Les autorités chinoises doivent commencer à connaître la chanson, et son refrain « pas dans ma cour » qui résonne à travers le pays. Après des années de développement sauvage, développement qui a souvent fait la richesse des responsables locaux du Parti communiste, mais entraîné la destruction de l’environnement, les Chinois sortent dans la rue pour exprimer haut et fort leur ras-le-bol.
L’année dernière, c’était à Dalian, dans le nord-est : les habitants ne voulaient pas d’une usine chimique.
Au début du mois de juillet, c’était au tour du Sichuan, où de grandes manifestations ont forcé l’abandon d’un projet d’usine métallurgique.
Et voilà qu’un autre projet industriel a été stoppé après une vague de protestations, cette fois dans la province côtière du Jiangsu.
Samedi matin, des milliers de manifestants furieux sont sortis dans les rues de Qidong, une ville de un million d’habitants au nord de Shanghai. Leur message est clair : ils ne veulent pas d’un pipeline qui doit déverser les eaux usées d’une papetière tout près de leur port de pêche, le quatrième en importance en Chine.
Comme c’est presque toujours le cas en Chine, les censeurs se sont rapidement mis de la partie, bloquant les recherches pour les mots Qidong, l’abréviation QD, Oji Papers (le nom de la compagnie derrière le projet) et Sun Jianhua (le nom du secrétaire du Parti communiste de Qidong).
D’ailleurs, M. Sun aurait passé un mauvais quart d’heure samedi. Selon plusieurs sources dans les médias sociaux, les manifestants auraient arraché sa chemise pour lui faire enfiler un t-shirt orné d’un message appelant à la protection de l’environnement. Ils auraient aussi investi le siège du gouvernement local pour s’emparer de bouteilles d’alcool de luxe et de cartouches de cigarettes de grandes marques, articles souvent offerts en guise de pots-de-vin aux officiels corrompus.
Le gouvernement accuse souvent les blogueurs de propager des rumeurs sur Internet, mais la presse officielle, elle, demeure étrangement laconique, voire silencieuse.
Prenez le projet lui-même. Pourquoi les manifestants sont-ils sortis dans la rue? Ont-ils raison de manifester? Quel est ce projet, au fait? Les médias officiels n’en ont jamais expliqué la vraie nature aux citoyens.
Depuis 2009, les habitants de Qidong réclament une étude environnementale sur l’impact du pipeline. Le projet a été approuvé sans que leur appel soit entendu. De leur côté, les internautes ont fait circuler de l’information dans les médias sociaux. Plusieurs infographies simples, mais claires (n’est-ce pas la force d’un message?) montrent ce qui attend la région. On y apprend que le pipeline pourrait déverser 150 000 tonnes d’eaux usées quotidiennement, ce qui menacerait l’industrie de la pêche, l’une des plus importantes de la région.
Il est quasi impossible de vérifier ces informations, car les pouvoirs locaux raccrochent au nez des journalistes étrangers. Les reporters chinois, eux, se font dire de ne pas mener d’enquête.
Ces manifestations ont tourné à la violence. Les photos montrent de nombreux véhicules renversés et plusieurs sources sur Internet indiquent qu’il y aurait eu de nombreux blessés. Mais encore une fois, aucune confirmation des autorités.
Dans les médias officiels, samedi, on appelait la population à faire preuve de calme, à respecter la discipline et à « être raisonnable ».
D’ailleurs, depuis samedi, l’idée d’une approche posée lors des manifestations a été longuement analysée par des personnalités connues du web chinois.
Les blogueurs étaient divisés en deux camps, avec d’un côté ceux qui croient que la violence n’est pas la bonne façon de faire passer un message, et de l’autre, ceux qui y voient une sorte de contrepoids inévitable au pouvoir illimité et opaque des dirigeants.
Li Kaifu, ancien président de Google en Chine, citait un général taïwanais en disant : « Tenir son arc bien tendu, être prêt à lancer la flèche, mais ne pas la lancer demande plus de courage et d’intelligence. »
Tong Zongjin, un professeur de droit et de politique, croit aussi que faire preuve de modération est la solution : « Le gouvernement a la force de son côté, alors seule la modération peut protéger le peuple et pousser le gouvernement à changer. »
D’autres, comme l’écrivain Tian You, ont ridiculisé ce genre de commentaires. « Seule la modération peut protéger le peuple? Cette théorie revient à coopérer à son propre viol. J’aimerais demander à ce professeur, est-ce que d’après lui ce régime aurait vu le jour si avant 1949 le peuple avait fait preuve de modération et de maîtrise de soi? Si les gens de Qidong ne s’étaient pas exprimés, est-ce que le projet d’usine d’Oji Papers aurait été abandonné? »
Zhao Chu, autre écrivain : « Est-ce que la vraie menace de violence vient des gens qui ont des demandes très simples, ou du gouvernement qui est accroc à la violence? »
Ce dernier « incident de masse », comme on appelle ici les manifestations, illustre bien que les Chinois sont de plus en plus conscients de leurs droits, et qu’ils sont prêts à les faire valoir. Dans un pays où les gens qui tentent de se plaindre par les voies officielles sont trop souvent persécutés, ce genre de manifestations deviendra-t-il la norme? Avec plus de 500 millions d’internautes capables de faire circuler des infos plus vite que les censeurs ne peuvent agir, le gouvernement a peut-être tout à craindre.























