Blogue de Sophie Langlois

Québec raciste?

Mardi 5 juin 2012 à 10 h 34 | | Pour me joindre

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Souleymane est un biochimiste formé en Union soviétique avec plusieurs années d’expérience en Europe et en Afrique de l’Ouest. Depuis qu’il a immigré à Montréal avec sa famille il y a huit ans, ce bel Africain bien noir a eu mille et un petits boulots, tous très loin d’un laboratoire. Personne ne remet en cause ses compétences, mais personne n’embauche le scientifique. « Désolé, lui dit-on souvent, le poste a été pourvu hier ». Une fois, j’ai appelé pour m’informer du poste « pourvu la veille ». Pour une Québécoise sans accent, le poste était encore vacant.

Depuis mon retour d’Afrique il y a trois ans, je tombe des nues. Je réalise avec stupéfaction que le Québec est beaucoup plus raciste que je ne l’avais jamais imaginé. J’ai longtemps été bercée par l’illusion que le Québec n’était pas raciste, ou si peu. Pour avoir vu un racisme plus ouvert et répandu en France et aux États-Unis, j’étais convaincue que mon pays était un des endroits les plus tolérants au monde. La chanteuse béninoise Angélique Kidjo me disait récemment aimer Montréal parce qu’elle n’a jamais subi de racisme ici. Sans doute n’a-t-elle jamais cherché de travail ici.

Un rapport de la Commission québécoise des droits de la personne confirme ce que les immigrants savent déjà : « Mieux vaut s’appeler Bélanger que Traoré quand on se cherche un emploi à Montréal ». Les candidats avec un nom de famille québécois francophone ont 60 % plus de chance d’être convoqués à un entretien que ceux qui portent un nom à consonance africaine, arabe ou latino-américaine. Le taux net de discrimination est de 42 % pour les Africains, de 35 % pour les Arabes, de 28 % pour les Latino-Américains. Le rapport parle d’une discrimination systémique.

Une discrimination qui prend sa source dans un racisme apparemment bien enraciné, dans les cours d’école. Il y a quelques années, quand ma soeur a décidé d’adopter un 2e enfant haïtien (une petite fille), mon neveu, Tim, était déçu :  « Les amis vont être méchants avec elle à l’école, comme avec moi. J’aimerais mieux qu’elle soit beige comme toi, pas brune comme moi. » Les enfants sont cruels, me suis-je dit, envers tous ceux qui sortent du moule. Je refusais d’y voir du racisme. J’avais tort. Un enfant de 5 ou 6 ans n’invente pas une remarque raciste, il répète ce qu’il entend autour de lui.

Un autre exemple parmi tant d’autres. Mélanie, la fille mulâtre d’une collègue, écrit une carte de Saint-Valentin à une camarade de classe dans une école très bien du Vieux-Longueuil. « Regarde maman le beau mot que j’ai écrit pour Julie : « Je sais que je suis brune, mais j’aimerais quand même être ton amie. » La maman a éclaté en sanglots. Ces incidents se répètent chaque jour dans une cour d’école près de chez vous.    

Depuis mon retour d’Afrique, je vis une sorte de choc culturel à l’envers. Je découvre, à travers mes amis africains, un racisme que je n’avais jamais vu avant. Souleymane et Mamadou sont des prénoms fictifs. Ils n’oseraient jamais se plaindre eux-mêmes. Plus que moi encore, ils refusent de conclure au racisme. Beaucoup ont choisi de venir ici plutôt qu’en France, cette mère patrie qui les rejette. Ils ont tellement rêvé du Canada, idéalisé leur terre d’accueil, ils n’osent croire qu’ils sont victimes de racisme, ici à Montréal. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, non?