À Bahreïn, petit royaume du golfe Persique où le vent démocratique du printemps arabe avait été écrasé en mars 2011, le Grand Prix de formule 1 programmé pour le 22 avril soulève aujourd’hui les foules. Mais pas tout à fait dans le sens où l’espèrent Bernie Ecclestone, grand vizir international de la course automobile, et son ami le prince héritier Salman ben Hamad Al-Khalifa, dictateur du pays en question.
Le vendredi 20 avril, au moins 10 000 personnes ont manifesté contre le Grand Prix dans les faubourgs de Manana, aux cris de « À bas la dictature! », « Révolte jusqu’à la victoire! », et « Prêts à mourir pour Bahreïn! ». Et à défaut d’empêcher la tenue de l’événement, les manifestants veulent offrir au monde « un bon show » parallèle… en marge des flonflons officiels du Grand Prix.
Il y a un an, à pareille date, la course – qui se tient tous les ans depuis 2004 – avait été annulée sur fond d’état d’urgence et de manifestations continues dans la capitale, Manama. Cette année, en organisant de nouveau la course après avoir « sauté un tour », les autorités espèrent faire croire que tout est maintenant rentré dans l’ordre dans ce petit royaume insulaire, à l’ombre de la grande Arabie saoudite.
Mais c’est loin d’être le cas.
Bahreïn est un des plus petits pays du monde arabe. Ce qui se passe là-bas n’a pas la même portée, la même influence, et certainement pas la même couverture médiatique, que la tragédie syrienne ou l’affrontement larvé entre islamistes et généraux égyptiens. Dans cette petite île d’environ 15 kilomètres sur 45, vivent à peine 1,2 million de personnes, dans des conditions économiques sans commune mesure avec la misère des campagnes du Yémen ou de la Tunisie.
Deux poids, deux mesures
Sur le plan géopolitique, Bahreïn est un endroit important et symbolique. Ce qui s’est passé là-bas depuis un an met en lumière le « deux poids, deux mesures » flagrant – on pourrait même dire l’hypocrisie –, avec lesquels on tend souvent à juger ce qui se passe dans le monde arabe, selon l’endroit où ça se passe.
En effet, le reste du monde, distrait et friand de divertissements comme ceux de la formule 1, se montre infiniment plus tolérant devant les violations des droits là-bas… qu’en Syrie, par exemple. Même s’il n’y a pas, à Bahreïn, un bain de sang continu et quotidien qui se prolonge sur des mois et des mois, avec des milliers de victimes; même si les quelque 50 morts à Manama depuis un an pèsent peu devant les 10 000 et plus de la Syrie.
Mais il reste choquant d’entendre les dirigeants de pays occidentaux, comme les États-Unis qui ont une importante base militaire à Bahreïn, quartier général de la Cinquième Flotte, se borner à dire qu’ils sont « préoccupés » par les abus commis là-bas… alors qu’ils expriment régulièrement leur indignation (mais aussi leur impuissance) devant les massacres perpétrés par les troupes de Bachar Al-Assad.
Les champions de l’hypocrisie en la matière sont sans doute les monarchies du Golfe, à commencer par l’Arabie saoudite, grand « parrain » régional… L’Arabie saoudite qui avait envoyé, en mars 2011, un régiment armé pour épauler les forces de la répression à Manama.
Mille soldats avaient alors aidé au « nettoyage » de la place de la Perle, au centre de la capitale. C’est la même Arabie saoudite qui dit aujourd’hui : « N’est-ce pas effrayant, ce qui se passe en Syrie? Il faut aider les Syriens dans leur lutte pour la démocratie! »
Pourquoi ce « deux poids, deux mesures »?
D’abord parce que les monarchies du Golfe sont des dictatures, même si elles sont souvent riches, paternalistes et bienveillantes envers leurs sujets. Mais il y a aussi des motivations confessionnelles et géopolitiques dans le jeu des Saoudiens. Car au Bahreïn, la rébellion est surtout chiite, alors que le pouvoir est sunnite : une dictature de la minorité confessionnelle, étroitement alliée au voisin saoudien.
Rébellion démocratique ou confessionnelle?
Pourtant, la rébellion à Bahreïn, lorsqu’elle avait commencé en février 2011, était d’abord une revendication démocratique, directement inspirée des soulèvements de Tunisie ou d’Égypte. A priori, elle ne s’affichait pas comme chiite ou antisunnite. Il y avait d’ailleurs des sunnites dans les premières manifestations de l’opposition, et il y en a sans doute encore.
Le pouvoir, là-bas, a immédiatement perçu ce mouvement comme une « subversion chiite », car les chiites comptent pour environ 60 % des citoyens du pays. Ainsi, si Bahreïn devenait, demain, une véritable démocratie où les élections sont libres et où le Parlement dispose de vrais pouvoirs, la monarchie y deviendrait purement symbolique, et le gouvernement tomberait aux mains d’une majorité chiite.
Donc, la monarchie craint la rébellion parce qu’elle est prodémocratique. Mais aussi parce qu’elle est majoritairement chiite. De plus, de l’autre côté du Golfe, qu’y a-t-il? Il y a l’Iran. Pour les dirigeants de Bahreïn, et pour leur grand frère saoudien paranoïaque, « démocratie à Bahreïn = majorité chiite = complot de l’Iran »! C. Q. F. D.
En ce printemps 2012, la rébellion, gravement décimée par les répressions de l’année précédente, n’a pas été complètement écrasée. Il y a encore des manifestations, sporadiques, mais régulières, qui affrontent – comme ce 20 avril – matraques et gaz lacrymogènes. Un opposant célèbre, Abdulhadi al-Khawaja, est entré dans son troisième mois de grève de la faim et serait au plus mal.
Un rapport étonnamment franc sur les violences
Il y avait bien eu, en novembre 2011, un rapport officiel sur la répression, plutôt bien accueilli par le roi. Rapport étonnamment franc, presque de la même teneur que ceux d’Amnistie internationale ou de Human Rights Watch, qui admettait qu’il y avait eu « violences » et « excès dans la répression » au printemps 2011. Le roi Hamad Al-Khalifa, qui représente l’aile plus douce de la monarchie, avait même déclaré qu’il fallait tenir compte de ce rapport et changer les pratiques du pouvoir.
Ces belles paroles n’ont toutefois pas été suivies d’effets. C’était sans doute une tactique rhétorique et dilatoire pour récupérer ou étouffer les protestations.
En attendant, les opposants à Manama et dans les villages environnants, qui ont tenté en vain d’empêcher la tenue du Grand Prix, ont décidé qu’ils profiteraient de l’attention mondiale que recueille l’événement, ce dimanche 22 avril, pour faire comprendre au monde qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume du Bahreïn.