Qu’est-ce qui peut bien pousser des millions de jeunes à descendre dans la rue, à défier des régimes qui ne tolèrent pas la dissidence, à affronter des tirs à balles réelles, voire des tirs de roquettes? C’est la question principale qui motive notre dossier spécial sur la jeunesse arabe.
Quand Michel Labrecque et moi avons soumis nos projets, en janvier 2011, Ben Ali était encore au pouvoir en Tunisie et les Égyptiens n’avaient pas encore commencé à rêver de liberté.
Je proposais d’aller en Algérie pour tenter de comprendre l’étouffement des jeunes Algériens, qui ont été les premiers à s’immoler par le feu et à provoquer des émeutes, contre la vie chère, notamment. Michel souhaitait aller voir comment les jeunes musulmans apprivoisent le fossé entre tradition et modernité, aux Émirats arabes unis, notamment.
Quelques jours après le dépôt de nos projets, les Tunisiens renversaient Ben Ali. Les Égyptiens allaient suivre leur exemple de près. Je ne suis donc pas allée en Algérie, mais en Égypte, trois fois depuis janvier 2011. Michel a été détourné de Dubaï pour aller plutôt à la rencontre de la jeunesse tunisienne et marocaine (reportage diffusé à Dimanche magazine le 26 février 2012).
Nos reportages racontent les rêves, les combats, les désillusions, les inquiétudes de ces jeunes qui ont renversé ou ébranlé des régimes tout puissants et l’espoir qui refuse de mourir, malgré les reculs.
En Égypte, les révolutionnaires, en plus de réclamer le départ d’Hosni Moubarak, avaient trois rêves : pain, liberté et justice sociale. Un an plus tard, ils ont plus de liberté de parole, mais le pain est encore plus rare qu’avant et la justice demeure inféodée au régime militaire, encore au pouvoir.
L’étouffement économique est le premier à avoir poussé les jeunes Égyptiens sous les roues des tanks, avant l’étouffement idéologique ou religieux. Parce qu’ils sont encore au chômage, la faim au ventre, une majorité d’Égyptiens semble avoir déchanté de la révolution (le samedi 11 février 2012, un an après la chute de Moubarak, la place Tahrir était presque vide). Cela est encore plus vrai dans le cas des coptes, la minorité chrétienne en Égypte, dont la persécution s’est intensifiée depuis le départ de Moubarak.
La nouvelle liberté d’expression et de presse en Égypte, encore limitée mais tout de même extraordinaire en comparaison avec l’ère Moubarak, n’a pas éteint la colère des révolutionnaires. Ils ont l’impression d’avoir été trahis par les Frères musulmans, camarades de combat sur la place Tahrir jusqu’à la chute d’Hosni Moubarak, devenus des complices du régime militaire, selon eux.
Beaucoup de libéraux en Égypte croient que l’armée et les Frères musulmans ont fait un pacte pour partager le pouvoir. Des élections organisées trop rapidement ont forcément favorisé le seul groupe organisé au pays : les islamistes. Les partis des Frères musulmans et des salafistes ont remporté 71 % des suffrages aux élections parlementaires. Mais l’armée continue de contrôler les pouvoirs exécutif et judiciaire.
La poudrière égyptienne demeure explosive (écouter l’analyse diffusée à Désautels). D’un côté, une majorité silencieuse fatiguée de la violence, qui subit le ralentissement économique provoqué par les images de violence, l’instabilité politique et la montée des islamistes (voir le reportage de Jean-François Lépine sur le tourisme à Une heure sur terre).
De l’autre, une bande très solidaire de jeunes idéalistes qui ont l’impression de s’être fait voler leur révolution et qui deviennent, à chaque nouvelle répression, plus déterminés à rester dans la rue pour contrer les abus du régime militaire et les abus appréhendés des islamistes, qui devraient tôt ou tard assumer les pleins pouvoirs.



