Blogue de Jean-François Bélanger

Airs de contestation

Jeudi 9 février 2012 à 21 h 59 | | Pour me joindre

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D'ex-commandos parachutistes devenus chanteurs engagés.

D'ex-commandos parachutistes devenus chanteurs engagés.

 A priori, rien ne le prédestinait à devenir une figure de la contestation.

Mikhaïl Vistitski n’était encore fin janvier qu’un gars bien ordinaire. Un ancien combattant, ancien des commandos parachutistes, les VDV pour être plus exact. Mikhaïl était même un « silovik »  pur sucre, auparavant membre des services de renseignement, tout comme Vladimir Poutine, ancien et probablement futur président russe.

Et comme tous les « siloviki », comme tout bon militaire ou policier, Mikhaïl avait toujours fait primer l’esprit de corps au moment de passer devant les urnes. Il avait donc toujours voté Poutine sans se poser de questions.

Mikhaïl Vistitsky, un « silovik » devenu opposant.

Mikhaïl Vistitsky, un « silovik » devenu opposant.

Mais lorsqu’il a pris la tête du regroupement d’anciens combattants de son unité pour la région de Moscou, les choses se sont mises à changer. Inondé de messages, d’appels à l’aide de vétérans négligés par le système, il a compris petit à petit la dichotomie entre les discours des autorités et la réalité. La réalité d’une armée sous-financée qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. La réalité d’hommes brisés, abandonnés après avoir servi la patrie, après avoir donné les meilleures années de leur vie en Afghanistan ou en Tchétchénie.

Alors, Mikhaïl est devenu un opposant. Un processus lent et progressif qui a pris de l’ampleur au fur et à mesure que gonflait sa rancœur à l’endroit du gouvernement. De son propre aveu, le point de non-retour a été atteint le 24 septembre dernier, lorsque devant un parterre de délégués du parti au pouvoir, Russie Unie, le président russe Dmitri Medvedev a annoncé qu’il renoncerait bientôt à son siège pour le céder gracieusement au premier ministre Vladimir Poutine.

« Pour moi, cela a vraiment été la goutte d’eau de trop, avoue-t-il. Cela a offensé bon nombre d’entre nous, nous a indignés. Comment peuvent-ils décider ainsi entre eux qui va diriger le pays sans nous demander notre opinion à nous, les électeurs? »

Comme des dizaines de milliers d’autres Moscovites, l’ancien parachutiste est descendu dans la rue, ne ratant aucune manifestation. Il a défilé au milieu des opposants. Il s’est mis à scander comme eux les slogans devenus depuis des classiques : « Rossïa bez Poutina » (pour une Russie sans Poutine). Et puis, Mikhaïl s’est dit que ces manifestants méritaient un hymne; que la contestation avait besoin de chansons.

Il en a donc écrit une pour la première fois de sa vie. Griffonnée tout d’un trait sur le coin d’une table. Une demi-heure à peine, montre en main. Un cri du cœur sans fioritures aussitôt mis en musique par son copain Stanislav Baranov, un musicien amateur et ancien para lui aussi.

Réunis dans un studio de fortune, ils enregistrent leur œuvre; tournent une vidéo avec les moyens du bord et la mettent sur Internet. Une bouteille à la mer…

 

« Svobodi desant » est un pamphlet, un message lancé à Poutine sans jamais le nommer :

Tu es comme moi
Un homme, pas un Dieu
Et moi, je suis comme toi
Un homme, pas un bouseux

Nous ne te laisserons plus mentir
Nous ne te laisserons plus voler
Nous sommes les défenseurs de la liberté
La mère patrie est derrière nous

Deux semaines, plus tard, la vidéo avait déjà été visionnée plus d’un million de fois et la chanson était devenue un des principaux hymnes de la contestation. Les chefs du mouvement d’opposition à Poutine invitent même les musiciens amateurs à se produire sur scène lors de la manifestation du 4 février devant des dizaines de milliers de personnes.

Étonné du succès qui dépasse toutes ses espérances, Mikhaïl l’explique tout de même aisément. « La chanson ne fait que dire la vérité, clame-t-il. Alors, bien sûr, elle exprime une opinion que partagent des milliers et des milliers de gens dans le pays. »

C’est sans doute également ce qui explique le succès tout aussi rapide de Rabfak, un groupe rock amateur réunissant quelques cinquantenaires bedonnants. Leur chanson satirique Nach Dourdom, distribuée uniquement sur Internet, est depuis décembre sur toutes les lèvres à chacune des manifestations de l’opposition. Composée à la veille des élections parlementaires entachées d’irrégularités, elle ridiculise les électeurs de Vladimir Poutine, assimilés à une bande d’aliénés.

Notre asile de fous vote pour Poutine
Notre asile de fous sera heureux avec Poutine

Opposant de longue date, le chanteur du groupe, Alexander Semionov, explique que le rire est une arme très puissante, plus que tout appel à monter aux barricades. « L’URSS est tombée quand elle a perdu son image d’invincibilité, quand on a commencé à en rire », explique-t-il.

Son comparse Alexander Eline, auteur des textes, renchérit : « Grâce à l’humour, on peut montrer l’absurdité de la réalité et pousser les gens à se poser des questions. »

Forts de leur succès, les membres de Rabfak ont déjà composé une autre chanson satirique, sur Poutine elle aussi. À la blague, ils affirment d’ailleurs souhaiter sa victoire aux prochaines élections. Car il est, disent-ils, leur principale source d’inspiration…

 

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