Billets publiés en mai 2012

Chen et puis après…

Jeudi 31 mai 2012 à 9 h 53 | | Pour me joindre

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« Il paraît que CGC part aujourd’hui aux US. » Le message, envoyé par une amie, est atterri dans ma boîte de textos le samedi 19 mai à 14 h pile. Chen Guangcheng – CGC pour les intimes – allait s’envoler quelques heures plus tard à bord d’un avion de la United Airlines vers les États-Unis. C’était le dénouement d’une partie de bras de fer diplomatique entre les deux plus grandes puissances mondiales : la Chine de plus en plus sûre d’elle-même, qui ne s’en laisse pas imposer, et les États-Unis, champions fatigués à l’étoile pâlissante.
 
Aujourd’hui, Chen est étudiant en droit à NYU, l’Université de New York. Sa femme et lui chercheraient une école pour leurs deux enfants. La famille a été aperçue dans un parc le lendemain de son arrivée.  Après sept ans de résidence surveillée et de détention arbitraire, Chen peut enfin souffler un peu.
 
On pourrait croire que tout est bien qui finit bien.
 

Chen Guangcheng arrive à New York en compagnie de sa femme, Yuan Weijing, le 20 mai 2012. Photo Splash News

Mais en Chine, à des milliers de kilomètres de New York, rien n’a changé.
 
Le petit village de Dongshigu, au Shandong, est toujours sous haute surveillance, même si son habitant le plus célèbre a réussi à échapper au formidable appareil de sécurité mis en place pour le surveiller. Depuis que Chen Guangcheng brille par son absence dans cette campagne perdue, tous les collègues journalistes qui ont tenté de s’y rendre se sont heurtés au même mur de paranoïa. Impossible de s’approcher du village.
 
Pourquoi fermer la porte de la cage à double tour, maintenant que l’oiseau s’est envolé? C’est en partie une question d’argent. L’assignation à résidence de Chen Guangcheng était une véritable industrie locale. Depuis 2005 cette détention extrajudiciaire aurait coûté plus de 11 millions de dollars. La maison de Chen Guangcheng était entourée d’une clôture électrique et équipée de matériel sophistiqué pour brouiller les signaux de téléphones cellulaires. La cour était éclairée 24 heures sur 24 par de puissantes lumières. Et des dizaines de gardes étaient payés 100 yuans (un peu plus de 16 $) par jour, repas compris – le gros lot quand on pense que de s’éreinter à travailler aux champs ne rapporte que la moitié de cette somme.
 
Imaginez le choc si du jour au lendemain tout ce beau monde avait perdu un boulot aussi lucratif! Alors, on continue de bloquer l’accès à ce village perdu du Shandong. Et pour échapper à l’absurdité d’une prison sans prisonnier, la cible est désormais le frère de Chen Guangcheng, Chen Guangfu. Celui-ci aurait aidé l’avocat autodidacte à s’enfuir à Pékin, alertant un ami dans la capitale.
 
Quand la nouvelle de la disparition du dissident a atteint le village, des voyous à la solde des policiers auraient fait irruption en pleine nuit chez lui. Dans une lettre ouverte publiée cette semaine dans le New York Times, Chen raconte comment aucun de ces hommes n’était en uniforme, ni même muni de mandat d’arrestation. Dans l’altercation qui a suivi, le neveu de Chen Guangcheng a saisi un couteau et aurait blessé des assaillants. Il est aujourd’hui accusé de meurtre, même s’il n’y a pas eu mort d’homme. Chen Guangfu a réussi la semaine dernière à échapper aux gardiens qui le maintenaient en résidence surveillée, mais il serait de retour à Dongshigu.
 
Dans cette lettre ouverte, Chen Guangcheng dépasse le cadre de son histoire familiale et s’adresse aux futurs dirigeants de la Chine qui seront installés à la tête du pays l’automne prochain :
 
« La question fondamentale à laquelle le gouvernement chinois doit faire face, c’est le non-respect de la loi », écrit-il. Ce ne sont pas les lois qui font défaut à la Chine, mais l’état de droit. »
Bref, les lois sont là, mais les représentants du Parti communiste, qui n’ont jamais à craindre de perdre une élection ou d’être dénoncés à la une du journal local, s’en moquent. En fait, le politique et le judiciaire ne forment qu’un seul et même pouvoir. Comme le raconte Chen, tous les procès sont contrôlés par un comité politicolégal du Parti communiste. Celui-ci « dirige les actions de la police, des procureurs et des juges, transformant ces acteurs soi-disant indépendants en une arme unique, dont le pouvoir ne peut être remis en question ».  En d’autres termes, si vous êtes victime d’une injustice, bonne chance.
 
Les dirigeants chinois agissent ainsi pour assurer la stabilité du pays. On sacrifie quelques fauteurs de trouble pour maintenir la paix générale. On force l’individu à s’effacer devant le groupe. Et on s’assure, évidemment, de ne pas raconter au groupe le traitement réservé à cet individu, de peur que la paix générale ne s’effrite. Son histoire a peut-être fait le tour du monde, mais en Chine, pratiquement personne ne sait qui est Chen Guangcheng. À ce jour, toutes les recherches sur le dissident de l’heure sont bloquées sur les sites de microblogues chinois. Les mots « aveugle », « ambassade américaine », « Chen Guangcheng » (en chinois et en anglais) et l’abréviation CGC ne produisent, étrangement, aucun résultat.
 
Cette logique tiendra-t-elle encore longtemps? Un groupe fort de millions de paysans avait jadis porté Mao au pouvoir. Un autre groupe se réveillera-t-il un jour? Je vous le demande.

Lyse Doucet : entre Montréal et Damas?

Jeudi 24 mai 2012 à 15 h 00 | | Pour me joindre

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En pleine élection présidentielle égyptienne, devant un bureau de vote, au centre du Caire, je suis tombé sur une collègue que j’admire : Lyse Doucet, une des journalistes phare de la BBC. C’est une des meilleures de la profession : sobriété, clarté, un sens inné de la vulgarisation. Bref, une grande dame.

« J’arrive de Montréal », me lance-t-elle joyeusement, en français, reconnaissant mon accent. « J’avais un visa pour la Syrie (une denrée excessivement rare pour notre confrérie), mais j’ai préféré aller au Québec tellement ce qui s’y passe en ce moment est intéressant! »

Les événements qui se déroulent au Québec sont depuis un bon moment scrutés par la presse internationale. Au-delà des enjeux locaux qui les animent, je suis persuadé qu’ils participent à un phénomène mondial qui a rebondi depuis un an, du Caire à Tel-Aviv, de Madrid à Montréal…

Bref, je ne vais pas en rajouter sur tout ce qui se dit à propos de la #ggi…

L’idée était de vous faire connaître Lyse Doucet. C’est une Canadienne, en partie acadienne. Elle a récemment prononcé une conférence fort intéressante sur le printemps arabe à l’Empire Club de Toronto :

L’Europe n’est pas au bout de ses peines. Les prévisions économiques rendues publiques le 11 mai par la Commission européenne (récession en 2012, minirebond hypothétique en 2013, chômage à plus de 11%) ne permettent pas d’être optimiste. Elles pourraient durement plomber le mandat du second président socialiste de la Cinquième République française.  

Les deux élections du 6 mai, la grecque et la française, ont été largement interprétées comme des votes de protestation contre l’austérité. L’austérité sous toutes ses formes, sous toutes les latitudes et dans tous les contextes politiques.

Il y a celle, déjà bien concrète, qui fait souffrir les Grecs depuis deux ans, et menace de s’aggraver, au moment où le pays inventeur de la démocratie est en pleine décomposition politique. Les salaires presque réduits de moitié et le chômage à 21 % ont accouché d’un Parlement où les extrêmes – des néonazis aux trotskystes – prospèrent au détriment des deux partis traditionnels, PASOK et Nouvelle Démocratie. Le message du peuple : « Assez! Nous souffrons! Nous saignons! On n’en peut plus! »

Et puis, il y a l’austérité annoncée et crainte qui pourrait bientôt être décrétée en France, même si le nouveau président est socialiste, et même s’il a fait officiellement campagne « contre la fatalité » de ce fléau.

L’espoir d’une nouvelle politique

L’espoir de nombreux Grecs, Français, et celui de millions d’Européens en général, c’est qu’un virage « à gauche », un vote « contre l’austérité », puisse faire la différence et infléchir les politiques menées par les gouvernements. Des politiques aujourd’hui caractérisées par une obsession dogmatique des déficits et des compressions budgétaires.

Des analystes sérieux, comme le Prix Nobel d’économie Paul Krugman, ont démontré au cours des dernières années que les politiques d’austérité « à outrance », soit couper le plus possible dans les déficits, immédiatement et sans compromis, non seulement sont critiquables à cause des souffrances qu’elles infligent, mais qu’en plus, elles n’aboutissent même pas à l’assainissement promis.

Les malheurs de l’Espagne et du Portugal, sans parler de l’Irlande ou de la Grande-Bretagne, montrent depuis 2010 que cette austérité-là ne combat pas la récession, mais qu’elle semble au contraire l’alimenter de façon perverse, en coupant les liquidités et en écrasant la demande.

Cependant, même devant de telles évidences, les résistances politiques restent très fortes devant les demandes d’assouplissement.

La chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre britannique David Cameron incarnent cette fermeté, embrassée un moment par le président sortant Nicolas Sarkozy. Mme Merkel l’a encore dit après les deux élections de dimanche : « Il n’y aura pas de croissance à crédit, car c’est une illusion, a-t-elle fait valoir. Nous ne reviendrons pas sur les textes déjà signés. » Des textes qui disent : on coupe, on coupe, on coupe.

L’élection de François Hollande peut certes inspirer l’espoir d’un nouveau rapport de forces en Europe sur les politiques économiques. Le mot « croissance » est désormais répété comme un mantra, pour faire pièce à « l’austérité » honnie. Et la « relance », avec des politiques publiques, mais à l’échelle de l’Europe cette fois, n’est plus un sujet tabou. Encore faut-il savoir de quelles politiques on parle… et avoir l’argent pour les appliquer.

Un débat de titans

Dans le débat de titans qui s’annonce sur l’avenir d’une Europe guettée par le déclin, les Allemands continuent d’avoir le gros bout du bâton. Même si leur dogmatisme paraît dangereux, même si leur prospérité est moins méritoire qu’ils aiment à le répéter (ils ont besoin d’acheteurs, et leurs légendaires exportations ont été surtout absorbées par les autres Européens), ils ont tout de même des arguments.

L’État allemand est endetté comme les autres – proportionnellement plus, par exemple, que l’Espagne! –, mais les industries du pays sont hyperconcurrentielles, les taux d’intérêt très bas, l’excédent commercial spectaculaire, et le chômage sous les 6 % nargue le reste de l’Europe. Il est de 10 % en France, 21 % en Grèce et 25 % en Espagne.

Quand l’Allemagne parle, les autres Européens sont obligés d’écouter. Mais ils commencent à se rebiffer.

Par ailleurs, et malgré tout ce qu’on peut dire sur le besoin de croissance et les méfaits de l’austérité dogmatique, la France a un vrai, un grave problème de finances publiques. François Hollande le sait. Il a même promis l’équilibre budgétaire à l’horizon de son quinquennat. Cela implique une réduction des dépenses de l’ordre de 90 milliards d’euros par an. La croissance et la compétitivité ne se décrètent pas.

C’est pourquoi, hormis les 60 000 nouvelles embauches dans l’Éducation nationale, le candidat Hollande s’est gardé de faire des promesses trop ambitieuses. Pour éviter sans doute que le président Hollande, dans 6 mois, un an, 18 mois, se trouve à son tour avec des foules dans la rue, hurlant à la trahison devant les inévitables sacrifices qui s’annoncent.

Vladimir Poutine lors de son assermentation le 7 mai

Vladimir Poutine lors de son assermentation. Source : Kremlin

La nuit a été courte pour Boris Nemtsov. L’ancien vice-premier ministre de Boris Eltsine, et maintenant opposant politique, a en effet été arrêté le 6 mai à l’issue d’une manifestation ayant rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes pour dénoncer l’assermentation « illégitime » de Vladimir Poutine. Il a finalement été libéré après le paiement d’une amende de 1000 roubles (33 $).

Boris Nemtsov

Boris Nemtsov à la manifestation du 6 mai, place Bolotnaya à Moscou. Source : Radio-Canada

L’homme a maintenant l’habitude de ce genre de harcèlement dont sont souvent victimes les « ennemis du régime ». Il a déjà été appréhendé des douzaines de fois dans des conditions similaires. Mais c’est la première fois qu’il a été battu par la police, affirme-t-il, contusions à l’appui. Un signe clair, selon lui, que le retour de Vladimir Poutine au poste de président marque la fin de la récréation et le retour de la méthode forte.

Nemtsov n’est pas seul. Plus de 400 opposants ont été appréhendés sans ménagement par les forces de l’ordre, présentes en grand nombre à la « Marche des millions », la manifestation de l’opposition organisée sur la place Bolotnaya à Moscou le 6 mai, à la veille de l’assermentation de Vladimir Poutine. Le jeune chef du front de gauche, Sergueï Oudalstov, est même arrêté sur la scène au milieu du discours qu’il prononçait devant des dizaines de milliers de personnes.

Affrontements

La manifestation, qui a dégénéré en affrontements entre opposants et forces de l'ordre, s'est soldée par plus de 400 arrestations. Source : Radio-Canada

En soirée, tous les journaux télévisés russes s’ouvrent sur ces images des affrontements violents, où l’on voit des manifestants lancer des projectiles de toutes sortes vers la police et les agents des forces spéciales du ministère de l’Intérieur (OMON). Ceux-ci ont répliqué en frappant à coups de bâtons et en traînant sans ménagement les opposants vers des fourgons cellulaires.

C’est la première fois qu’une manifestation de l’opposition dégénère depuis le début de ce mouvement citoyen, en décembre. Le mouvement vise à dénoncer les fraudes électorales. Alors que beaucoup accusent les forces de l’ordre d’avoir réagi outre mesure, Dmitri Peskov, l’attaché de presse de Vladimir Poutine, trouve au contraire la réponse de la police trop douce. Il affirme dans une entrevue à la chaîne indépendante Dozhd TV qu’il aurait aimé une riposte plus musclée. Parmi les opposants arrêtés, tous les jeunes hommes ayant moins de 27 ans se sont vu remettre des papiers de conscription. En plus de l’amende, ils devront faire leur service militaire…

Fraîchement libéré, Boris Nemtsov a à peine le temps de s’asseoir à la terrasse du populaire bistrot français « Les Z’amis de Jean-Jacques » sur le boulevard Nikitsky, au centre de Moscou, pour discuter avec ses amis des événements du 6 mai, que les policiers des forces spéciales débarquent sans crier gare. L’homme est arrêté sans ménagement pour une deuxième fois en moins de 24 heures comme tous les clients du restaurant et, plus généralement, tous ceux qui osent porter un ruban blanc, symbole des opposants à Vladimir Poutine, le jour de l’assermentation de l’homme fort de Russie. Un correspondant de Radio Free Europe a filmé la scène et mis la vidéo en ligne ici :

Peu après commence la cérémonie d’assermentation du nouveau président. C’est une réussite. Sous les chandeliers dorés de l’ancienne salle du trône au Kremlin et devant plus de 2000 invités triés sur le volet, Vladimir Poutine prête serment sur la constitution russe jurant de défendre les droits et libertés des citoyens.

Salle du trône

L'assermentation de Vladimir Poutine s'est déroulée dans l'ancienne salle du trône au Kremlin. Source : Kremlin

Pendant ce temps, à l’extérieur, pour s’assurer qu’aucun trouble-fête ne viendra gâcher le spectacle, les policiers ont fait évacuer tout le centre-ville autour du Kremlin. Rues et artères majeures bloquées, une douzaine de stations de métro fermées, policiers, militaires et agents des forces spéciales déployés par milliers dans les rues de la ville pour vider des trottoirs de tout opposant. Encore 300 personnes arrêtées…

Les dissidents ne désarment pas. Sitôt relâchés, ils se rassemblent depuis nuit et jour sur l’une ou l’autre place de la ville pour jouer de la guitare et scander des slogans contre le régime. Jouant au chat et à la souris avec les forces de l’ordre, ils bougent en permanence, utilisant les réseaux sociaux pour se coordonner. Ils sont jeunes (leurs chefs, comme Sergueï Oudaltsov et Ilïa Ïachine, ont à peine plus de 30 ans). Ils n’ont, pour la plupart, pas de souvenirs de l’URSS et n’ont pas de complexes. Ils n’ont certes pas la force ni les moyens de l’État, mais sont fluides et déterminés. À la force prônée par le régime, ils opposent la flexibilité.

Le chêne et le roseau…

Et comme dans la fable de Lafontaine, ils sont convaincus que la trop grande rigidité de Vladimir Poutine causera à terme sa perte, incapable de s’adapter à une Russie qui a évolué plus vite que lui.

Fin juin 2011, place de la Bastille, à Paris. Dans un bus à deux étages, la loge VIP improvisée spécialement pour l’occasion accueille quelques ministres du gouvernement du Québec et autres invités de marque. L’occasion est festive : le Québec prend la Bastille, un spectacle de musique de chez nous animé par notre collègue Monique Giroux. 

Dans la foule, un homme et sa femme se fraient un chemin, montent discrètement au second étage. Lui, plutôt frêle, pas très grand, l’air d’un intellectuel, d’un notaire de province diront certains, il est souriant. Elle, d’une beauté cinématographique, calme et très sérieuse. Ils serrent quelques mains, mais passent presque totalement inaperçus. Je m’approche. C’est François Hollande et sa compagne, Valérie Trierweiler. Ils ont aimablement répondu à l’invitation de la Délégation générale du Québec. Il est candidat à la primaire socialiste, parmi ceux qu’on connaît le moins. C’est un vague ancien secrétaire général du parti.

La majorité des ministres et dignitaires présents ignorent sans doute qui il est, et le couple reste plutôt à l’écart. Ils écoutent le spectacle. Nous échangeons quelques mots. « Monsieur Hollande, j’aimerais faire votre portrait pour la télévision canadienne. » Il sourit, aimable. « Mais bien sûr, sans problème, dit-il. Nous échangeons nos cartes de visite. Appelez- moi après les vacances, fin août, je serai à Paris. » J’étais à mille lieues de me douter que je venais de rencontrer celui qui moins d’un an plus tard serait président de la République.

Ce qui fut dit fut fait. Pendant la primaire, nous avons suivi François Hollande toute une journée, lors d’un voyage dans la ville de Tours. Dans le train, nous avions fait l’erreur de prendre des billets première classe. Ce n’est pas tellement le style de François Hollande. Il voyage, du moins il voyageait, en deuxième. Courtois, facile d’approche, expliquant aux trois journalistes présents, sans s’impatienter et souvent avec beaucoup d’humour, ses objectifs, ses rêves, sa stratégie. Un président normal? Mettez-en!

Dans la ville de Tours, c’est la course folle. De rassemblement en visite d’école, de rencontre avec des élus locaux en conférence de presse improvisée, le candidat Hollande est égal à lui-même. Trois choses me frappent.

Certains le disent terne et ennuyant, il est plutôt d’une drôlerie digne d’un humoriste. On le dit inconnu du grand public, il a l’air de connaître tout le monde. Il s’arrête à moult reprises pour un brin de causette. Et j’ai rarement vu un politicien aussi présent avec chacun de ses interlocuteurs. Finalement, sa détermination semble trancher avec l’histoire qu’on lui connaît, celle de l’homme qui cède toujours sa place, de celui qu’on traite de mou, de flou, de « Flanby » (du nom d’un dessert local, quelque chose entre le flan et le jello), de celui dont l’heure de gloire ne vient jamais parce que d’autres passent avant.

On n’a qu’à penser à 2007. Il voulait être candidat. Il a laissé sa place à la mère de ses quatre enfants, Ségolène Royal, avec le résultat que l’on sait. Mais lui, qui depuis tout petit rêve d’être président, sait que son heure est venue.

Dans l’interview qu’il m’accorde, à Tours, je lui pose la question : « Jusqu’à quel point voulez-vous être président? » « Pas au point de renoncer à mes convictions », me répond-il. Et il répond avec le même sérieux à la question bien plus légère : « Comment avez-vous fait pour réussir votre régime (il a perdu 10 kilos quand il a décidé de se lancer dans la course à l’Élysée)?» « En renonçant à tout ce que j’aime, mais ça valait la peine », a-t-il dit, nullement offusqué.

Il ne répondra pas à toutes les questions. Est-il d’accord avec le général de Gaulle et son ex-compagne, Ségolène Royal? Est-il pour un Québec libre? « Ségolène s’est fait piéger, dit-il, sans rien perdre de son amabilité, mais moi je suis pour qu’on entretienne de bonnes relations et avec le Québec et avec le Canada. Vous savez, mon fils vient de faire un stage dans un hôpital de Montréal et j’aime beaucoup le Québec. »

Plusieurs mois plus tard, trois jours avant le premier tour de la présidentielle, notre équipe se présente à son QG de campagne question de sentir un peu l’atmosphère. Nous avons rendez-vous avec un de ses porte-parole. En arrivant, celui-ci nous invite à rejoindre François Hollande dans son bureau. « Quand il a su que c’était la télévision canadienne, il a tenu à vous rencontrer en personne », nous dit-il. 

Après tous ces mois de campagne, je rencontre un François Hollande inchangé, toujours aussi souriant, répondant à toutes les questions comme un bon élève. « La force du gentil » est le sous-titre d’une de ses nombreuses biographies qui viennent de paraître. On ne saurait mieux dire.

Nous parlons de sa stratégie d’entre deux tours, des attaques virulentes qu’il a dû essuyer durant toute la campagne. J’hésite à lui poser la question : « On dit que votre campagne est terne, que vous êtes terne… » Je sais qu’il me répondra ce qu’il a déjà répondu à d’autres : « Mais je ne vous demande pas de m’épouser. La politique, ça n’a pas à être flamboyant. On a déjà tellement souffert de cette dérive personnelle, par cette exhibition permanente. »

François who? se demande-t-on aujourd’hui dans de nombreuses capitales dans le monde.

Je l’ai revu place de la Bastille, la nuit du 6 mai. La boucle était bouclée. Il venait d’être élu président de la République. Une foule innombrable l’acclamait.

François Hollande, un président normal.

Sarko blues

Lundi 7 mai 2012 à 12 h 19 | | Pour me joindre

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Nicolas Sarkozy quitte après avoir concédé la victoire à son adversaire dans un discours à ses partisans à la Mutualité, à Paris
Nicolas Sarkozy 

Quand je suis arrivé au poste de correspondant de Radio-Canada à Paris, en septembre 2006, je n’avais pas une grande connaissance de la politique française. Vue du Québec à ce moment, Ségolène Royal, flamboyante madone de la gauche, semblait favorite pour remporter la présidentielle de 2007.

Pourtant, à peine débarqué, j’ai immédiatement été frappé par l’effervescence incroyable qui entourait le nom de Nicolas Sarkozy. Il suffisait alors de s’asseoir à la terrasse d’un café et de tendre l’oreille pour réaliser qu’à presque toutes les tables, il n’était question que de « Sarko ». Il soulevait les passions, pour ou contre. Personne n’était indifférent.

Cet engouement tenait au caractère extraordinairement atypique du personnage. Aucune langue de bois. Un livre ouvert. Presque indécent. Il parlait sans plus de retenue de sa Cécilia qui menaçait de le quitter – et qui finira par le faire – autant que de sa volonté effrontée de rompre avec son patron d’alors, Jacques Chirac.

Cette « rupture » le portait. Une rupture avec une France profondément conservatrice, celle de gauche ou celle de droite. Il n’y avait pas de tabou. La France allait reporter l’âge de la retraite (un échec des gouvernements précédents qui s’y étaient essayés), réformer les universités, renouer avec les États-Unis, réintégrer l’OTAN, réduire la taille de l’État, remettre en question la semaine de 35 heures (mesure-fétiche des socialistes), dire de nouveau « oui » à l’Europe (les Français venaient de rejeter le traité de Maastricht) et reconduire les immigrés illégaux à la frontière!

Sarko ratissait large, dans tout le spectre politique. Il intégrait dans ses discours, au grand dam de la gauche, des citations du socialiste Jean Jaurès tout en rassurant ce peuple inquiet qui avait voté Front national lors de la précédente élection. Il n’y avait rien à son épreuve.

Il n’était pas, soit dit en passant, aussi à droite que ses détracteurs l’ont fait croire. Dès son discours économique de Saint-Étienne, à l’automne 2006, on comprenait qu’il n’était pas un néo-libéral. Ses attaques contre le « capitalisme financier », ennemi du « capitalisme industriel », préfiguraient ce qui deviendrait son leitmotiv lors de la crise de 2008 : « réformer le capitalisme ». Bien sûr, il ne réformera jamais le capitalisme. Pas plus qu’il ne mettra fin à l’État-providence français. Il aura été un président du centre droit.

Trois mois après l’avoir élu, une majorité de Français regrettaient déjà leur choix : leur président n’avait pas l’allure d’un président. Il était « bling-bling ». Il entrait à l’Élysée en faisant son jogging, portait sans complexe une Rolex et des Ray-ban et conservait la morgue qu’ils avaient tant aimée chez lui quand il était ministre de l’Intérieur. Mais pour un président, c’était une autre affaire! Pourfendre la « racaille » à titre de ministre de la police pouvait plaire aux uns. Mais « casse-toi pauv’ con », dans la bouche d’un président, ça n’allait plus pour personne…

Les Français ont un sens inné de la fonction. Un président qui n’avait pas l’air d’un président et parlait comme un voyou, ça ne pouvait pas passer. Les jeux de 2012, curieusement, étaient pratiquement faits dès ce moment. Car, au bout du compte, le quinquennat Sarkozy aura suscité plus de polémiques de style que de politiques.

Agité, l’air de Zébulon sorti de sa boîte, il était partout, tout le temps. Il avait réussi son ascension par une maîtrise sans faille de la communication. L’hypercommunication de l’hyperprésident sera, ultimement, sa faille, la surdose qui l’emportera.

Le fait que François Hollande, en 2012, ait trouvé comme slogan assassin ce simple mot, « un président normal », dit tout.

Sarkozy n’a jamais été « normal ».

Et c’est pour ça que les journalistes commenceront, dès ce matin du 7 mai 2012, lendemain de sa défaite, à s’en ennuyer!