Billets publiés en février 2013

Il y a dans le mot séquestration, l’idée qu’on est retenu « contre son gré », et c’est la seule explication que je vois à l’utilisation de ce mot si bizarre pour désigner les réductions de dépenses de 85 milliards de dollars dans le budget du gouvernement américain, qui vont s’appliquer automatiquement le 1er mars.

Les républicains et les démocrates ont donné leur accord à ce mécanisme jadis, lors du débat sur la hausse du plafond de la dette, en se disant que ces réductions sans discernement à tous les postes de dépenses étaient si insensées qu’on trouverait bien un accord pour réduire le déficit autrement avant la date-butoir. Eh bien non… On n’en a pas trouvé. Et dans les quatre jours qui restent, rien ne semble indiquer qu’un compromis soit possible.

Les républicains disent depuis un moment déjà que s’il faut avaler la pilule, on l’avalera. Selon eux, 85 milliards de dollars sur 6 mois ce n’est pas une diète mortelle. C’est le montant que le gouvernement emprunte tous les 28 jours. L’administration Obama prédit un cataclysme? La croissance économique a déjà un peu reculé le trimestre dernier en anticipant les compressions, et reculera encore? Qu’à cela ne tienne dit le président républicain de la Chambre, John Boehner, son parti a les yeux tournés vers l’avenir :

Je ne sais pas combien d’emplois seront perdus en raison des réductions de dépenses, mais ce que je sais c’est que si nous ne réglons pas le problème des dépenses ici à Washington ce seront des dizaines de millions d’emplois futurs qui ne seront pas créés à cause du poids de la dette que nos enfants et nos petits-enfants devront supporter. Je suis venu ici pour sauver le rêve américain pour mes enfants et les vôtres. La dette et la dépendance du président aux dépenses menacent notre avenir. (point de presse du 25 février 2013)

Le président Obama fait parader chaque jour des hauts responsables de son administration : le secrétaire d’État, John Kerry, jeudi, le secrétaire au Transport, Ray Lahood, un républicain, vendredi, la secrétaire à la Sécurité intérieure, Janet Napolitano, lundi, pour prédire un ralentissement des services, la suspension de contrats, des mises à pied temporaires ou la réduction de la semaine de travail des fonctionnaires (furloughs). Même l’association canadienne des manufacturiers s’est mise de la partie, craignant des problèmes aux douanes pour les exportations canadiennes si près de 3000 inspecteurs sont effectivement mis à pied quand les coupes s’appliqueront. L’argument canadien n’est peut-être pas déterminant, mais dans l’ensemble il s’agit de faire comprendre à chaque élu que ces compressions budgétaires vont frapper beaucoup plus fort qu’on le croit.

Le président Obama ne veut pas l’abandon de la séquestration, mais il veut que l’échéance soit reportée et qu’on s’entende pour réduire le déficit en combinant réductions de dépenses et nouveaux revenus par l’élimination de certains avantages fiscaux. La réponse des républicains est claire : le président a obtenu de nouveaux revenus en janvier quand des réductions d’impôts ont cessé de s’appliquer aux tranches de revenus au-delà de 400 000 $. Le robinet est fermé, disent-ils. Le président Obama laisse entendre que les élus du parti adverse défendent les intérêts des plus riches parce qu’ils ont les yeux fixés déjà sur la campagne de mi-mandat en 2014 :

Il y a toujours des questions sur lesquelles nous ne serons pas d’accord ici à Washington et dans chacun des États. Mais il y a un grand nombre de questions sur lesquelles nous pouvons faire preuve de plus de collaboration que ce que nous avons vu jusqu’à présent. Mais pour ce faire, il faut que cette ville aille au-delà de son obsession pour les prochaines élections et se concentre sur les prochaines générations. Nous sommes tous des élus et nous nous préoccupons beaucoup de politique dans notre parti et dans le parti adverse, mais à un moment donné il faut gouverner. (discours aux gouverneurs, 25 février 2013)

Et voilà donc pourquoi à quatre jours de l’échéance, il n’y pas de négociations, mais plutôt une sorte de partie de ping-pong qui consiste à se rejeter mutuellement la faute quant aux compressions qui vont faire mal.

Barack Obama est convaincu que ce sont les républicains, déjà mal aimés, qui vont en porter l’odieux. Les républicains croient que c’est la popularité du président qui va chuter.

Et des dizaines de millions d’Américains et leurs économies sont pris entre les deux, séquestrés, c’est le cas de le dire, par cette logique.

On frappe à la porte

Samedi 16 février 2013 à 12 h 26 | | Pour me joindre

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Appelons-les Nasser. Une famille chrétienne du quartier chic d’El Qoussour chez qui nous sommes invités pour le déjeuner. Les Syriens ne sont rien si ce n’est accueillants et généreux. La table déborde de mets typiques mijotés pendant de longues heures par la mère de la famille. Elle s’est donné beaucoup de mal pour ses invités canadiens. Les amis et voisins francophones des Nasser sont là, heureux qu’une télévision étrangère vienne voir ce qu’ils vivent dans la Syrie en guerre. Des femmes surtout, belles, souriantes et exubérantes. Ça ne fait pas quinze minutes que nous sommes arrivés qu’on sonne à la porte. Attend-on d’autres convives?

Deux hommes se présentent sur le pas de la porte, walkie-talkie à la main. Affables, souriants, ils demandent qui sont les étrangers à la caméra.  Hossam, notre interprète, se précipite avec nos papiers d’autorisation du ministère de l’Information.  Les deux hommes, des agents du Moukhabarat, les services de renseignement syrien, notent tout, y compris l’information sur l’identité de nos hôtes et de leurs amis. Satisfaits de tout savoir sur les raisons de notre présence, ils repartent, toujours souriants. Devant notre air interloqué, tout le monde chez les Nasser nous rassure. C’est normal, c’est pour notre propre protection. Les étrangers sont une cible de choix pour les enlèvements. Passons à table.

J’ai visité plusieurs pays où des régimes autoritaires contrôlent le travail des journalistes. En Iran, au Yémen ou en Arabie saoudite, impossible de filmer sans être accompagné d’un représentant du ministère de l’Information. On fait avec les restrictions et on trouve le moyen si nécessaire de parler aux gens sans être observés, pour leur permettre de s’exprimer librement. Souvent, ça veut dire des rencontres discrètes à la maison, un dernier rempart de la vie privée.

Ce n’est pas le fait de la guerre, les services de renseignement du gouvernement de Bachar Al-Assad sont d’une efficacité redoutable. Une grande partie du pays échappe maintenant au contrôle du président. Mais qu’il lutte en ce moment pour la survie de son régime ne semble pas avoir diminué son emprise sur les citoyens de Damas.

Quand après avoir fait honneur au délicieux repas des Nasser nous passons au salon pour enregistrer une entrevue avec la dame de la maison, elle arrive à peine à exprimer ses craintes pour l’avenir de ses quatre enfants et tout l’amour qu’elle a pour sa terre natale, entre deux sanglots.  Je ne doute aucunement de la sincérité de ses paroles.  Mais dans ce pays qu’elle aime tant, tout ce qu’on ne dit pas, pas même derrière les portes closes de sa maison, laisse songeur.

L’entrevue que nous a accordée Hanan Ashrawi, à Ramallah, le 19 janvier dernier, m’a étonné par la vigueur de sa charge contre le Canada. Mme Ashrawi est bien sûr réputée pour son éloquence, mais elle est aussi une des actrices les plus importantes de la diplomatie palestinienne. Or, elle a fait fi de toute langue de bois diplomatique et elle a tiré à boulets rouges sur le gouvernement Harper et sur sa politique dans le dossier israélo-palestinien.

Le Canada, on le sait, a été un des neuf pays qui ont voté contre l’admission de la Palestine comme État observateur aux Nations unies, le 29 novembre dernier. Cent trente-huit pays ont appuyé la candidature palestinienne, et une quarantaine se sont abstenus.

« Beaucoup de gens considèrent que le Canada s’est ainsi disqualifié de toute possibilité de jouer un rôle positif dans le processus de paix, dit Mme Ashrawi. Cela mine son statut international. »

Hanan Ashrawi est membre de la direction de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et elle a été parmi les principaux artisans d’une campagne diplomatique internationale de plusieurs années pour obtenir l’appui du plus grand nombre de pays en vue d’une reconnaissance à l’ONU.

Le Canada, dont la politique étrangère s’est résolument rapprochée de celle d’Israël sous Stephen Harper, a ouvertement milité contre la demande palestinienne. Le ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, s’est même rendu personnellement aux Nations unies pour y prononcer un discours contre la candidature de la Palestine.

La position canadienne (qui est proche de celle des États-Unis), c’est que la reconnaissance de la Palestine est prématurée et qu’elle doit être le résultat d’un accord de paix entre les deux parties. Les Palestiniens estiment que les négociations de paix – au point mort depuis des années – ne peuvent être relancées que par la pression internationale. Le Canada dit craindre que la reconnaissance à l’ONU n’entraîne une crispation encore plus grande des positions.

« Lorsque le Canada parle, je n’entends pas seulement la version d’Israël, mais j’entends ce qu’Israël a de pire à dire », dit Mme Ashrawi.

« Et quand le Canada justifie les gestes d’Israël, cela mine le statut du Canada dans le monde. Cela mine l’intégrité du Canada comme pays qui est censé représenter le multiculturalisme, le multilatéralisme, la règle du droit, l’harmonie et la justice. C’est plutôt la voix stridente du lobby pro-Israël qui parle pour défendre ce qu’au plus profond de vos cœurs, vous savez être mauvais. »

Voici de larges extraits de cette entrevue :



Et voici mon reportage au Téléjournal du 13 février, suivi d’une entrevue de Céline Galipeau avec le ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird :

Vous ne connaissez peut-être pas le sénateur républicain Marco Rubio.

Il faut le connaître, car à travers lui, ses tergiversations et son ascension, on comprend mieux le Parti républicain d’aujourd’hui.

On comprend mieux pourquoi après s’être opposés bec et ongle à une réforme de l’immigration aux États-Unis, les républicains se rendent compte maintenant que cette réforme pourrait sauver leur avenir politique.

Élu au Sénat américain en 2010, Marco Rubio était LE candidat du Tea Party, le prototype parfait : pro-vie, anti-mariage gai, catholique pratiquant, partisan de l’austérité fiscale, il choisit la religion plutôt que la science. Pour lui, Dieu a créé le monde il y a plus ou moins 6000 ans, et, après tout, les théories de l’évolution ne sont-elles pas que des théories?

Bref, Marco Rubio incarnait si bien ce virage à droite qu’a pris le Grand Old Party, le GOP comme on l’appelle ici, le Parti républicain.

Et de plus, Marco Rubio, d’origine cubaine, était contre toute réforme de l’immigration. Régulariser la situation de quelque 12 millions de sans-papiers, hispanophones et venus comme lui du sud? Jamais! Il disait que c’était une capitulation, une « amnistie ». Inacceptable. La solution : déporter les illégaux et resserrer la sécurité à cette frontière poreuse, avec murs, surveillance électronique. Bref, il faut interdire l’entrée aux États-Unis à cette masse de travailleurs clandestins.

« De cette façon, avait dit Marco Rubio en octobre 2010, nous aurons un système d’immigration qui fonctionne comme il faut. »

Tout comme le GOP, Marco Rubio s’opposait vivement à tout relâchement, à tout genre de pardon. Les illégaux représentent une main-d’oeuvre à bon marché dont l’économie américaine ne peut plus se passer, tant pis. La loi c’est la loi, les républicains réclamaient haut et fort qu’on l’applique.

C’était en 2010. Marco Rubio a remporté son élection, il est devenu le jeune sénateur de Floride, l’étoile montante du GOP.

Mais deux ans en politique, c’est une éternité.

Pendant la campagne présidentielle, en 2012, le candidat républicain Mitt Romney continuait de prôner la ligne dure sur l’immigration : « LA solution, avait-il déclaré à plusieurs reprises, c’est l’autodéportation. »

Bref, le GOP ne voulait pas de compromis, même pour les nombreux clandestins dont les enfants sont nés aux États-Unis. Sa position était claire : l’immigration n’est pas une question d’humanité, c’est une question de respect des lois. Point final.

Et puis, le 6 novembre dernier, plus de 70 % des hispanophones ont voté pour le candidat démocrate Barack Obama. Faut-il même s’en étonner?

Fort de l’appui massif des minorités — et 95 % du vote noir —, Obama a remporté la Maison-Blanche, même si seule une minorité de Blancs, 39 %, a voté pour lui.

Message aux républicains : ce qu’il faut retenir de ces résultats, c’est qu’on ne remporte plus la Maison-Blanche sans l’appui des minorités. Une majorité de Blancs ne suffit plus. Les temps changent, la démographie aussi.

Depuis la défaite cuisante de 2012, on n’entend plus parler de Mitt Romney, et les républicains sont en pleine crise existentielle. Mais ils ont compris ceci : le bloc hispanophone est devenu un incontournable dans la vie américaine et en politique.

Assis dans nos bureaux à Washington, il y a deux semaines, le maire de Los Angeles, Antonio Villaraigosa, une des figures de proue de la communauté hispanophone l’expliquait :

« La population latino aux États-Unis dépasse aujourd’hui les 50 millions, dit-il. Plus de 50 % des enfants nés aux États-Unis sont d’origine latino-américaine, asiatique ou noire. »

Une nouvelle réalité politique, qui nous ramène à Marco Rubio, le « Golden Boy » de la droite. Il n’est pas nécessairement pour la science, mais il comprend les maths.

Les « latinos », sa communauté, il ne peut plus la bouder. Il y a 12 millions d’illégaux, certes, mais ils sont appuyés par 50 millions d’Américains d’origine latino, qui ont leurs papiers en règle, la nationalité américaine et le droit de vote. Et ils veulent une réforme de l’immigration. Ils veulent régulariser la situation des clandestins.

Le sénateur Rubio a vite fait le calcul, sur papier ou dans sa tête, et il a fait un virage, pas à 80 degrés, mais bien un virage complet. Tout comme les républicains au Congrès. Ils sont maintenant en faveur d’une réforme, qui sera fort probablement adoptée d’ici aux élections législatives de 2014.

Une réforme qui donnerait aux clandestins un permis de travail, une carte verte et peut-être même, éventuellement, la nationalité, serait une bonne solution, dit-il aujourd’hui.

« On ne va tout de même pas déporter 12 millions de personnes. Donnons-leur la chance d’obtenir une carte verte », disait-il l’autre jour à la radio.

Voilà comment on change d’avis en politique.

Le « départ » d’Hillary

Vendredi 1 février 2013 à 14 h 22 | | Pour me joindre

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manonglobensky

Hillary Clinton quitte ses fonctions de secrétaire d’État, et comme la plupart des femmes journalistes qui couvrent la politique ou la diplomatie américaine, son départ me touche presque personnellement.

Hillary Clinton n’est pas la première femme secrétaire d’État, bien sûr. Madeleine Allbright et Condoleezza Rice, avant elle, ont aussi mené ce portefeuille d’une main ferme.

Mais Hillary fait remonter à la surface cet esprit de sororité encore plus que les autres, peut-être parce qu’elle s’est tant attachée à défendre la cause des femmes et des jeunes filles pendant ses quatre ans au département d’État.

Et peut-être aussi parce qu’elle a moins senti le besoin que ses prédécesseures de se comporter exactement comme un homme. La chef de la diplomatie américaine n’a pas hésité à danser à plusieurs reprises pendant ses voyages. Elle n’a pas caché son émotion lorsqu’elle a enfin pu rencontrer Aung San Suu Kyi à Rangoon.

Bien sûr, ses « sœurs » journalistes, moi la première, ne lui ont pas fait de cadeau, s’esclaffant ou se désolant chaque fois qu’elle se présentait mal coiffée, mal habillée ou parée d’un collier beaucoup trop gros pour elle.

Mais n’allez surtout pas parler à Hillary Clinton de sa coiffure ou de ses rides, elle s’en fout. D’ailleurs, une des meilleures photos d’elle est probablement celle où elle surveille la progression de l’opération contre Ben Laden aux côtés de Barack Obama : pas maquillée, la main devant la bouche, la tension clairement visible sur son visage.

Pendant la série d’entrevues qu’elle a accordées, elle a répondu à une question d’un jeune homme en Inde qui s’interrogeait sur le fait que les femmes aujourd’hui doivent encore démontrer qu’elles sont capables d’occuper des postes comme le sien :

« Voilà une question qui mériterait une entrevue au complet, mais permettez-moi de dire deux choses. D’abord, les choses se sont améliorées. Je suis à même de le constater, puisque j’ai fait de la politique, ou je l’ai côtoyée depuis plusieurs années. Mais il y a quand même un double standard. Et ce double standard, il s’applique aux petites choses, comme ce que vous portez, et aussi aux choses extrêmement sérieuses, comme le fait que les femmes ne peuvent pas encore voter partout, elles ne peuvent pas toujours être candidates ou même paraître en public. C’est une vaste série de barrières culturelles et légales au respect des femmes, à leur pleine participation à la société. Et donc, il y a encore du chemin à faire. […]

Et la deuxième chose que je dirais, c’est que ça a été et ça va demeurer la cause de ma vie, même après mon départ du département d’État. […] Quand on met des obstacles sur la route de la moitié de la population, on freine ni plus ni moins le développement même d’une nation. […] J’ai été très encouragée et même fière de voir tant de jeunes hommes et de jeunes femmes manifester contre la façon dont les femmes sont traitées par des hommes qui ne comprennent pas ou n’ont pas appris qu’il n’y a pas que leurs sœurs et leurs mères qui sont dignes de respect, mais toutes les filles et toutes les femmes. » (Hillary Clinton, Townterview, Newseum, 28 janvier 2013)

Hillary Clinton part, mais elle ne prend pas sa retraite. Elle insiste sur le fait qu’elle doit d’abord rattraper 20 ans de sommeil perdu, puis qu’elle va se remettre au travail, probablement faire des discours et travailler de concert avec la fondation de son mari Bill.

Il faut donc mettre le mot « départ » entre guillemets dans son cas. Surtout qu’on sait qu’elle ne ferme pas la porte à une course à la présidence en 2016, à 69 ans. Elle ne la ferme ni ne l’ouvre en fait. Comme à son habitude, Hillary Clinton va évaluer très rationnellement au cours des prochains mois quelle sera à l’avenir la meilleure façon pour elle, en tant que femme, d’avoir le plus d’influence.