Blogue de Joyce Napier

Les républicains, l’immigration et l’opportunisme

Mardi 5 février 2013 à 16 h 15 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Vous ne connaissez peut-être pas le sénateur républicain Marco Rubio.

Il faut le connaître, car à travers lui, ses tergiversations et son ascension, on comprend mieux le Parti républicain d’aujourd’hui.

On comprend mieux pourquoi après s’être opposés bec et ongle à une réforme de l’immigration aux États-Unis, les républicains se rendent compte maintenant que cette réforme pourrait sauver leur avenir politique.

Élu au Sénat américain en 2010, Marco Rubio était LE candidat du Tea Party, le prototype parfait : pro-vie, anti-mariage gai, catholique pratiquant, partisan de l’austérité fiscale, il choisit la religion plutôt que la science. Pour lui, Dieu a créé le monde il y a plus ou moins 6000 ans, et, après tout, les théories de l’évolution ne sont-elles pas que des théories?

Bref, Marco Rubio incarnait si bien ce virage à droite qu’a pris le Grand Old Party, le GOP comme on l’appelle ici, le Parti républicain.

Et de plus, Marco Rubio, d’origine cubaine, était contre toute réforme de l’immigration. Régulariser la situation de quelque 12 millions de sans-papiers, hispanophones et venus comme lui du sud? Jamais! Il disait que c’était une capitulation, une « amnistie ». Inacceptable. La solution : déporter les illégaux et resserrer la sécurité à cette frontière poreuse, avec murs, surveillance électronique. Bref, il faut interdire l’entrée aux États-Unis à cette masse de travailleurs clandestins.

« De cette façon, avait dit Marco Rubio en octobre 2010, nous aurons un système d’immigration qui fonctionne comme il faut. »

Tout comme le GOP, Marco Rubio s’opposait vivement à tout relâchement, à tout genre de pardon. Les illégaux représentent une main-d’oeuvre à bon marché dont l’économie américaine ne peut plus se passer, tant pis. La loi c’est la loi, les républicains réclamaient haut et fort qu’on l’applique.

C’était en 2010. Marco Rubio a remporté son élection, il est devenu le jeune sénateur de Floride, l’étoile montante du GOP.

Mais deux ans en politique, c’est une éternité.

Pendant la campagne présidentielle, en 2012, le candidat républicain Mitt Romney continuait de prôner la ligne dure sur l’immigration : « LA solution, avait-il déclaré à plusieurs reprises, c’est l’autodéportation. »

Bref, le GOP ne voulait pas de compromis, même pour les nombreux clandestins dont les enfants sont nés aux États-Unis. Sa position était claire : l’immigration n’est pas une question d’humanité, c’est une question de respect des lois. Point final.

Et puis, le 6 novembre dernier, plus de 70 % des hispanophones ont voté pour le candidat démocrate Barack Obama. Faut-il même s’en étonner?

Fort de l’appui massif des minorités — et 95 % du vote noir —, Obama a remporté la Maison-Blanche, même si seule une minorité de Blancs, 39 %, a voté pour lui.

Message aux républicains : ce qu’il faut retenir de ces résultats, c’est qu’on ne remporte plus la Maison-Blanche sans l’appui des minorités. Une majorité de Blancs ne suffit plus. Les temps changent, la démographie aussi.

Depuis la défaite cuisante de 2012, on n’entend plus parler de Mitt Romney, et les républicains sont en pleine crise existentielle. Mais ils ont compris ceci : le bloc hispanophone est devenu un incontournable dans la vie américaine et en politique.

Assis dans nos bureaux à Washington, il y a deux semaines, le maire de Los Angeles, Antonio Villaraigosa, une des figures de proue de la communauté hispanophone l’expliquait :

« La population latino aux États-Unis dépasse aujourd’hui les 50 millions, dit-il. Plus de 50 % des enfants nés aux États-Unis sont d’origine latino-américaine, asiatique ou noire. »

Une nouvelle réalité politique, qui nous ramène à Marco Rubio, le « Golden Boy » de la droite. Il n’est pas nécessairement pour la science, mais il comprend les maths.

Les « latinos », sa communauté, il ne peut plus la bouder. Il y a 12 millions d’illégaux, certes, mais ils sont appuyés par 50 millions d’Américains d’origine latino, qui ont leurs papiers en règle, la nationalité américaine et le droit de vote. Et ils veulent une réforme de l’immigration. Ils veulent régulariser la situation des clandestins.

Le sénateur Rubio a vite fait le calcul, sur papier ou dans sa tête, et il a fait un virage, pas à 80 degrés, mais bien un virage complet. Tout comme les républicains au Congrès. Ils sont maintenant en faveur d’une réforme, qui sera fort probablement adoptée d’ici aux élections législatives de 2014.

Une réforme qui donnerait aux clandestins un permis de travail, une carte verte et peut-être même, éventuellement, la nationalité, serait une bonne solution, dit-il aujourd’hui.

« On ne va tout de même pas déporter 12 millions de personnes. Donnons-leur la chance d’obtenir une carte verte », disait-il l’autre jour à la radio.

Voilà comment on change d’avis en politique.