Billets publiés le 31 janvier 2013

Chine : la fin des goulags?

Jeudi 31 janvier 2013 à 10 h 13 | | Pour me joindre

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C’était pendant les vacances, un de ces jours qui s’étirent doucement entre Noël et le jour de l’An. Je lisais distraitement les nouvelles, butinant d’un site web à l’autre, quand je suis tombée sur cet article.

Une femme de l’Oregon avait trouvé une lettre dans une boîte de décorations d’Halloween.

Un peu comme un message dans une bouteille à la mer…

La feuille était pliée en quatre, insérée entre deux pierres tombales en styromousse. Le tout était emballé dans une pellicule plastique.

L’auteur de cette missive, écrite à la main en anglais approximatif, affirmait que les décorations avaient été fabriquées dans un camp de travail à Shenyang, dans le nord-est de la Chine.

L’histoire m’a tout de suite intriguée, d’autant plus que moins de deux mois auparavant, mon collègue de Libération, Philippe Grangereau, avait écrit un excellent papier sur la « rééducation par le travail » à Chongqing.  L’homme qu’il a interviewé affirmait, lui, fabriquer des guirlandes de Noël.

Un coup de plus pour le « Made in China » déjà souvent mal-aimé.

Puis, le 7 janvier, une étonnante lueur d’espoir en provenance de la Chine. Meng Jianzhu, secrétaire de la commission politique et juridique du Parti communiste chinois, était cité dans la presse. Il affirmait que le système de « rééducation par le travail », ou laojiao comme on l’appelle en chinois, ne serait plus utilisé d’ici la fin de 2013.

Triste héritage de l’Union soviétique, ce système comprendrait, selon le gouvernement chinois, un réseau de 350 camps abritant 160 000 prisonniers.

Certains groupes de défense des droits de la personne soupçonnent que le nombre de prisonniers s’élèverait plutôt à 2 millions.

Se trouvent dans ces camps les criminels coupables de délits mineurs, dont le système judiciaire débordé n’a pas le temps de s’occuper. Mais aussi, les pétitionnaires, ces gens qui réclament sans arrêt une audience auprès des autorités pour des injustices dont ils se disent victimes. Les membres de Falun Gong viennent aussi peupler ces camps, tout comme les dissidents de toutes sortes, défenseurs des droits de la personne. Bref, tous ceux qui gueulent un peu trop fort, sur Internet ou ailleurs.

Le 7 janvier, on nous apprend donc que les jours du laojiao pourraient être comptés. Mais la joie provoquée par cette nouvelle n’a été que de courte durée.

Les articles qui rapportaient l’information ont rapidement été effacés, remplacés par une version édulcorée, dans laquelle on pouvait lire que Meng Jianzhu avait plutôt déclaré que le gouvernement allait « mettre de l’avant une réforme » du système de rééducation par le travail.

La même soupe froide, tièdement réchauffée, que le gouvernement sert au public depuis 10 ans.

Wang Yi et son mari, Hua Chunhui
Wang Yi et son mari, Hua Chunhui

Depuis la ville de Nanjing où ils habitent, Wang Yi et son mari, Hua Chunhui, surveillaient les développements de près. Et cette volte-face ne les a pas rassurés.

Tous les deux ont été emprisonnés séparément dans des camps de travail pour des propos qu’ils avaient tenus sur Twitter. Elle a été enfermée pendant un an; lui, pendant un an et demi.

Pendant leur détention, ils n’avaient pratiquement aucun contact avec le monde extérieur. Et depuis leur sortie du camp, Wang et Hua ne sont pas complètement libres. Leur téléphone est sur écoute, leurs échanges par courriel font l’objet de surveillance, tout comme leurs déplacements.

Lors de l’entrevue qu’ils nous ont accordée, loin de leur domicile, dans un lieu neutre où nous ne risquions pas d’être repérés, Hua Chunhui nous a dit :

« Le système de rééducation par le travail viole la Constitution et les lois chinoises. » (À noter qu’en Chine, techniquement, on ne peut pas emprisonner quelqu’un arbitrairement, sans procès.) Le problème, c’est que s’ils abolissent ce système, qu’est-ce qui viendra après? Vont-ils simplement le remplacer par un autre?

Cette question est légitime. Les défenseurs du système soutiennent que le laojiao est nécessaire pour maintenir la stabilité sociale. Du point de vue des autorités, il n’y a rien de plus pratique. Quelqu’un dérange un peu, pourquoi s’empêtrer dans des procédures judiciaires sans fin?  Allez hop! On l’embarque, fin de l’histoire.

Et quand vous ajoutez à cela l’aspect économique : forcément un réseau de gens profite du fait que cette main-d’oeuvre captive travaille sans obtenir de salaire. On se rend compte que le gouvernement serait fou de se passer du laojiao.

D’ailleurs, le célèbre avocat Teng Biao résumait bien la situation sur son blogue, cité par le Courrier international :

« Comme je le disais le 11 décembre, on peut prévoir que le laojiao sera aboli dans les deux ans, et que Xi (Jinping) et Li (Keqiang) en seront félicités. Mais les prisons clandestines, les mises en résidence surveillée, les éloignements forcés, les placements en hôpital psychiatrique, en centre de transit, les disparitions, les classes d’études… tout cela augmentera. »