Les nations du monde vont débattre cette semaine à New York de la pertinence d’appuyer – en argent et en équipement – une intervention au Mali qui serait menée par 3300 soldats des pays voisins (sous l’égide de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CÉDÉAO). Le but : libérer 65 % du territoire malien occupé par des groupes armés qui sont en train d’imposer, par la terreur, un islam intégriste qui nie les droits de la personne. Le gouvernement canadien affirme qu’il ne participera d’aucune façon à cette intervention. Pourquoi?
Le Canada n’a-t-il pas une dette envers le Mali? L’argent des contribuables canadiens n’a-t-il pas nourri le butin de guerre de ces djihadistes qui amputent des mains, violent des femmes et recrutent des enfants-soldats?
La question me hante depuis que j’ai interviewé Robert Fowler, l’ancien diplomate canadien détenu, avec son collègue Louis Guay, par Al-Qaïda au Maghreb islamique pendant quatre mois en 2008-2009. « Ils ne m’ont pas libéré pour mes beaux yeux bleus », dit Fowler, sourire en coin, quand on lui demande s’il sait combien le Canada a payé pour sa libération. Les deux diplomates étaient mandatés par l’ONU pour négocier la paix entre les rebelles touaregs du Niger et le gouvernement nigérien de l’époque, qui était hostile à cette mission.
J’en ai parlé à des spécialistes en sécurité, qui agissent comme conseillers lors de prises d’otages. Ils sont convaincus d’une chose : les gouvernements disent tous qu’ils ne paient pas de rançons, mais tous finissent par le faire. Même si le paiement est fait par de lointains intermédiaires, mandatés par des gouvernements « amis » du Canada, le Mali et le Burkina Faso en l’occurrence, on peut dire que le Canada a contribué à enrichir les caisses d’AQMI, cela laisse peu de doute. La rançon n’aurait pas été payée sans l’accord du gouvernement canadien, qui a dû rembourser ses « amis » d’une façon ou d’une autre.
N’avons-nous pas une dette envers ces Maliens, 1,5 million de Maliens, qui sont aujourd’hui pris en otages par ces mêmes islamistes, armés en partie avec l’argent des rançons versées à AQMI? Le gouvernement Harper juge que non. Voici l’échange que j’ai eu avec le ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino, la semaine dernière à son retour du Burkina Faso.
JF : « Nous respectons le désir de ces nations de se définir entre elles.
SL : Mais on n’a pas laissé les voisins de l’Afghanistan régler entre eux le problème d’Al-Qaïda et des talibans, pourquoi ne pas combattre les « talibans du Sahel » comme on a combattu ceux d’Afghanistan?
JF : Le Canada n’est pas allé seul en Afghanistan, le Canada n’ira pas seul au Mali, le Canada n’ira pas du tout au Mali.
SL : Même pas un appui technique ou logistique?
JF : Ce que vous demandez n’est pas au menu [not on our plate]. Le Canada appuie une résolution pacifique du conflit. Notre priorité est d’aider la crise humanitaire dans le pays voisin, le Burkina Faso [qui accueille plus de 200 000 réfugiés maliens]. » Fin de l’échange.
Distribuer de la nourriture et des soins aux victimes du conflit malien réfugiées dans les pays voisins, c’est très bien. Mais pourquoi refuser d’agir aussi à la source du problème, sur la violence qui pousse ces Maliens sur le chemin de l’exil?
Sans aide extérieure, l’intervention des forces régionales est vouée à l’échec, tout le monde le sait. L’armée malienne n’est pas mieux équipée aujourd’hui qu’elle l’était au printemps, quand elle fût écrasée par la rébellion touarègue et ces islamistes armés jusqu’aux dents. Et les troupes des pays voisins ne sont pas équipées pour combattre un ennemi qui a l’immense avantage de maîtriser un terrain de combat des plus difficiles : le désert.
Les Français et les Américains ont déjà des forces spéciales et de renseignement, discrètes, sur le terrain. Le président français, François Hollande, va plaider à New York pour une intervention rapide au Mali. Paris et Washington savent à quel point il est suicidaire de laisser des forces djihadistes occuper cet immense territoire au cœur de l’Afrique. « Pour la première fois, Al-Qaïda a son propre pays », disait le Canadien Bob Fowler à Christiane Amanpour sur CNN il y a quelques semaines. « Un pays aussi grand que la France et la Belgique combinées ».
Robert Fowler et Louis Guay, détenus 130 jours dans le désert par la bande de Mokhtar Belmokhtar, sont sans doute les Occidentaux qui connaissant le mieux ces combattants prêts à mourir pour étendre au plus grand nombre l’emprise d’un islam intégriste. Un islam complètement étranger aux musulmans d’Afrique de l’Ouest, qui sont généralement tolérants.
Au président malien, Dioncounda Traoré, qui dit que sa priorité est de négocier avec les forces qui occupent le nord du pays, Fowler répond, catégorique : « Ce n’est pas possible de négocier la paix avec Al-Qaïda. On ne peut rien dire à ces hommes qui pourraient les faire changer d’idée, rien. » L’ancien diplomate a consacré sa vie à la discussion comme mode de sortie de crise. Il est aujourd’hui convaincu que la seule façon de contrer l’avancée des djihadistes dans le Sahel, qu’ils convoitent de Dakar jusqu’à Mogadiscio, c’est en les combattant.








