Russie, un solide allié de la Syrie, l’occasion de tout bloquer. Les responsables de l’attaque du 21 août ne sont pas nommés et ne seront pas automatiquement traînés en justice.

C’est la première fois en plus de 30 mois de guerre civile que les membres permanents du Conseil de sécurité s’entendent sur une résolution. Auparavant, la Chine et la Russie avaient bloqué les efforts occidentaux.

Pour l’administration de Barack Obama, c’est tout un changement de cap en quelques semaines. Il y a à peine un mois, le président menaçait d’attaquer la Syrie. Sans l’autorisation de l’ONU, pratiquement seul, au nom d’un impératif moral.

Pour les Nations unies, il y a peut-être un gain de prestige dans cette résolution, avec un vote pour la résolution de conflit par la diplomatie, plutôt que par la force.

Quatre jours à l’ONU qui donnent le tournis, oui. Mais quatre jours qui ont passé très, très vite.

Et le cinquième jour, Barack Obama s’entretient au téléphone avec le président de l’Iran, Hassan Rohani. Un premier contact direct entre les dirigeants de ces deux pays depuis plus de 30 ans. Comme quoi la diplomatie a la cote ces jours-ci dans l’administration américaine.

J’étais à Mogadiscio en 2011, juste après que les forces de l’Union africaine ont réussi à repousser de la capitale les combattants islamistes d’Al-Shabab. On entendait encore des bruits d’explosion et de coups de feu, la nuit surtout. Mais après 20 ans de guerre civile, un fragile espoir soufflait sur la Somalie. Pour la première fois de leur vie, de petits Somaliens avaient accès à une école, sous une tente. Pour apprendre autre chose que de mendier, voler ou tuer. Depuis des années, les milices de tout acabit étaient les seuls employeurs en ville.

Cet été-là, après le départ des Shabab, des milliers de travailleurs humanitaires qui avaient fui les risques de viols, d’enlèvements et d’assassinats sont revenus à Mogadiscio. Le répit a été de courte durée.

Le 4 octobre 2011, un attentat à la bombe revendiqué par Al-Shabab faisait 70 morts devant le ministère de l’Éducation à Mogadiscio. La plupart des victimes étaient de jeunes étudiants qui attendaient leurs résultats d’examens. Leur péché : avoir espéré obtenir une bourse pour aller étudier dans une université occidentale, chez les infidèles.

Ce que le reste du monde découvre avec horreur depuis samedi, les Kényans le subissent depuis 2011, les Somaliens depuis 2006.  Les Shabab sont montés en puissance cette année-là quand des groupes islamistes ont pris les armes en Somalie pour repousser les troupes éthiopiennes, qui avaient envahi le pays, appuyées par les États-Unis, pour renverser les tribunaux islamiques de l’époque.

Les Shabab veulent  imposer en Somalie un état islamique basé sur la charia. Ils sont aussi affiliés à Al-Qaïda, avec qui ils partagent les ambitions d’un djihad global et les méthodes brutales.

Dans les régions qu’ils contrôlent, au centre et dans le sud du pays, ils ont interdit la musique et le travail des femmes. Cela aurait empiré les effets de la dernière sécheresse, en 2011, qui a provoqué la pire famine des dernières décennies en Afrique de l’Est. Celles qui fuient vers le Kenya voisin, pour sauver leurs enfants, le font en sachant qu’elles seront dépouillées et violées sur la route.

Quand elles arrivent à Dadaab, au Kenya, le plus grand camp de réfugiés au monde, elles ont l’impression d’arriver au paradis après avoir traversé l’enfer. Mais les islamistes somaliens rôdent là-bas aussi. Lors de notre tournage à Dadaab, en 2011, nous avons été obligés d’accepter une protection rapprochée, deux policiers nous suivaient partout. Les expatriés des ONG étaient soumis aux mêmes exigences de sécurité. Malgré cela, le 13 octobre 2011, deux employées espagnoles de Médecins sans frontières sont kidnappées à Dadaab, probablement par des Shabab, selon la police locale. Deux touristes, une Française et une Britannique, avaient été enlevées quelques semaines plus tôt près de la Somalie.

Le 16 octobre 2011, l’armée kényane lance un assaut dans le sud de la Somalie pour y établir une zone tampon de 100 kilomètres afin de protéger « l’intégrité territoriale du Kenya, en proie à de graves menaces terroristes ».

Le 24 octobre 2011, une grenade explose dans une discothèque de Nairobi, blessant 14 personnes. Les Shabab mettent à exécution leur menace de « punir les Kényans » pour avoir envahi leur pays une semaine plus tôt.

Depuis octobre 2011, une douzaine d’attentats perpétrés au Kenya, presque tous revendiqués par les Shabab, ont fait plus de 75 morts et des centaines de blessés.

La nouvelle tuerie insensée de samedi entraîne un déferlement de commentaires anti-africains qui glacent le sang. Essayons de comprendre l’incompréhensible. L’attaque de samedi dans le chic Westgate Mall est la suite d’une guerre qui perdure depuis 20 ans. Une guerre qui a déjà tué toute une génération de Somaliens, beaucoup de Kényans et, maintenant, deux Canadiens innocents.

Pendant 20 ans, nous avons fermé les yeux sur cette guerre oubliée. Peut-être pour occulter, justement, nos missions ratées de 1993, quand les Américains se sont écrasés avec leurs Black Hawks à Mogadiscio, quand des soldats canadiens ont tué de jeunes Somaliens qu’ils devaient protéger. Le bourbier somalien risque de nous éclabousser encore dans le confort de nos salons si rien n’est fait pour stopper le lent massacre d’une autre génération de Somaliens. Des enfants recrutés, souvent de force, par des milices de clans ou par les islamistes d’Al-Shabab, qui veut dire « les jeunes » en arabe.

New York : La rançon du prestige

Lundi 23 septembre 2013 à 16 h 55 | | Pour me joindre

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Les New-Yorkais ne sont vraiment pas ravis ces jours-ci, pas ravis du tout. Comme chaque année en cette période, la planète entière se donne rendez-vous à Manhattan, et ce n’est pas au sens figuré. Un vrai rendez-vous planétaire, avec tous les problèmes que cela peut entraîner.

C’est la semaine des bouchons et des embouteillages, et pas n’importe lesquels, des embouteillages monstres, une symphonie de klaxons et de jurons.

New York
C’est l’Assemblée générale des Nations unies. On pourrait l’appeler la grande foire de la diplomatie, événement annuel et unique, qui rassemble les dirigeants des quatre coins du monde. Midtown Manhattan – cette zone qui abrite l’ONU, Grand Central Station et l’Empire State Building – devient pour une dizaine de jours une des zones les plus sécurisées de la planète.

Une demi-douzaine de rues sont bouclées, et n’y ont accès que ceux qui ont les laissez-passer appropriés, notamment les journalistes et les délégués. La 1re avenue, qui longe l’ONU, est un véritable bunker, avec ses barrières amovibles pour contrôler la foule et ses blocs de ciment pour contrôler la circulation, ses tireurs d’élite, ses chiens renifleurs et ses postes de contrôle.

Policiers à New York
Policiers, agents des services secrets et gardes du corps feront des milliers d’heures supplémentaires afin d’assurer la sécurité des Barack Obama, François Hollande, Hassan Rouhani et Benyamin Nétanyahou, pour n’en nommer que quelques-uns, et pour les 190 délégations qui sont en ville pour l’occasion.

Ce monde polyglotte ne serait pas complet sans une armée de journalistes, caméramans, techniciens et réalisateurs qui viennent couvrir leurs chefs respectifs. Promenez-vous dans les parages de l’ONU cette semaine, et vous entendrez parler presque toutes les langues du monde.
Nations unies
Pour les hôtels, cette période est une manne, une bénédiction des dieux. Les chambres se louent à des prix usuraires, même celles avec vue sur mur de briques.

Les réseaux de télévision locaux n’arrêtent pas de rappeler à leurs téléspectateurs qu’il faut s’armer de patience et, surtout, choisir le transport en commun.

Un porte-parole du secrétaire général des Nations unies s’est même excusé auprès des résidents de la Big Apple pour les inconvénients que tous ces distingués invités vont leur causer.

Pour New York, siège du quartier général de l’ONU, c’est tout simplement la rançon du prestige.

 

 

Les Américains, insensibles aux tueries?

Vendredi 20 septembre 2013 à 16 h 26 | | Pour me joindre

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Aaron Alexis
Aaron Alexis

Quelques jours après la publication de la première version de ce texte, le président américain s’est adressé à son peuple lors d’une cérémonie en hommage aux victimes de la tuerie de Washington.

Barack Obama a déploré ce qu’il juge être «une résignation rampante » (a creeping resignation) lors de ces tragédies. Il appelle les Américains à exiger des changements. Ses mots parlent d’eux-mêmes.

En voici quelques citations:

«On ne peut pas accepter ceci. En tant qu’Américains unis par la douleur et l’amour, nous devons insister: il n’y a rien de normal quand des femmes et des hommes innocents sont tués sur leur lieu de travail».

«Maintenant, ça doit être clair que les changements nécessaires ne viendront pas de Washington, même quand la tragédie frappe Washington. Le changement viendra par où il est toujours venu, c’est-à-dire du peuple américain.»

 

Je tenais à ajouter ce développement à la version originale du texte, que voici:

 

Aaron Alexis a disparu des conversations aussi rapidement qu’il est entré dans nos vies en début de semaine.

Il s’agit de ce jeune Américain qui s’est introduit dans l’un des quartiers généraux de la marine américaine lundi matin et s’est mis à tirer sur une foule de fonctionnaires. Le bilan est lourd : 12 morts (plus le tireur, abattu par les policiers) et plus d’une douzaine de blessés. Moins de 10 heures après la tuerie, le FBI diffusait la photo du responsable et les médias interrogeaient ceux qui l’ont connu pour tenter d’expliquer le pourquoi de la chose.

Puis, 24 heures après la fusillade, les drapeaux étaient en berne, quelques fleurs ont été déposées, les victimes ont été honorées. Certains se sont arrêtés pour réfléchir. Enfin, la rapide vie moderne a repris son cours. J’écris cela, bien conscient que ce début de semaine a changé à jamais le quotidien des blessés, de ceux qui ont perdu un proche. Certes, les enquêtes se poursuivent, et la sécurité sera révisée sur les installations militaires. Mais pour la grande majorité des Américains, cette tuerie ne semble plus qu’une autre entrée dans un triste palmarès, celui des fusillades meurtrières. Il y a eu près de 80 tueries en public dans les 30 dernières années, selon le Centre de recherche du Congrès. Plus de 550 Américains y ont perdu la vie.

Le Washington Post y voit plus qu’un besoin d’oublier l’horreur des événements. Ce « geste lâche », selon les mots du président Barack Obama, ne regroupe pas tous les ingrédients pour demeurer imprimé dans l’inconscient collectif. Ce n’est pas arrivé dans un endroit où tous pourraient se retrouver (un cinéma au Colorado), les victimes ne sont pas des adolescents à l’avenir brillant (Virginia Tech, Colombine). Au Navy Yard de Washington, le tueur ne semble même pas avoir été motivé par des raisons idéologiques (Boston, Fort Hood). Ce serait plutôt un Américain moyen, qui n’a peut-être pas reçu l’aide psychologique dont il semblait avoir besoin.

Il n’y aura pas de procès, pas de longue traque aux suspects. Peu, donc, pour garder cette tuerie dans l’inconscient d’une nation divisée sur la place à faire aux armes à feu. Il y a bien eu quelques appels pour restreindre l’accès aux fusils d’assaut et aux armes automatiques. Mais la plupart des élus n’ont pas réagi, même si le massacre a eu lieu à quelques kilomètres du Congrès et de la Maison-Blanche. Le Sénat a observé un moment de silence mardi. Depuis, c’est la perspective d’un « shutdown », un arrêt forcé des services gouvernementaux pour manque de fonds qui préoccupent les élus fédéraux.

Beaucoup espéraient que l’horreur et le choc qui ont suivi la tuerie de Newtown allaient convaincre les politiciens d’agir. C’était il y a 10 mois. Depuis, il y a eu d’autres tueries, le Sénat a refusé de resserrer les mesures de contrôle. Même Barack Obama semble avoir modifié sa liste des priorités. Le jour de la fusillade, il a rendu hommage aux victimes, et s’est contenté de dire qu’il s’agissait « encore une fois, d’une autre tuerie ». Aucun appel à changer les choses.

Il reste peut-être la société civile, comme l’a fait remarquer un collègue. Il pensait à l’entreprise Starbucks, qui demande cette semaine à ses clients de laisser leurs armes à la maison avant de commander un café. Pas une interdiction formelle, mais une demande polie de la part d’un PDG. Le seul geste concret vraiment remarqué après la tuerie de lundi.

Liban : l’État dans l’État

Mercredi 11 septembre 2013 à 14 h 54 | | Pour me joindre

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@mebedardSRC

À l’entrée de Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, l’État libanais cesse d’exister, ou presque. Ici, la sécurité est une affaire de parti.

Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah
Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah

Nous sommes au Hezbollah, le parti chiite de la résistance islamique. Les étrangers ne sont pas admis dans le quartier. Nos passeports en règle et les accréditations du ministère de l’Information n’ont aucune valeur. Il nous faut un laissez-passer délivré par les autorités locales.

Petite bourde toute bureaucratique : il faut atteindre les bureaux administratifs en plein cœur du quartier pour obtenir le permis. Mais le jeune Hayder est poliment intraitable. On ne peut pas passer. Muni d’une radio, il appelle à l’aide pendant que d’une main gantée, il fouille le coffre arrière de tous les véhicules qui entrent à Dahiyeh. Parfois, il prend en note le numéro d’immatriculation de voitures inconnues.

Des mesures de sécurité extraordinaires, mises en place il y a quelques semaines, quand la guerre qui fait rage en Syrie est venue rattraper les habitants du quartier.

Le 15 août dernier, un attentat à la voiture piégée est venu rappeler le souvenir de la guerre civile qui a ravagé le Liban de 1975 à 1990. Quinze longues années où les différentes confessions libanaises — chiites, sunnites, chrétiennes et druzes — se sont entretuées. Plusieurs ici croient qu’on a voulu punir le Hezbollah de se battre aux côtés de l’armée de Bachar Al-Assad en Syrie, d’autres, qu’il s’agit d’un complot pour faire renaître la haine interconfessionnelle et déstabiliser le Liban.

Les ouvriers à l'oeuvre et les photos des victimes sur les piliers des édifices
Les ouvriers à l’oeuvre et les photos des victimes sur les piliers des édifices

Après quelques minutes d’attente, d’autres agents-citoyens nous rejoignent à la voiture. Ils ont obtenu confirmation des autorités que nous étions bien attendus.

Nous sommes pris en charge par Ahmed. Il nous suivra pas à pas au cours d’une visite qui devra se limiter au site de l’explosion. L’énorme trou laissé par la voiture bourrée d’explosifs est maintenant rempli, et des travailleurs de la construction s’affairent pour rapidement faire oublier le drame.

Les victimes qui ont survécu à l’attentat sont encouragées à nous parler, mais pas de politique. De toute façon, avec l’oreille attentive d’Ahmed, il serait étonnant que certains s’aventurent à dévier de la ligne du parti, tout en discipline.

Aussi bien parler de ce qu’ils ont en commun avec d’autres Libanais, ces jours-ci. Qu’ils appuient Bachar Al-Assad, l’opposition armée, qu’ils soient indifférents, qu’ils soient chiites, sunnites ou chrétiens, la peur que tout bascule au Liban n’est jamais bien loin.

Rencontre entre Barack Obama et Vladimir Poutine au G8 en juin 2013

Rencontre entre Barack Obama et Vladimir Poutine au G8 en juin 2013 : pas l’entente cordiale…

Au moment où la question de la Syrie monopolise l’attention au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, et suscite un véritable dialogue de sourds, cette crise, et l’incapacité à la régler, est révélatrice du côté de plus en plus dysfonctionnel des relations entre la Russie et les États-Unis. S’il est exagéré de parler d’un retour à la guerre froide entre Washington et Moscou, il est tentant aujourd’hui de parler de guerre tiède.

Syrie, Libye, réduction de l’armement nucléaire, adoption internationale, Edward Snowden, affaire Magnitsky, expulsion régulière d’espions de part et d’autre… Les pommes de discorde ne manquent pas ces jours-ci entre Moscou et Washington. La remise à plat des relations voulue par Obama et Medvedev semble désormais morte et enterrée. Depuis un an, les désaccords sont si systématiques qu’on pourrait penser qu’ils sont le fruit de l’inimitié bien réelle entre Vladimir Poutine et Barack Obama.

Les deux hommes ne s’apprécient guère, certes, mais selon l’analyste Fyodor Loukianov, la tension actuelle s’explique davantage par une crise de confiance entre les deux capitales. D’après le rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs, la méfiance de Vladimir Poutine envers l’Amérique vient peut-être d’un vieux réflexe d’agent du KGB formé au temps de la guerre froide, mais ce sentiment se nourrit sans cesse d’éléments nouveaux. Et le président russe craint une chose par-dessus tout, soit se trouver un jour dans le collimateur d’un des changements de régime orchestrés ou soutenus par Washington (Serbie, Ukraine, Libye et bien d’autres).

À tort ou à raison, l’homme fort du Kremlin est ainsi persuadé que les importantes manifestations d’opposition contre lui l’hiver dernier ont été aidées et financées par Washington. D’après Maria Lipman, du centre Carnegie, c’est cette raison qui l’a poussé à mettre un terme aux activités de USAID en Russie, et à faire voter une loi obligeant les ONG internationales « exerçant une activité politique en Russie et recevant des fonds de provenance autre que russe » à se déclarer auprès des autorités en tant qu’« agents de l’étranger ».

Vu sous cet angle, l’entêtement russe dans le dossier syrien prend un tout autre sens. Selon Fyodor Loukianov, Vladimir Poutine n’éprouve pas d’affection particulière pour Bachar Al-Assad, et l’importance des liens économiques, historiques ou stratégiques entre les deux capitales a été beaucoup exagérée. L’analyste en est convaincu : Vladimir Poutine veut surtout mettre un terme à la manie américaine de s’ingérer dans les affaires d’un pays souverain et d’en renverser le chef d’État, fut-il dictateur.

Barack Obama a beau dire que les frappes punitives qu’il envisage actuellement contre la Syrie ne visent pas à faire tomber le régime au pouvoir à Damas, Vladimir Poutine se méfie. Il veut à tout prix éviter une répétition de l’exemple libyen où, armée d’une résolution de l’ONU imposant une interdiction de survol, l’OTAN a changé l’équilibre des forces sur le terrain et a fini par faire tomber le régime du colonel Kadhafi.

Autre élément à ne pas négliger : la popularité de Vladimir Poutine découle en bonne partie d’un fond de nostalgie assez largement partagé en Russie pour la grandeur passée de l’URSS. Chaque fois qu’il se tient debout face à Washington et qu’il est vu comme le seul à pouvoir le faire, comme dans le cas de Snowden; chaque fois qu’il se comporte comme l’empêcheur de tourner en rond, Poutine marque des points auprès d’une frange importante de l’électorat. Il est payant politiquement en Russie de s’opposer à Washington. La position de Poutine sur la Syrie répond aussi à cette logique.

Dernier point qui a aussi son importance, Poutine, comme Obama, est un peu prisonnier de ses prises de position et de ses déclarations passées. Un duel de coqs où aucun ne peut changer d’avis ou adoucir publiquement sa position sans passer pour un faible. Et plus Obama joue les gros bras dans le dossier syrien, plus il condamne Poutine à s’ancrer dans ses positions, et ce, même s’il devient de plus en plus délicat pour lui de soutenir publiquement le régime Al-Assad. Cela dit, il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir et, à ce chapitre, Washington a peu de leçons à donner puisque tant la Maison-Blanche que le Département d’État pratiquent l’aveuglement volontaire sur l’importance et l’influence réelle et sans doute grandissante d’Al-Qaïda au sein des troupes rebelles.

Dans ces circonstances, il ne faut pas attendre grand-chose des discussions sur la Syrie qui auront lieu au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg. Les civils innocents en Syrie pris entre deux feux, tant au sens propre qu’au sens figuré, et qui ne savent plus depuis longtemps à quel saint se vouer devront, une nouvelle fois, chercher ailleurs une solution à leur malheur.