Billets publiés en avril 2013

La ville est loin d’être l’une des plus riches de Chine et, pourtant, elle plante ses immeubles avec aplomb le long du fleuve Yalu. Bienvenue à Dandong! Population : 740 000.

La ville de Dandong, en Chine, à la frontière avec la Corée du Nord. Photo : Lei Yang
Photo : Lei Yang

Le contraste avec la ville voisine, sur la rive orientale du fleuve, est saisissant. Le fleuve sépare la Chine de la Corée du Nord. Aussi bien dire qu’il sépare deux mondes.

Dans certains de ces grands immeubles, des restaurants offrent une vue panoramique sur l’un des pays les plus pauvres de la planète. Ici, des convives se gavent, attablés non loin d’un généreux buffet, tandis que là-bas, on meurt de faim. Abondance rime avec indécence.

D'un côté du fleuve Yalu, la Chine, et de l'autre, la Corée du Nord
D’un côté du fleuve Yalu, la Chine et ses immeubles illuminés, de l’autre, la Corée du Nord, dans le noir. Photo : Lei Yang

Une banderole rouge typiquement chinoise
Une banderole rouge typiquement chinoise. Photo : Lei Yang

Sur cette banderole, les grands caractères blancs nous annoncent la foire printanière de l’immobilier à Dandong. De l’autre côté de la rivière, pas de trace de boom. On devine la modeste silhouette de Sinuiji, ville nord-coréenne qui compte tout de même 350 000 habitants. Là-bas, les arbres sont encore les rois de l’horizon, aucun bâtiment ne dépasse leur cime.

Si la Chine bâtit avec frénésie – il n’est pas rare de compter les grues par dizaine, surtout dans les villes de province, longtemps tenues à l’écart du développement fulgurant –, en Corée du Nord, le temps semble s’être arrêté.

Ce chantier, en Corée du Nord, semble sorti tout droit d’un autre siècle.
Ce chantier, en Corée du Nord, semble sorti tout droit d’un autre siècle. Photo : Lei Yang

Le jour de notre passage, on pouvait voir les travailleurs s’avancer un par un jusqu’aux abords du fleuve. Ils y plongeaient un seau pour y recueillir l’eau glaciale, probablement pour faire du ciment. Aucune machine n’était visible. En bordure du chantier, quelques vélos attendaient patiemment la fin de la journée.

Le pont brisé est un des symboles de la ville de Dandong.

Le pont brisé est l’un des symboles de la ville de Dandong. Construit au début des années 1900, il a été bombardé par les Américains pendant la guerre de Corée. Aujourd’hui, c’est au bout de ce pont fracturé que les touristes chinois viennent payer 5 yuans pour entrevoir la vie chez leur troublante voisine. Plusieurs agences de voyages de Dandong proposent des séjours en Corée du Nord.

Pourtant, bien des Chinois n’ont aucune envie d’aller jouer les touristes dans la dernière dictature stalinienne du monde. « Les gens sont tellement pauvres, ils ont si peu à manger que si je sortais un biscuit pour le manger, ils me sauteraient dessus pour l’attraper », me disait une dame chinoise sur la promenade le long du fleuve.

Le pont de l'amitié sino-coréenne

Pourtant, des produits chinois traversent bel et bien le fleuve. Le pont de l’amitié sino-coréenne, lui aussi détruit pendant la guerre de Corée, mais reconstruit ensuite, est un des rares liens routiers et ferroviaires avec la Corée du Nord. C’est d’ailleurs à Dandong qu’on enregistre le plus d’échanges commerciaux entre les deux pays.

Halte touristique à la frontière sino-coréenne

Les contradictions ne manquent pas à la frontière sino-coréenne. À cette minihalte touristique, sur les étalages de vendeuses chinoises, on retrouve pêle-mêle des bustes de Mao, de la fausse monnaie nord-coréenne et autres bibelots made in China. La Chine a beau être dirigée par le Parti communiste, elle est devenue aujourd’hui un temple de la consommation. À mille lieux, donc, de la Corée du Nord, même si en cet endroit précis, surnommé « La traversée d’une enjambée », la rivière est si étroite qu’un seul bond suffit pour sauter par-dessus la frontière.

Deux employées nord-coréennes de l'hôtel. Elles portent le « hanbok », l'habit traditionnel coréen.
Deux employées nord-coréennes de l’hôtel. Elles portent le « hanbok », l’habit traditionnel coréen.Photo : Lei Yang

La Corée du Nord changera-t-elle un jour? Ce totalitarisme crispé en a-t-il encore pour longtemps? Nul ne le sait. Mais certains croient que la petite sœur pourrait imiter la grande et emprunter lentement la voie des réformes économiques. On apprenait cette semaine que Pyongyang allait envoyer 120 000 travailleurs en Chine. Notre hôtel à Dandong comptait déjà une centaine de travailleurs nord-coréens. Leur employeur verse 1500 yuans (environ 250 $CA) par mois au gouvernement nord-coréen, qui ne leur en redonne que 200 environ (33 $CA).

Des paysans nord-coréens se servant d’un bœuf comme bête de somme
Des paysans nord-coréens se servant d’un bœuf comme bête de somme. Photo : Lei Yang 

Des bateaux attendent les touristes qui veulent s’offrir une vue de la Corée du Nord depuis le fleuve Yalu.
Des bateaux attendent les touristes qui veulent s’offrir une vue de la Corée du Nord depuis le fleuve Yalu.

Un beau ciel bleu sans smog ni fumée en Corée du Nord
Photo : Lei Yang

Ironie du ciel : l’économie moribonde de la Corée du Nord signifie que les taux de pollution n’ont rien à voir avec ceux des grands centres industriels chinois.


Le caméraman Andrew Lee et moi. Photo : Lei Yang

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Vendredi 12 avril 2013 à 15 h 48 | | Pour me joindre

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chartrlu

 John Baird, le ministre canadien des Affaires étrangères en 2013.
John Baird, le ministre canadien des Affaires étrangères en 2013.

À la fin des années 70, à l’époque où il était ministre dans le gouvernement de René Lévesque, Denis Lazure (1925-2008) avait suscité l’ire du ministère des Affaires étrangères du Canada (Affaires extérieures à l’époque). La raison : il avait accepté une invitation à visiter Tallinn, capitale de l’Estonie, un pays balte qui était à l’époque sous occupation soviétique et qui avait été annexé à l’URSS.

En Occident, aucun pays ne reconnaissait cette annexion et, de ce fait, aucun officiel, d’aucun pays de l’OTAN, n’y mettait les pieds.

Le refus de faire certains gestes bien précis fait partie des règles de l’art de la diplomatie. C’est une façon de marquer un désaccord fondamental, comme pour rappeler que l’on ne reconnaîtra jamais le fait d’une annexion forcée. Voilà pourquoi le président Obama, en visite récente en Israël, a décliné les invitations à se rendre visiter des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Voilà pourquoi la diplomatie américaine a refusé que des étudiants de l’Université d’Ariel, sise dans une colonie, participent à la rencontre d’étudiants israéliens avec le président des États-Unis.

La décision du ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, de rencontrer une ministre israélienne à ses bureaux de Jérusalem-Est, le 9 avril, s’inscrit dans une logique diamétralement opposée : celle de rompre avec 46 ans de protestations canadiennes et internationales contre l’annexion de cette ville par Israël.

Ni le Canada, ni l’Union européenne, ni les États-Unis ne reconnaissent la souveraineté israélienne sur Jérusalem-Est, occupée puis annexée après la guerre israélo-arabe de 1967. Et si l’ambassade du Canada (comme les autres du reste) se trouve à Tel-Aviv et non pas à Jérusalem, siège du gouvernement israélien, c’est pour affirmer ce refus.

À l’époque, M. Lazure avait fait fi des protestations de la diplomatie canadienne et s’était rendu en Estonie. L’affaire n’avait pas eu de grande conséquence. Qu’un ministre des Affaires sociales d’un gouvernement provincial du Canada visite un pays balte n’a sans doute jamais été même remarqué par le Kremlin!

Il en va tout autrement lorsque c’est le chef de la diplomatie d’un pays du G8 qui transgresse la règle. En se rendant à Jérusalem-Est, écrivait jeudi le quotidien israélien Haaretz, John Baird a « brisé un tabou ». Le chroniqueur diplomatique du journal cite une source du ministère israélien des Affaires étrangères selon laquelle M. Baird a agi en dépit de l’opposition de diplomates de l’ambassade du Canada à Tel Aviv. Selon une autre source, citée par Haaretz, le ministre canadien a « voulu créer un précédent ».

Un porte-parole du gouvernement israélien s’est félicité de cette décision. Les diplomates palestiniens et la Ligue arabe, comme on pouvait s’y attendre, s’en sont indignés.

Est-ce vraiment un précédent? Un lecteur fait remarquer que Pierre Pettigrew, qui a été ministre canadien des Affaires étrangères, s’était rendu visiter le Vieux Jérusalem, en zone annexée, sans créer d’incident. Il semble en effet que la visite des lieux de pèlerinage de la Ville sainte passe mieux que les visites ouvertement politiques comme celle effectuée par M. Baird. (Jacques Chirac, Jean-Paul II et Benoît XVI, pour n’en citer que quelques-uns, ont foulé ces vieilles pierres, alors que ni la France ni le Vatican ne reconnaissent l’annexion).

M. Baird a tenté de minimiser la portée de son geste en parlant de « discussion sémantique ». Il a ajouté : « Si vous avez une rencontre avec une personne d’un côté de la rue, c’est correct. Si vous avez une rencontre de l’autre côté de la rue, ce ne l’est pas? »

Venant d’un homme dont c’est la responsabilité ministérielle de peser et de soupeser la portée des gestes diplomatiques, cette badinerie ne convainc personne.

En choisissant de se rendre officiellement à Jérusalem-Est, John Baird a rompu, au moins symboliquement, avec la tradition diplomatique canadienne sur le conflit israélo-palestinien. Cette rupture a été amorcée il y a quelques années. Elle a déjà été marquée par plusieurs gestes concrets (changement des priorités de financement dans l’aide aux Palestiniens, positions de plus en plus alignées sur celles d’Israël aux Nations unies, etc.). Et il ne fait guère de doute qu’elle sera suivie d’autres gestes qui, par leur accumulation, feront une nouvelle politique.

Je n’abandonne pas l’Afrique, mais…

Vendredi 12 avril 2013 à 11 h 33 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

L'équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l'exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.
L’équipe de tournage de Radio-Canada dans le parc Loango au Gabon, où les Chinois faisaient de l’exploration pétrolière en dynamitant dans des marécages.

Mon affectation africaine est née il y a presque six ans, en même temps que l’émission Une heure sur terre, qui disparaîtra des ondes en septembre. Six années merveilleuses à couvrir un continent immense, enivrant, attachant. « On ne sort pas indemne de l’Afrique », me disait la chanteuse béninoise Angélique Kidjo. Je suis tout à fait d’accord.

Je n’oublierai jamais la petite Baratou, une puce de 5,4 kilogrammes, le poids d’un bébé canadien de trois mois. Mais Baratou avait deux ans. Elle est morte de faim devant notre caméra au Niger, pendant la crise alimentaire de 2010. J’ai une admiration infinie pour ces héros du quotidien comme le Dr Amadou Sidibé, qui travaillait nuit et jour pour sauver le maximum d’enfants dans cette clinique de Madarounfa. Le Dr Sidibé a choisi de quitter la France pour revenir pratiquer une médecine de brousse chez lui, dans le pays le plus pauvre de la planète. J’ai été touchée par son indignation tranquille. « Globalement, dans le monde, y a assez de nourriture, me disait-il. Mais ici il y a beaucoup de foyers qui n’ont rien à manger, ça me choque, cette inégalité. » Des héros comme ça, j’en ai croisé partout en Afrique. Des rencontres inoubliables, qui ont changé ma vie.

Je me suis souvent demandé comment ceux qui ont toutes les raisons du monde de désespérer pouvaient ne pas perdre espoir. La foi n’explique pas tout. Poser notre regard d’Occidentaux gâtés sur la misère africaine est un exercice délicat. Comment être pessimistes et désabusés, alors que les Africains ne le sont pas? La pauvreté arrache le cœur, les inégalités vertigineuses choquent. Mais les sourires interpellent tout aussi puissamment. Comment peuvent-ils être si pauvres et heureux? Et pourtant, ils le sont. Les Africains sont tellement plus forts et plus riches qu’on l’imagine, on a tellement à apprendre d’eux. Si seulement on pouvait les écouter, les entendre.

Le temps manque. L’argent aussi. L’Afrique est pauvre, mais elle coûte cher. Il faut aussi prendre le temps d’écouter les Africains. Or, ils parlent lentement et nos bulletins de nouvelles ont de moins en moins de temps. La publicité et les sujets de « proximité » laissent peu d’espace pour le reste du monde. Et quand on regarde ailleurs, on aime mieux les histoires sur les « riches et célèbres » que celles sur le tiers-monde.

Le bureau de Radio-Canada à Dakar a été fermé en 2009. Mon affectation africaine avait alors été transférée à Montréal. J’ai depuis continué de couvrir le continent à partir d’ici. Aujourd’hui, mes patrons me confient de nouveaux défis. Je continuerai d’aller en Afrique pour de grands événements, mais j’aborderai aussi d’autres nouvelles ailleurs dans le monde et au Canada. Pourquoi? Très simple : l’Afrique ne vend pas. L’international attire de faibles auditoires, malgré nos prétentions d’ouverture sur le monde. Dès qu’un sujet international est en ondes, il est frappant de voir les cotes d’écoute chuter. Quand le reportage est tourné en Afrique, la dégringolade est assurée, à de rares exceptions près.

Je me suis souvent demandé pourquoi on est plus touché par le drame du voisin qui tue sa femme que par un dictateur qui tue son peuple. La distance nous rend-elle indifférents aux drames humains?

Désormais, il ne reste qu’un seul journaliste canadien dédié exclusivement à l’Afrique, le correspondant du Globe and Mail à Johannesburg, Geoffrey York. Je ne peux me plaindre, j’ai moi-même demandé qu’on modifie mon affectation. Pas que l’Afrique ne m’intéresse plus, au contraire. Je crois qu’il faut, plus que jamais, s’intéresser à ce continent qui explose. Mais je savais qu’il devenait difficile de justifier mon affectation, financièrement, étant donné le manque d’appétit chronique pour les sujets africains.

C’est un dur constat d’échec pour moi. Quand j’ai été affectée à l’Afrique, en 2007, je m’étais donnée comme mission de rendre l’Afrique intéressante à ceux qui n’ont jamais mis les pieds là-bas. Je voulais raconter l’Afrique aux Canadiens « ordinaires » avec des Africains « ordinaires ». J’avais espéré secouer l’indifférence avec des histoires touchantes. J’ai toujours reçu de très beaux commentaires sur mes reportages, mais je n’ai pas réussi à mettre l’Afrique sur « la mappe ».

Le tiers-monde n’est tout simplement pas dans le radar médiatique. L’an dernier, durant le printemps érable, des djihadistes ont conquis la moitié du Mali en quelques semaines, menaçant la sécurité de toute l’Afrique de l’Ouest et du Nord. Nous en avons à peine parlé. Et dans ce cas, ce n’était pas une question d’argent. Je n’ai qu’un corridor à traverser pour aller sur un plateau de RDI ou du TJ. La crise malienne a attiré l’attention de nos médias seulement quand les Français sont intervenus, neuf longs mois plus tard.

J’ai couvert des conflits au Mali, en République démocratique du Congo, en Somalie, en Côte d’Ivoire, des violences ethniques au Kenya, en Afrique du Sud, des rebellions, des famines, les révoltes du printemps arabe et ses suites en Égypte, en Tunisie, au Maroc. Ces couvertures difficiles sont essentielles, car les guerres oubliées sont souvent plus cruelles et plus longues. Mais j’ai peur que l’on retourne à une couverture catastrophe de l’Afrique, que l’on ne se déplace que pour les très grandes crises, celles qui font beaucoup de morts. Je crains qu’on oublie l’autre Afrique, celle qui n’est pas en guerre… l’Afrique qui avance la tête haute… l’Afrique de ces « héros ordinaires » qui font des miracles avec rien, comme le Dr Sidibé.