Billets publiés en avril 2012

Chef d’État et criminel de guerre

Jeudi 26 avril 2012 à 16 h 51 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

SRCLanglois

Je me souviens de ces élections surréalistes au Liberia, en 1997. Charles Taylor, un chef de guerre déjà soupçonné des pires atrocités, était candidat à la présidence. Son slogan électoral : « Il a tué mon père, il a tué ma mère, mais je vais voter pour Charles Taylor. » Le criminel « avoué » avait remporté 75 % des suffrages. C’est en tant que chef d’État, pour lequel on déroulait le tapis rouge dans les capitales du monde, qu’il a continué de commettre ses crimes. Bilan en Sierra Leone seulement, le pays voisin : 120 000 morts, des dizaines de milliers d’amputés, des dizaines de milliers de personnes violées.  

Les troupes de Taylor au Liberia et les rebelles qu’il armait en Sierra Leone, en échange du contrôle des mines de diamants, allaient de village en village tuer, couper des bras, des jambes, violer des filles, des garçons, des vieillardes. La simple lecture des 11 chefs d’accusation qui pesaient contre lui pour ses crimes en Sierra Leone donne froid dans le dos. Charles Taylor, qui avait plaidé non-coupable, a écouté sans émotion le verdict rendu le 26 avril. C’est le premier ancien chef d’État reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. 

Dieu merci, se dit-on aujourd’hui, ses victimes ne sont pas mortes en vain. Le numéro un de l’ONU, Ban Ki-moon, parle d’une condamnation « historique », y voyant « un signal fort adressé à tous les dirigeants qu’ils sont et seront tenus pour responsables de leurs actes ». Vraiment? Omar El-Béchir, le président soudanais, a été accusé en 2009 par la Cour pénale internationale de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide au Darfour. Il a été réélu en 2010, sans que la « communauté internationale » ne lève le petit doigt. 

Depuis que la CPI a lancé un mandat d’arrêt international, Omar El-Béchir a visité l’Égypte, le Qatar, le Tchad, Djibouti, le Kenya, la Chine, et il vient de se rendre en Irak pour une réunion de la Ligue arabe. Bagdad a indiqué que « la protection du président Béchir serait garantie à 100 % à l’instar de celle de tous les invités au sommet ».

L’homme vient de déclarer la guerre au Soudan du Sud, disant vouloir « éliminer ces insectes ». (« The main goal is to liberate ourselves from those insects and curb them totally. ») Les récents affrontements à la frontière du Soudan du Sud, où la dernière guerre civile a tué 2 millions de personnes, ont fait ces derniers mois presque autant de morts qu’en Syrie. La Ligue arabe, celle qui condamne la Syrie, ne dit rien (la Ligue arabe, tout comme l’Union africaine, ne reconnaît pas l’autorité de la CPI).

Omar El-Béchir va-t-il arrêter de bombarder des enfants innocents, ce qu’il fait en ce moment même, parce que Charles Taylor a été condamné à La Haye? Pourquoi est-ce si difficile de procéder à son arrestation? Charles Taylor avait été accusé en 2003, puis arrêté en 2006, livré par le gouvernement du Nigeria en échange d’une faveur obscure. Faudra-t-il corrompre un « allié » du Soudan, que l’homme fort de Khartoum aime visiter, pour que la justice internationale mette la main sur El-Béchir?

À Bahreïn, petit royaume du golfe Persique où le vent démocratique du printemps arabe avait été écrasé en mars 2011, le Grand Prix de formule 1 programmé pour le 22 avril soulève aujourd’hui les foules. Mais pas tout à fait dans le sens où l’espèrent Bernie Ecclestone, grand vizir international de la course automobile, et son ami le prince héritier Salman ben Hamad Al-Khalifa, dictateur du pays en question.

Le vendredi 20 avril, au moins 10 000 personnes ont manifesté contre le Grand Prix dans les faubourgs de Manana, aux cris de « À bas la dictature! », « Révolte jusqu’à la victoire! », et « Prêts à mourir pour Bahreïn! ». Et à défaut d’empêcher la tenue de l’événement, les manifestants veulent offrir au monde « un bon show » parallèle… en marge des flonflons officiels du Grand Prix.

Il y a un an, à pareille date, la course – qui se tient tous les ans depuis 2004 – avait été annulée sur fond d’état d’urgence et de manifestations continues dans la capitale, Manama. Cette année, en organisant de nouveau la course après avoir « sauté un tour », les autorités espèrent faire croire que tout est maintenant rentré dans l’ordre dans ce petit royaume insulaire, à l’ombre de la grande Arabie saoudite.

Mais c’est loin d’être le cas.

Bahreïn est un des plus petits pays du monde arabe. Ce qui se passe là-bas n’a pas la même portée, la même influence, et certainement pas la même couverture médiatique, que la tragédie syrienne ou l’affrontement larvé entre islamistes et généraux égyptiens. Dans cette petite île d’environ 15 kilomètres sur 45, vivent à peine 1,2 million de personnes, dans des conditions économiques sans commune mesure avec la misère des campagnes du Yémen ou de la Tunisie.

Deux poids, deux mesures

Sur le plan géopolitique, Bahreïn est un endroit important et symbolique. Ce qui s’est passé là-bas depuis un an met en lumière le « deux poids, deux mesures » flagrant – on pourrait même dire l’hypocrisie –, avec lesquels on tend souvent à juger ce qui se passe dans le monde arabe, selon l’endroit où ça se passe.

En effet, le reste du monde, distrait et friand de divertissements comme ceux de la formule 1, se montre infiniment plus tolérant devant les violations des droits là-bas… qu’en Syrie, par exemple. Même s’il n’y a pas, à Bahreïn, un bain de sang continu et quotidien qui se prolonge sur des mois et des mois, avec des milliers de victimes; même si les quelque 50 morts à Manama depuis un an pèsent peu devant les 10 000 et plus de la Syrie.

Mais il reste choquant d’entendre les dirigeants de pays occidentaux, comme les États-Unis qui ont une importante base militaire à Bahreïn, quartier général de la Cinquième Flotte, se borner à dire qu’ils sont « préoccupés » par les abus commis là-bas… alors qu’ils expriment régulièrement leur indignation (mais aussi leur impuissance) devant les massacres perpétrés par les troupes de Bachar Al-Assad.

Les champions de l’hypocrisie en la matière sont sans doute les monarchies du Golfe, à commencer par l’Arabie saoudite, grand « parrain » régional… L’Arabie saoudite qui avait envoyé, en mars 2011, un régiment armé pour épauler les forces de la répression à Manama.

Mille soldats avaient alors aidé au « nettoyage » de la place de la Perle, au centre de la capitale. C’est la même Arabie saoudite qui dit aujourd’hui : « N’est-ce pas effrayant, ce qui se passe en Syrie? Il faut aider les Syriens dans leur lutte pour la démocratie! »

Pourquoi ce « deux poids, deux mesures »?

D’abord parce que les monarchies du Golfe sont des dictatures, même si elles sont souvent riches, paternalistes et bienveillantes envers leurs sujets. Mais il y a aussi des motivations confessionnelles et géopolitiques dans le jeu des Saoudiens. Car au Bahreïn, la rébellion est surtout chiite, alors que le pouvoir est sunnite : une dictature de la minorité confessionnelle, étroitement alliée au voisin saoudien.

Rébellion démocratique ou confessionnelle?

Pourtant, la rébellion à Bahreïn, lorsqu’elle avait commencé en février 2011, était d’abord une revendication démocratique, directement inspirée des soulèvements de Tunisie ou d’Égypte. A priori, elle ne s’affichait pas comme chiite ou antisunnite. Il y avait d’ailleurs des sunnites dans les premières manifestations de l’opposition, et il y en a sans doute encore.

Le pouvoir, là-bas, a immédiatement perçu ce mouvement comme une « subversion chiite », car les chiites comptent pour environ 60 % des citoyens du pays. Ainsi, si Bahreïn devenait, demain, une véritable démocratie où les élections sont libres et où le Parlement dispose de vrais pouvoirs, la monarchie y deviendrait purement symbolique, et le gouvernement tomberait aux mains d’une majorité chiite.

Donc, la monarchie craint la rébellion parce qu’elle est prodémocratique. Mais aussi parce qu’elle est majoritairement chiite. De plus, de l’autre côté du Golfe, qu’y a-t-il? Il y a l’Iran. Pour les dirigeants de Bahreïn, et pour leur grand frère saoudien paranoïaque, « démocratie à Bahreïn = majorité chiite = complot de l’Iran »! C. Q. F. D.

En ce printemps 2012, la rébellion, gravement décimée par les répressions de l’année précédente, n’a pas été complètement écrasée. Il y a encore des manifestations, sporadiques, mais régulières, qui affrontent – comme ce 20 avril – matraques et gaz lacrymogènes. Un opposant célèbre, Abdulhadi al-Khawaja, est entré dans son troisième mois de grève de la faim et serait au plus mal.

Un rapport étonnamment franc sur les violences

Il y avait bien eu, en novembre 2011, un rapport officiel sur la répression, plutôt bien accueilli par le roi. Rapport étonnamment franc, presque de la même teneur que ceux d’Amnistie internationale ou de Human Rights Watch, qui admettait qu’il y avait eu « violences » et « excès dans la répression » au printemps 2011. Le roi Hamad Al-Khalifa, qui représente l’aile plus douce de la monarchie, avait même déclaré qu’il fallait tenir compte de ce rapport et changer les pratiques du pouvoir.

Ces belles paroles n’ont toutefois pas été suivies d’effets. C’était sans doute une tactique rhétorique et dilatoire pour récupérer ou étouffer les protestations.

En attendant, les opposants à Manama et dans les villages environnants, qui ont tenté en vain d’empêcher la tenue du Grand Prix, ont décidé qu’ils profiteraient de l’attention mondiale que recueille l’événement, ce dimanche 22 avril, pour faire comprendre au monde qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume du Bahreïn.

Il habite au cœur du vieux Pékin, dans un de ces immeubles communistes qui semblent avoir poussé un peu par hasard entre deux hutongs. On monte jusqu’au troisième sans ascenseur en croisant les vieux habitués des cages d’escalier chinoises : bottes de poireaux oubliés depuis l’automne, vélos qui s’empoussièrent…

Et puis, on entre chez Zhou Youguang. Dans la lumière de fin de matinée, son appartement aux murs tapissés de livres respire le charme d’une autre époque.

M. Zhou est assis à sa table de travail. Même à 106 ans, il ne chôme pas. Il tient un blogue et a écrit 10 livres au cours des six dernières années. 

Certains de ces livres sont interdits en Chine, car ils traitent de réformes politiques et de démocratie. M. Zhou, comme plusieurs autres personnes âgées – professeurs émérites, scientifiques, anciens politiciens –, ose dire tout haut ce qu’il a dû taire pendant des années. Comme si soudain la grande horloge de la vie avait sonné l’heure de la liberté, ces aînés semblent se dire : « J’ai 80, 90, 100 ans, alors que peut-il m’arriver? Ils ne vont tout de même pas me jeter en prison? »

Comme nous nous préparions à installer l’éclairage pour l’entrevue, M. Zhou fait un signe de la main en montrant du doigt ses appareils auditifs. Il me prévient d’emblée : il faudra parler fort pour qu’il puisse bien comprendre les questions. « Wo de erduo bu xing! » « Mes oreilles, ça ne va pas. Tu vas voir, jusqu’à 100 ans, il n’y a pas de problème, c’est après que ça se gâte! »

Et il éclate de rire!

Cet homme qui est né sous la dynastie des Qing, la dernière de Chine, est à l’origine de l’une des innovations linguistiques les plus importantes du monde. Un système appelé « pinyin » qui permet de transcrire les caractères chinois en se servant des lettres de l’alphabet. C’est en tapant à l’aide du pinyin que les Chinois peuvent envoyer des millions de courriels et de textos par jour.

Mais au départ, cette petite révolution ne faisait pas l’unanimité, se rappelle-t-il en riant.

« Au début, de nombreuses personnes se sont opposées à l’introduction du pinyin. Les Chinois sont très conservateurs, alors certains nous disaient : « Notre civilisation compte 5000 ans d’histoire, notre pays, des centaines de millions d’habitants, pourquoi aurions-nous besoin d’utiliser des lettres étrangères? » »

Zhou Youguang n’aurait probablement jamais dû se retrouver à la tête d’un comité chargé, par le jeune gouvernement de Mao Tsé-Toung, de romaniser le mandarin. Il avait certes fait une mineure en linguistique dans une université de Shanghai, mais sa spécialité, c’était l’économie.

Dans les années 1940, il travaillait d’ailleurs comme représentant d’une banque chinoise à New York.  Une belle époque, riche en rencontres. Un jour, un de ses amis, professeur invité à l’Université Princeton, lui demande s’il n’aurait pas envie de rencontrer nul autre qu’Albert Einstein.

« Mon ami m’a dit qu’Einstein s’ennuyait un peu. Donc, je suis allé le voir quelques fois. Nous avions de belles conversations. Mais c’est dommage, car je ne suis pas très érudit. Je n’avais pas ses connaissances, alors sa théorie de la relativité, je l’ai lue plusieurs fois, mais je ne la comprends toujours pas (rires).  »

Einstein, nous dit-il, était très ouvert d’esprit, sincère et facile d’approche.

« Il était si célèbre et pourtant, il traitait tout le monde comme ses amis. Moi, je travaillais dans une banque, j’étais toujours bien habillé (rires). Lui, il ne faisait pas du tout attention à ses vêtements parce qu’il travaillait à l’université. J’étais un peu mal à l’aise, car mes vêtements étaient beaucoup plus beaux que ceux d’Einstein (rires). »

Zhou Youguang à New York en 1947

En 1949, il revient en Chine pour participer à la création de la toute nouvelle République populaire. Et c’est sa passion pour les langues qui lui aura probablement sauvé la vie. Il sera nommé au comité pour la création du pinyin juste avant les premières grandes purges. Plusieurs de ses amis économistes seront victimes de persécutions. D’autres iront jusqu’au suicide.

S’il a connu des époques parmi les plus sombres du siècle dernier – il a notamment passé des années à être « rééduqué » auprès des paysans d’une province pauvre –, il n’en demeure pas moins optimiste et croit que la Chine ne pourra que s’améliorer.

« Il n’y a pas de démocratie en Chine, mais la situation ne pourra pas toujours durer comme ça. Les gens ont soif de démocratie. C’est ce vers quoi tous les humains tendent et la Chine emboîtera le pas tôt ou tard. »

Pour lui, l’un des problèmes principaux aujourd’hui est l’absence d’État de droit. Il note que les flagrantes violations des droits de la personne en Chine vont à l’encontre des lois mêmes de son pays.

« La Constitution chinoise comporte d’excellents articles, mais ils ne sont pas respectés. Les lois chinoises stipulent que les citoyens ont des droits et des libertés, les textes sont très clairs, mais ils ne sont pas mis en pratique. [Le premier ministre] Wen Jiabao devrait faire en sorte que les lois soient respectées. »

 Celui qui a fait partie de l’équipe de traducteurs de l’Encyclopedia Britannica vers le chinois est heureux de voir que le pinyin facilite aujourd’hui les échanges entre la Chine et le reste du monde. Une Chine qui, selon lui, a plus que jamais besoin de faire preuve d’ouverture.

« Nous vivons à l’époque de la mondialisation; on devrait constamment mettre son cerveau à jour. Pas seulement en Chine, mais dans tous les pays. Beaucoup de pays sont d’ailleurs en train de changer. On vient de vivre le printemps arabe, n’est-ce pas? (rires)  Le monde change. Nous, en Chine, nous devons arrêter d’avoir une vision si limitée. Il faut ouvrir nos horizons. »

En attendant, il continue de suivre l’actualité de près et espère rester encore longtemps en forme. Avant de partir, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander de me confier le secret de sa longévité. Le voilà donc : il n’a jamais fumé, n’a jamais bu de baijiu, un alcool fort pourtant très prisé des Chinois, mais il se permet un petit verre de bière de temps en temps.

 Santé, Monsieur Zhou!

Pour voir le reportage que nous avons produit pour le Téléjournal, cliquez ici.

Al-Qaïda à Tombouctou

Mercredi 4 avril 2012 à 12 h 43 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

SRCLanglois

Les Maliens sont de bons musulmans, croyants et pratiquants. Mais ils préfèrent, de loin, le boubou coloré au niqab austère. Les musulmans de l’Afrique noire pratiquent en général un islam tolérant, étranger à celui prôné par des rebelles islamistes qui contrôlent, depuis le 2 avril, presque tout le nord du pays.

Des rebelles touaregs et des factions islamistes ont conquis les deux tiers du territoire malien en moins de deux semaines, avec l’appui lourdement armé d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). 

Tombouctou est tombée lundi aux mains de ces rebelles qui disent vouloir imposer la charia plus qu’un gouvernement national touareg. Tombouctou est une ville historique, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO. L’organisme rappelle aux nouveaux hommes forts de la ville leur « obligation internationale de sauvegarder les merveilles architecturales que sont les grandes mosquées de Djingareyber, de Sankoré et de Sidi Yahia ». « Les 16 cimetières et les mausolées sont essentiels à la préservation de l’identité du peuple malien et de notre patrimoine universel », déclare la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova.

Les musulmans de la ville mythique vivent depuis mardi dans un autre islam. « Ils veulent que la charia soit appliquée, dit un habitant de Tombouctou interviewé par France 2. Que les gens respectent strictement les règles de la religion. » Le journaliste poursuit : « D’autres témoignages parlent de menaces de couper la main des voleurs, de voiler totalement les femmes. » 

Les Maliennes sont pieuses, mais elles se couvrent à leur façon. Elles portent de beaux boubous taillés dans de magnifiques tissus, qu’elles fabriquent souvent elles-mêmes. Les pagnes des Maliennes, véritables artistes de la teinture, sont réputés dans toute l’Afrique de l’Ouest. Leurs boubous devraient aussi être déclarés joyau patrimonial à protéger.

Maintenant que « la perle du désert », un patrimoine mondial, est en cause, nous allons peut-être nous éveiller au drame qui se joue au Mali depuis janvier. Peut-être.

Depuis trois mois, plus de 200 000 Maliens ont dû fuir les combats, leur maison, leur village, pour aller se réfugier dans des camps au-delà des frontières, en Mauritanie, en Algérie, au Niger et au Burkina Faso. Des pays, comme le Mali, qui subissent déjà une épouvantable crise alimentaire due à une des plus graves sécheresses des dernières décennies dans le Sahel. Selon Oxfam, un million d’enfants de moins de 5 ans sont menacés par la faim. Toutes les ONG sur place disent que si rien n’est fait maintenant, une famine aussi grave que celle qui sévit dans la Corne de l’Afrique va frapper le Sahel. 

Les Maliens souffrent aussi de voir en lambeaux leur jeune démocratie, jusqu’ici montrée en exemple. De jeunes officiers subalternes, fatigués de combattre les mains vides, ont pris le pouvoir par la force le 21 mars. Ils ont renversé un président démocratiquement élu, corrompu sans doute, mais dûment élu, qui s’apprêtait à quitter volontairement le pouvoir.  

Les putschistes n’ont pas trouvé de quoi mieux combattre la rébellion, les magasins de l’armée étant vides partout. « Les hommes de rang ont le sentiment d’être les souffre-douleur dans une situation où, véritable gangrène, les officiers supérieurs se seraient enrichis en n’utilisant pas comme prévu les fonds destinés à l’achat des équipements », m’écrit de Bamako le président de la Société internationale pour les droits de l’homme au Mali, Guindo Moumouni.

Trop occupés à défendre leur pouvoir illégitime dans la capitale, les militaires ont, depuis deux semaines, perdu toutes les batailles dans le nord. Ils ont renversé un gouvernement qui était, selon eux, incapable de défendre l’intégrité du territoire malien.

Or, le ministre français de la Coopération, Henri de Raincour, déclare : « Je ne vois aucun secteur géographique sur lequel l’armée malienne serait susceptible de stopper l’avancée des rebelles. » Son collègue Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, ajoute : « Alors que certains rebelles pourraient se contenter du contrôle des territoires du nord, d’autres, avec AQMI, pourraient s’emparer de l’ensemble du territoire malien pour en faire une république islamiste. »

Il est intéressant de noter à quel point les élections partielles birmanes sont passées inaperçues dans la presse chinoise.

De petits entrefilets, quelques paragraphes, peu de photos.

Pourtant, le Myanmar  est un pays aux portes de l’Empire du Milieu, riche en matières premières, où la Chine est d’ailleurs le plus important investisseur.

Plusieurs articles ne faisaient même pas mention d’Aung San Suu Kyi – notez celui-ci dans le China Daily annonçant la victoire écrasante de la Ligue nationale pour la démocratie. Mais qui dirige ce parti victorieux? Mystère.

Aung San Suu Kyi, pas très populaire dans les médias chinois... Photo : BRecorder

D’autres articles permettaient de marquer le coup, mais entre les énumérations et les statistiques complètement superflues, on cherchait les enjeux…

« Un total de 157 candidats – 150 représentants de 17 partis politiques et 7 représentants individuels – se disputaient 45 sièges vacants dans 45 circonscriptions réparties dans 9 régions ou États, soit Yangon, Mandalay, Ayeyawaddy, Sagaing, Tanintharyi, Bago, Magway, Mon et Shan… »

Ouf.

Petit détail : parmi les articles qui faisaient mention d’Aung San Suu Kyi, aucun ne la décrivait comme Prix Nobel de la paix ou ne mentionnait ses années passées en résidence surveillée.

Il faut dire que la Chine et les Prix Nobel de la paix ne font pas nécessairement bon ménage. Pensez à Liu Xiaobo, ou au dalaï-lama…

Cela dit, l’absence de véritable couverture est révélatrice du malaise qui règne entre le Myanmar et la Chine depuis que celui-ci a entamé des réformes démocratiques sans précédent. Des réformes qui sont aussi vues comme une façon, pour l’ancienne colonie britannique, de prendre ses distances par rapport au géant chinois.

Plusieurs jugent que la Chine, comme d’autres pays d’Asie, a profité des sanctions imposées contre le Myanmar pour faire des affaires dans cet État, jusqu’à tout récemment jugé paria. Ces sanctions ont été imposées notamment par les États-Unis, l’Union européenne et le Canada en signe de protestation contre les graves violations des droits de la personne commises par la junte birmane. Mais la Chine n’a jamais voulu joindre sa voix aux critiques, préférant mettre de l’avant sa politique traditionnelle de non-ingérence dans les affaires internes d’un État souverain.

 Tout ce que la Chine a toujours souhaité pour le Myanmar et pour elle-même, c’est la stabilité et un climat assez calme pour la conduite des affaires. Pékin voit d’ailleurs d’un très mauvais œil les violences qui ont cours dans le nord du pays, car elles pourraient entraîner un flot de réfugiés du côté chinois de la frontière et ralentir l’exploitation des ressources naturelles.

À ce sujet, les autorités birmanes ont déjà choqué Pékin en mettant un frein aux ambitions chinoises en terre birmane. En septembre dernier, le gouvernement annonçait la suspension d’un projet de barrage hydro-électrique dans le nord-est du Myanmar. Estimé à 3,6 milliards de dollars, le projet était majoritairement financé grâce à des fonds chinois. Près de 90 % de l’électricité devait d’ailleurs être vendue à la Chine. Pour justifier sa décision, le président birman Thein Sein a simplement dit que le projet allait « à l’encontre de la volonté du peuple ».

Le barrage de Myitsone, sur l'Irrawaddy, aurait créé un réservoir un peu plus grand que Singapour.

Avec cet étonnant « virage birman » et la levée éventuelle des sanctions, il sera intéressant de surveiller le jeu d’influences dans ce pays où les investisseurs risquent bientôt de se bousculer. Les États-Unis, qui tentent de contrer la montée en puissance de la Chine et qui sont en train d’accroître leur présence en Asie, voudront certainement jouer un rôle de premier plan.

Il est évidemment trop tôt pour trinquer à la santé de la démocratie au Myanmar, mais cette démonstration de transition jusqu’ici pacifique (1) – à mille lieues des révolutions du printemps arabe – ne sera pas sans inquiéter Pékin. La deuxième puissance économique mondiale risque de perdre de l’influence dans un territoire qui lui était autrefois acquis, et cet exemple d’émancipation d’un peuple pourrait donner des idées à certains Chinois. D’autant plus que tout cela se déroule sur le pas de leur porte.

(1) Il faut tout de même souligner que les élections partielles ont dû être annulées dans l’État de Kachin, dans le nord-est du Myanmar. Les combats entre les rebelles de la minorité kachin et les forces gouvernementales se sont d’ailleurs intensifiés depuis le début de l’année.