Billets publiés en juillet 2012

Chine : pas dans ma cour!

Lundi 30 juillet 2012 à 12 h 14 | | Pour me joindre

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Les autorités chinoises doivent commencer à connaître la chanson, et son refrain « pas dans ma cour » qui résonne à travers le pays.  Après des années de développement sauvage, développement qui a souvent fait la richesse des responsables locaux du Parti communiste, mais entraîné la destruction de l’environnement, les Chinois sortent dans la rue pour exprimer haut et fort leur ras-le-bol.

L’année dernière, c’était à Dalian, dans le nord-est : les habitants ne voulaient pas d’une usine chimique.

Au début du mois de juillet, c’était au tour du Sichuan, où de grandes manifestations ont forcé l’abandon d’un projet d’usine métallurgique.

Et voilà qu’un autre projet industriel a été stoppé après une vague de protestations, cette fois dans la province côtière du Jiangsu.

Samedi matin, des milliers de manifestants furieux sont sortis dans les rues de Qidong, une ville de un million d’habitants au nord de Shanghai. Leur message est clair : ils ne veulent pas d’un pipeline qui doit déverser les eaux usées d’une papetière tout près de leur port de pêche, le quatrième en importance en Chine.

Des manifestants renversent une voiture près du siège du gouvernement local. Source : Getty

Scène chaotique à Qidong, le samedi 28 juillet Source : AP

On estime qu'il y avait de quelques milliers... Source : AP

... à plusieurs dizaines de milliers de manifestants. Source : AP

Comme c’est presque toujours le cas en Chine, les censeurs se sont rapidement mis de la partie, bloquant les recherches pour les mots Qidong, l’abréviation QD, Oji Papers (le nom de la compagnie derrière le projet) et Sun Jianhua (le nom du secrétaire du Parti communiste de Qidong).

D’ailleurs, M. Sun aurait passé un mauvais quart d’heure samedi. Selon plusieurs sources dans les médias sociaux, les manifestants auraient arraché sa chemise pour lui faire enfiler un t-shirt orné d’un message appelant à la protection de l’environnement.  Ils auraient aussi investi le siège du gouvernement local pour s’emparer de bouteilles d’alcool de luxe et de cartouches de cigarettes de grandes marques, articles souvent offerts en guise de pots-de-vin aux officiels corrompus.

Le secrétaire du Parti communiste de Qidong sans sa chemise Source : Ministry of Tofu

 

Le secrétaire Sun Jianhua sous un meilleur jour Source: Ministry of Tofu

 

Le gouvernement accuse souvent les blogueurs de propager des rumeurs sur Internet, mais la presse officielle, elle, demeure étrangement laconique, voire silencieuse.

Prenez le projet lui-même. Pourquoi les manifestants sont-ils sortis dans la rue? Ont-ils raison de manifester? Quel est ce projet, au fait? Les médias officiels n’en ont jamais expliqué la vraie nature aux citoyens.

Depuis 2009, les habitants de Qidong réclament une étude environnementale sur l’impact du pipeline. Le projet a été approuvé sans que leur appel soit entendu.  De leur côté, les internautes ont fait circuler de l’information dans les médias sociaux. Plusieurs infographies simples, mais claires (n’est-ce pas la force d’un message?) montrent ce qui attend la région. On y apprend que le pipeline pourrait déverser 150 000 tonnes d’eaux usées quotidiennement, ce qui menacerait l’industrie de la pêche, l’une des plus importantes de la région.

Source : Tea Leaf Nation

Source : Tea Leaf Nation

Il est quasi impossible de vérifier ces informations, car les pouvoirs locaux raccrochent au nez des journalistes étrangers. Les reporters chinois, eux, se font dire de ne pas mener d’enquête.

Forte présence policière à Qidong, le samedi 28 juillet Source : AP

Une femme est blessée lors des manifestations. Source: Reuters

Une voiture de police renversée par les manifestants. Source : AP

Ces manifestations ont tourné à la violence. Les photos montrent de nombreux véhicules renversés et plusieurs sources sur Internet indiquent qu’il y aurait eu de nombreux blessés. Mais encore une fois, aucune confirmation des autorités.

Dans les médias officiels, samedi, on appelait la population à faire preuve de calme, à respecter la discipline et à « être raisonnable ».

D’ailleurs, depuis samedi, l’idée d’une approche posée lors des manifestations a été longuement analysée par des personnalités connues du web chinois.

Les blogueurs étaient divisés en deux camps, avec d’un côté ceux qui croient que la violence n’est pas la bonne façon de faire passer un message, et de l’autre, ceux qui y voient une sorte de contrepoids inévitable au pouvoir illimité et opaque des dirigeants.

Li Kaifu, ancien président de Google en Chine, citait un général taïwanais en disant : « Tenir son arc bien tendu, être prêt à lancer la flèche, mais ne pas la lancer demande plus de courage et d’intelligence. »

Tong Zongjin, un professeur de droit et de politique, croit aussi que faire preuve de modération est la solution : « Le gouvernement a la force de son côté, alors seule la modération peut protéger le peuple et pousser le gouvernement à changer. »

D’autres, comme l’écrivain Tian You, ont ridiculisé ce genre de commentaires. « Seule la modération peut protéger le peuple? Cette théorie revient à coopérer à son propre viol. J’aimerais demander à ce professeur, est-ce que d’après lui ce régime aurait vu le jour si avant 1949 le peuple avait fait preuve de modération et de maîtrise de soi? Si les gens de Qidong ne s’étaient pas exprimés, est-ce que le projet d’usine d’Oji Papers aurait été abandonné? »

Zhao Chu, autre écrivain : « Est-ce que la vraie menace de violence vient des gens qui ont des demandes très simples, ou du gouvernement qui est accroc à la violence? »

Ce dernier « incident de masse », comme on appelle ici les manifestations, illustre bien que les Chinois sont de plus en plus conscients de leurs droits, et qu’ils sont prêts à les faire valoir. Dans un pays où les gens qui tentent de se plaindre par les voies officielles sont trop souvent persécutés, ce genre de manifestations deviendra-t-il la norme? Avec plus de 500 millions d’internautes capables de faire circuler des infos plus vite que les censeurs ne peuvent agir, le gouvernement a peut-être tout à craindre.

 

 

 

Les talibans du Sahara

Jeudi 12 juillet 2012 à 15 h 31 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

J’ai eu une pensée terrible dimanche en voyant les images insoutenables de Najiba, une Afghane de 22 ans, à genoux dans la poussière. Un taliban debout juste à côté tire sur elle neuf coups de fusil à bout portant. La jeune femme s’écroule sous les applaudissements d’une centaine d’hommes criant « c’est la volonté d’Allah ». Le même jour, les pays de l’OTAN qui ont combattu les talibans, dont le Canada, annonçaient une nouvelle aide de 16 milliards à l’Afghanistan.

En voyant la vidéo qui a fait le tour du monde, je me suis dit spontanément : « Dommage que Najiba ne soit pas Malienne. » C’est terrible comme pensée. On ne doit pas comparer les souffrances des peuples. Les Afghans subissent les horreurs de la guerre depuis plus de 30 ans. Et si nos soldats ont fait reculer les talibans, pendant un temps, ces derniers ont clairement regagné beaucoup de terrain. Najiba a été massacrée à une heure de route de Kaboul, et son assassinat insensé mérite toute l’attention qu’il reçoit.

Pourquoi ne parle-t-on pas autant des atrocités que subissent les Maliennes tombées sous le joug d’islamistes lourdement armés qui occupent la moitié nord-est du Mali depuis le 2 avril? Depuis que ces djihadistes du désert ont commencé à détruire les mausolées de Tombouctou, il y a deux semaines, on s’émeut de la destruction de ces joyaux du patrimoine mondial de l’UNESCO. Tant mieux. Cela nous force enfin à regarder un peu du côté du Sahel. Mais encore faudrait-il regarder au-delà des mausolées.

Les images de ces guerriers d’Allah en train de détruire à coups de pioches et de massues un rare trésor de l’histoire africaine, de l’islam africain, sont tristes à pleurer. Cette destruction nous scandalise, à juste titre. Mais pourquoi fait-on si peu de cas des êtres humains qu’on tue juste à côté, des fillettes qu’on viole en public, des couples non mariés qu’on fouette presque à mort, de ces enfants que les islamistes d’Ansar Dine transforment en machine à tuer?

Les djihadistes du Sahel imposent un islam intégriste avec la même violence que leurs complices d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Ils combattent avec les mêmes moyens que d’autres rebelles africains : le viol collectif comme arme de guerre, les enfants comme chair à canon. Pourquoi dépenser des centaines de milliards de dollars à combattre les talibans et Al-Qaïda en Afghanistan et ne rien faire pour arrêter leurs frères africains?

Aujourd’hui, la France évoque pour la première fois une « probable » intervention étrangère au Mali. Les rebelles islamistes auront-ils réussi, en détruisant des joyaux du patrimoine mondial, à réveiller nos gouvernements, qui ne réagissent que si leur opinion publique crie au loup?

Mais si seules les forces de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) sont envoyées au Mali, l’intervention est vouée à l’échec. Ces guerriers du désert sont mieux équipés – merci à Kadhafi – que la plupart des armées nationales de la région. Et ils auront toujours l’avantage du terrain, le Sahara, dont ils connaissent toutes les pistes. Les armées de la France et des États-Unis sont celles qui connaissent le mieux cette immense région désertique qu’on surnomme désormais le « Sahelistan ».

Au moins 50 000 morts, 60  000 avancent certains depuis le début du mandat de Felipe Calderon, et 20 000 disparus. Pas seulement des délinquants, et beaucoup de victimes « collatérales »

 

 

« Nous avons fait des progrès énormes ces dernières années en termes de droits de la personne, a dit Emilio Alvarez Icaza Longoria du Centre national de communication sociale (CENCOS), organisme spécialisé dans les droits de la personne. La stratégie en matière de sécurité publique que le président Calderon a qualifiée de guerre nous a conduits à une manière d’affronter le narcotrafic qui a engendré une terrible spirale de violence. »

 

 

LE MODÈLE COLOMBIEN

Le président élu Enrique Peña Nieto promet une nouvelle stratégie de lutte contre le crime organisé. Vers la fin de la campagne électorale, il a annoncé qu’il engagerait le général colombien Oscar Naranjo comme expert pour s’attaquer à la délinquance, au crime organisé et au narcotrafic.

Oscar Naranjo était chef de la police colombienne depuis 2007, sous la présidence d’Alvaro Uribe, jusqu’à sa démission le 12 juin dernier. Sous son commandement et avec l’aide des États-Unis, la police colombienne est devenue le fer de lance de la lutte contre les délinquants, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et les paramilitaires, tous liés étroitement au narcotrafic.

« Une politique de sécurité publique doit être plus sensible aux victimes du crime », a dit le général Oscar Naranjo.

En plus de créer une sorte de gendarmerie, Peña Nieto veut renforcer la nouvelle police fédérale, créée par Felipe Calderon, qui compte 36 000 membres. Elle n’est toujours pas capable de remplacer l’armée dans la lutte contre les narcos.

On la disait incorruptible, le nouveau président devra d’abord la purger. La fusillade du début de la semaine à l’aéroport de Mexico a montré qu’elle contenait déjà des éléments véreux. Trois policiers ont été tués lorsqu’ils ont tenté d’arrêter deux de leurs collègues soupçonnés de complicité avec des trafiquants. Les meurtriers ont pris la fuite et trois hommes sont recherchés.

Enrique Peña Nieto prendra le pouvoir le 1er décembre 2012. La sécurité publique sera son plus grand défi.

« Ce défi est d’une telle magnitude! Le défi de la délinquance c’est le défi de la démocratie. J’avais espéré que l’élection offrirait la possibilité de conclure un pacte pour que, quel que soit le gagnant, tout le monde se mette d’accord sur la manière de faire face à ce défi. Cela ne s’est pas produit », a dit Emilio Alvarez Icaza Longoria.