Billets publiés en février 2012

L’incapacité de pivoter

Lundi 27 février 2012 à 10 h 31 | | Pour me joindre

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MCAuger

L’un des éléments essentiels du succès dans une campagne électorale américaine est la capacité de pivoter. Le système est ainsi fait qu’on doit d’abord séduire les militants de son propre parti pour obtenir la nomination, mais qu’on doit ensuite pivoter pour convaincre les électeurs indépendants et centristes qui détiennent toujours la clé de l’élection générale.

Le président Obama a obtenu un énorme cadeau de la part de l’aile gauche de son parti. Elle a décidé de ne pas présenter de candidat contre lui aux primaires démocrates. Non seulement n’a-t-il pas eu à se battre pour obtenir l’investiture de son parti, mais il a pu, d’entrée de jeu, s’adresser aux électeurs indépendants.

Pendant ce temps, chez les républicains, on se dispute de plus en plus sur les questions qui intéressent surtout l’aile droite du parti. Depuis quelques semaines, on parle d’avortement, de contraception, de sécularisation de la société, de mariage gai, de liberté religieuse et même des méfaits de l’école publique et de l’éducation universitaire.

Avec la montée de Rick Santorum, le Parti républicain est retourné à l’époque de la « guerre culturelle », quand le meilleur moyen de mobiliser la droite était de parler de ce qui était considéré comme l’érosion des valeurs profondes de l’Amérique, souvent présenté comme sorte de complot tramé par Hollywood, la culture populaire, les médias libéraux et, bien entendu, les politiciens démocrates.

Mais l’électeur américain moyen est de moins en moins intéressé par ces guerres culturelles. On note, par exemple, une grande et rapide évolution de l’opinion sur la question du mariage des couples de même sexe. Il se désintéresse d’autant plus de ces enjeux après une cruelle récession et avec une reprise économique qui demeure fragile. Les Américains ont des préoccupations plus pressantes.

Il y a quelques semaines, beaucoup de commentateurs avaient vivement réagi à la politique de l’administration Obama d’obliger tous les employeurs, y compris les hôpitaux ou universités catholiques, à payer les services de contraception dans le cadre de l’assurance maladie que ces institutions offraient à leurs employés. Cette initiative a vivement été dénoncée par les évêques catholiques.

Même des commentateurs démocrates affirmaient que, cette fois, le président Obama était allé trop loin. Qu’il s’attaquait à la liberté religieuse garantie par la Constitution. Mais comme les leaders républicains au Congrès, ces commentateurs avaient une chose en commun : c’étaient tous des hommes d’un certain âge.

Incapables de ne pas en faire trop quand une occasion politique se présente, les républicains du Congrès ont introduit un projet de loi étendant cette liberté religieuse à tous les employeurs. Le propriétaire d’un supermarché aurait donc pu refuser de payer pour les services de contraception à ses employés en prétextant ses convictions religieuses.

Carnage en Syrie

Vendredi 24 février 2012 à 15 h 32 | | Pour me joindre

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Le monde angoissé assiste au siège de la ville martyre de Homs. Pendant qu’une énième réunion internationale – le 24 février à Tunis, sous le thème des « amis de la Syrie » – a essayé de contourner les impasses qui bloquent toute intervention en faveur des Syriens insurgés contre leur dictateur, un rapport du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, rendu public à la veille de ce symposium, évoque des « crimes contre l’humanité » commis sous les ordres « des plus hauts échelons de l’armée et du gouvernement syriens ».

Et si ce rapport, basé sur des centaines d’interviews de victimes, témoins, réfugiés, dissidents et ex-membres du gouvernement, souligne que l’Armée syrienne libre (les déserteurs qui ont pris les armes) a elle aussi commis des exécutions sommaires, ses exactions sont « sans commune mesure » avec les crimes perpétrés par l’armée et les milices pro-Assad.

Propagande officielle

Le gouvernement prétend qu’à Homs – comme à Idlib, au nord, et à Deraa, au sud, où le sang coule aussi – l’armée « ne fait que combattre des terroristes en armes, soutenus par l’Occident ». Une propagande qu’évoquait, dans son tout dernier reportage, la journaliste américaine Marie Colvin, tuée le 22 février par une roquette de l’armée de Bachar : « C’est un mensonge, un mensonge intégral, absolu. L’armée syrienne bombarde une cité remplie de civils, qui meurt de froid et de faim. »

Homs, ville de un million d’habitants située au centre-ouest de la Syrie, 150 km au nord de Damas, est en train de devenir ce qu’a été Sarajevo (Bosnie-Herzégovine) dans les années 1990, ou Grozny (Tchétchénie) au tout début des années 2000 : une cité rebelle en état de siège, complètement encerclée par un pouvoir hostile, par des forces armées et des agents irréguliers qui tirent du haut des toits sur tout ce qui bouge, et qui veulent écraser toute volonté de résistance.

L’extrême difficulté d’accès au terrain permet à la propagande officielle syrienne – reprise par certains réseaux en Occident, d’extrême gauche et d’extrême droite, très actifs sur les chats, notamment en français – d’accuser systématiquement les rebelles et de disculper les autorités. Même si assez peu de gens, à l’étranger, sont aujourd’hui dupes de cette propagande.

Le gouvernement syrien, qui, il y a 30 ans, avait rasé la ville voisine de Hama dans un historique massacre à huis clos (entre 10 000 et 30 000 morts) perpétré par le père de Bachar, Hafez el-Assad, ne veut pas que l’on sache ce qui se passe sur le terrain, même si la dissimulation totale n’est plus possible en 2012 comme elle l’était en 1982… D’où cette profonde hostilité envers la presse internationale et – possibilité ahurissante et rarissime – le ciblage direct de journalistes étrangers.

Feu sur les journalistes

Telle est en tout cas l’accusation portée par Jean-Pierre Perrin, de Libération, présent à Homs jusqu’au 21 février, qui a évoqué la possibilité de repérage électronique des communications par téléphone satellitaire (moyen qu’utilisent les rares journalistes sur place). Plus le fait, dixit Perrin, que « des officiers syriens dont les communications ont été interceptées au Liban recommandent de tuer tout journaliste surpris entre la frontière libanaise et Homs, et de faire croire qu’il a été tué dans des combats contre des groupes terroristes ».

Les deux reporters fauchés le 22 février à Homs, l’Américaine Colvin et le Français Ochlik, étaient les sixième et septième journalistes étrangers à avoir trouvé la mort en Syrie depuis un an. On se souvient aussi du cas, le 11 janvier, du reporter télé français Gilles Jacquier, tué par un obus de mortier…

Colvin et Ochlik étaient entrés clandestinement en Syrie. Mais Jacquier, lui, avait eu une autorisation des autorités de Damas. Il ne circulait qu’accompagné d’officiels, ce qui a poussé deux collègues de Jacquier à accuser des agents syriens d’être responsables de sa mort, voire d’avoir tendu un guet-apens au journaliste. Ces collègues Patrick Vallélian et Sid Ahmed Hammouche étaient du même voyage que Jacquier. Ils l’ont vu mourir, et ils ont présenté dans Le Monde du 17 février une série de faits et d’arguments troublants qui, selon eux, incriminent directement les autorités…

« Plus jamais ça », qu’ils disaient…

Après Sarajevo, le monde avait crié : « Plus jamais ça! » Et pourtant, à l’heure du martyre de Homs, il se retrouve bloqué, impuissant, tétanisé devant l’horreur. Et ce n’est pas uniquement à cause des vetos russes et chinois aux Nations unies.

La Syrie est une mosaïque ethnique complexe, communautaire et religieuse, qui fait peur. Même si le front principal fondateur de cette rébellion reste celui d’un peuple, toutes communautés confondues, soulevé contre la dictature, d’autres fronts peuvent s’ouvrir au fil du temps.

À Homs, le quartier sunnite de Baba Amro est la cible principale des autorités, tandis que le quartier alaouite voisin d’Akrama, 500 mètres plus à l’est, est épargné par les destructions. Explication : les alaouites, c’est la communauté dominante du clan au pouvoir.

L’incendie syrien pourrait s’étendre aux autres pays de la région : l’Iran chiite, le Liban et son Hezbollah, la Jordanie et ses Frères musulmans… Le monde extérieur est bel et bien révulsé par l’intensité de la répression, bien pire que tout ce qu’on a vu depuis un an dans le monde arabe, y compris en Libye, mais il ne veut, ni ne peut, intervenir directement.

C’est tellement vrai que les Clinton, Juppé et autres diplomates occidentaux se sont montrés, aux premiers mois de la rébellion et pratiquement jusqu’à l’été 2011, très réservés au sujet de la Syrie, et ils étaient prêts à donner sa chance à Bachar El-Assad. Ils lui disaient : « Allez-y, réformez, ouvrez votre régime, nous serons avec vous! » Ils voulaient tellement y croire. Ce n’est que devant l’évidence et la persistance de la répression, et du double langage de Damas, qu’ils ont finalement changé de ton.

Une issue diplomatique possible?

La conférence de Tunis aura accouché de quelques décisions symboliques, comme la reconnaissance du Conseil national syrien, une des organisations en exil de cette opposition divisée et dispersée, comme interlocuteur principal de la communauté internationale. Elle a aussi donné lieu à la nomination d’un bon diplomate, l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, comme mandataire extraordinaire de l’ONU et de la Ligue arabe. Elle aura aussi permis d’insister sur l’aspect humanitaire, avec la demande de « couloirs humanitaires »…

Avec un régime qui semble aussi déterminé à tuer et à vendre chèrement sa peau, avec le soutien diplomatique persistant (mais peut-être pas éternel) de Moscou et de Pékin, de moins en moins de gens semblent croire à une issue diplomatique. La Syrie rebelle devra-t-elle aller jusqu’au bout de son sang?

Même au Conseil national syrien, on parle désormais du recours aux armes comme de quelque chose d’inévitable. Les États-Unis mentionnent la possibilité d’une aide aux rebelles.

Le 22 février, le roi Abdallah d’Arabie saoudite a pris la peine d’expliquer au téléphone, au président russe Dimitri Medvedev qui l’avait appelé, que « tout dialogue est désormais vain avec le régime de Damas ».

La filière colombienne

Vendredi 17 février 2012 à 17 h 18 | | Pour me joindre

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jmleprince

Les correspondants internationaux partent rarement dans un pays sans un « fixeur ». (de fixer, en anglais). La personne qui va vous arranger tout à l’avance, qui va vous faire gagner du temps, et de l’argent parce que ces voyages coûtent cher. En plus, ils vous protègent, car ils savent, eux, quoi faire et ne pas faire.

Ces « fixeurs » sont généralement des journalistes, des réalisateurs, des cameramans qui connaissent leur pays à fond et qui ont, idéalement, beaucoup de bons contacts. Vous leur demandez : « Il me faut ce genre de personnage pour parler de tel problème. » Ils vont vous suggérer des noms et ils établiront les contacts.

Pour nos reportages en Colombie, nous avons compté sur la précieuse collaboration de plusieurs collègues.

MARTIN MOVILLA

Journaliste à Radio-Canada International, il collabore avec la radio et la télévision de Radio-Canada (Zone libre, Enquête, Une heure sur terre, Téléjournal).

Martin travaillait en Colombie pour le réseau Télévision Canal Caracol. Il a couvert le conflit armé interne de Colombie à la fin des années 90 et au début des années 2000, les négociations de paix manquées entre le gouvernement Pastrana et les FARC. Comme plusieurs autres journalistes « on » (des éléments de la droite paramilitaire) lui a reproché d’avoir approché les FARC d’un peu trop près. À la suite de menaces, il s’est résigné à demander l’asile politique et il a choisi le Canada, le Québec et Montréal.

Nous avons pu vérifier que Martin a gardé des collègues et amis fidèles et loyaux en Colombie qui nous ont permis, entre autres, d’interviewer le président de la Colombie Juan Manuel Santos et de réaliser nos reportages (voir blogue du 11 octobre 2011)

OSCAR CALDERON

Oscar Calderon. Photo Benoît Roussel

Technicien en télévision et transmissions par satellite, Oscar servait de guide et de chauffeur à des journalistes qui couvraient le conflit interne colombien dans les années 2000. C’est lui qui nous a servi de guide à Bogota et à Villavicencio pour notre reportage à Une heure sur terre : « Tourisme au pays des FARC ». Dans le Parc national de la Macarena, ancien repère du redoutable chef des FARC, le Mono Jojoy, et ancienne geôle de leurs nombreux otages. S’y trouve la magnifique rivière Caño Cristales, qui était, selon le président colombien, Juan Manuel Santos, le « Country Club » du Mono Jojoy.

Reportage diffusé à Une heure sur terre le 17 février 2012 :

JUAN CARLOS GIRALDO

Juan Carlos Giraldo. Photo Benoît Roussel

Journaliste vedette du réseau de télévision RCN à Bogota, il couvre la scène du crime en Colombie. Il ne manque pas de sujets. Ses reportages l’ont conduit à écrire un livre avec Roberto Escobar, frère du célèbre narcotrafiquant du Cartel de Medellín des années 80 et 90.

Roberto Escobar, qui a purgé 11 ans de prison et a failli y laisser la vie par une lettre piégée, est encore très méfiant. Il refuse les entrevues à moins de payer très cher. Juan Carlos n’a ménagé aucun effort pour le convaincre de nous parler en lui faisant valoir que le reportage ferait connaître ses livres : Mon frère Pablo et  The accountant’s story.

 

Le livre de Juan Carlos écrit avec Roberto Escobar.

Roberto Escobar gagne sa vie en recevant les touristes étrangers de son Tour Pablo Escobar chez lui. Juan Carlos n’a pas été épargné par les menaces de mort : les siennes proviennent du crime organisé.

Medellín, ancien fief de Pablo Escobar, mais aussi cité natale du grand Fernando Botero. Peintre et sculpteur.

Le caméraman Benoît Roussel et un Botero : deux guerriers

 

JULIAN OCHOA

Julian Ochoa (à droite) et son frère Andrès, chez Roberto Escobar (photo Benoît Roussel)

Notre homme à Medellín. Julian est journaliste. La politique colombienne lui a joué des tours également. Il a été victime d’un attentat. Dans ses « confessions », le narcotrafiquant Juan Carlos Sierra, alias El Tuso, a révélé que c’est le cousin de l’ex-président colombien Alvaro Uribe, Mario Uribe, arrêté et condamné pour complicité avec les milices paramilitaires responsables de massacres de populations en Colombie, qui a ordonné son assassinat. Ce que Julian n’a jamais voulu ou pu confirmer. Ce témoignage empoisonne sa vie et sa carrière depuis des années. Lors de notre présence à Medellín, il a dû faire, une fois de plus, une déposition au bureau du procureur pour expliquer son cas.

Le reportage « Frère de Pablo Escobar», prochainement à Une heure sur terre.

Roberto Escobar signe ses livres. (photo Benoît Roussel)

Oscar, Juan Carlos, Julian et Andrès : les amis de Martin Movilla, et les nôtres, en Colombie, où il n’est pas toujours facile d’exercer le métier de journaliste.

Mon collègue Anthony

Vendredi 17 février 2012 à 15 h 49 | | Pour me joindre

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manonglobensky

Anthony Shadid, le correspondant du New York Times au Moyen-Orient, gagnant du prix Pulitzer, est mort à 43 ans. Vraisemblablement terrassé par une crise d’asthme au moment où il tentait de repasser la frontière turque, après être entré une semaine clandestinement en Syrie.

Ce n’était pas la première fois qu’il allait secrètement en reportage sur le territoire syrien depuis le début de la révolte en mars 2011. L’an dernier, il était entré en motocyclette via la frontière libanaise. J’avais souri en lisant ses articles sur cette épopée au nez et à la barbe du régime syrien qui ne laisse entrer les journalistes qu’au compte-gouttes et les encadre strictement une fois qu’ils débarquent à Damas.

Tony avait décrit son besoin « d’aller voir » sur les ondes de la radio publique américaine en décembre dernier

 Il avait payé le prix de cette excursion syrienne et de sa couverture de la répression. À Beyrouth, où il avait installé ses pénates, sa jeune famille a été suivie par des agents syriens. Anthony savait qu’il faisait son métier au péril de sa vie. En 2002, alors qu’il travaillait pour le Boston Globe, il avait reçu une balle à l’épaule à Ramallah pendant le siège de la Muqata’a, le quartier général de Yasser Arafat, par l’armée israélienne.

Au Caire, durant les manifestations qui ont précédé la chute d’Hosni Moubarak en Égypte, il était talonné par la police secrète. Et durant un raid, il avait réussi à cacher les ordinateurs utilisés par ses collègues.

Puis en mars, il avait été capturé en Libye avec trois collègues du New York Times. Il avait passé six dures journées dans les prisons du régime Kadhafi. D’ailleurs, son dernier papier, publié le 9 février, portait sur la tumultueuse Libye des milices qui a succédé à celle du colonel.

Quel suivi nécessaire à la révolution libyenne dont les projecteurs des médias se sont détournés! C’est ce talent d’écrivain qui a valu à Anthony Shadid un Pulitzer en 2004 pour sa couverture de l’invasion américaine en Irak. Il avait aussi reçu une mention Pulitzer en 2010 pour une série sur le retrait américain d’Irak, et il est en lice cette année pour sa couverture du printemps arabe.

J’ai croisé Anthony Shadid en Irak et au Sud-Liban. Il avait cette force tranquille qui rassure et la prudence nécessaire pour ne pas « devenir » l’histoire qu’il couvrait.

Parfois, les auditeurs sont frustrés de ne pas nous voir sur le terrain, où ils voudraient que nous soyons. Et ils nous reprochent de ne pas avoir le courage d’y être, sans réaliser que c’est surtout une question de moyens.

Anthony Shadid, en tout cas, n’en manquait pas de courage. Et comme l’écrit un de ses anciens collègues, « sans Shadid, nous en saurons un peu moins et devrons nous contenter de moins de nuances et de moins de vérité humaine ».

Excerpts From Anthony Shadid’s Reporting
Article du New York Times – 16 février 212

Anthony Shadid, Reporter in the Middle East, Dies at 43
Article du New York Times – 16 février 2012

Adieu le franc français

Vendredi 17 février 2012 à 12 h 48 | | Pour me joindre

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Une file d’attente digne de la période des soldes. Telle était la scène, vendredi, à l’entrée d’une agence de la Banque de France, dans le chic 7e arrondissement de Paris. Beaucoup de monde. Plusieurs dans la fleur de l’âge, mais il y avait aussi des jeunes, pour marquer la fin d’une époque.

C’est la disparition du franc français. Adieu les billets à l’effigie de Debussy, sur la note de 20 francs, de Saint-Exupéry, sur le 50 francs, ou encore de Pierre et Marie Curie, sur le 500 francs.

C’était donc la dernière chance aujourd’hui de se débarrasser de ces francs qui font partie des quelques séries de billets encore convertibles en euros, et qui n’auront plus de valeur sauf pour les collectionneurs. Les pièces, elles, ne sont déjà plus convertibles depuis 2005.

Dans la file, certains étaient venus en groupe, pour tromper l’attente. Parfois dans une ambiance festive, en rigolant entre camarades ou en famille. Parfois avec une étincelle dans les yeux à l’idée de toucher, quand ils avaient une somme importante en francs, une cagnotte intéressante en euros. 

Mais la nostalgie était aussi au rendez-vous. J’ai vu des femmes et des hommes serrer contre eux une enveloppe froissée, sortie d’un tiroir ou retrouvée par hasard, et qui contenait parfois simplement un ou deux billets, contre lesquels ils ne pouvaient espérer que quelques euros. Quelques-uns m’ont dit qu’il leur en coûtait de tourner la page, définitivement, sur la monnaie nationale, qu’ils n’aiment pas du tout l’euro.

D’autres m’ont dit au contraire que de se départir des derniers francs, c’était faire confiance en l’avenir, en la monnaie unique. Malgré l’incertitude et les soubresauts de la zone euro.

Certains candidats à la présidentielle française comme Marine Le Pen, du Front national, prônent le retour au franc. Et Nicolas Dupont-Aignan, un candidat souverainiste, s’est même rendu aujourd’hui devant une succursale de la Banque de France pour inciter les gens à ne pas rendre leurs francs. Il a souligné que les Allemands, eux, gardaient leurs marks, en disant qu’ils ont compris que l’euro était condamné.

Il faut dire qu’après l’Italie, la France deviendra, à compter de ce soir, le deuxième pays seulement de la zone euro à ne plus convertir son ancienne monnaie.

Et l’État français compte bien sur les citoyens retardataires, ou nostalgiques, bref, ceux et celles qui n’auront pas rapporté à temps leurs francs oubliés ou cachés, car la Banque de France va alors lui reverser la valeur des francs inchangés, une jolie somme qui pourrait atteindre les 550 millions d’euros.

L’hiver arabe

Mardi 14 février 2012 à 9 h 58 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

Qu’est-ce qui peut bien pousser des millions de jeunes à descendre dans la rue, à défier des régimes qui ne tolèrent pas la dissidence, à affronter des tirs à balles réelles, voire des tirs de roquettes? C’est la question principale qui motive notre dossier spécial sur la jeunesse arabe

Quand Michel Labrecque et moi avons soumis nos projets, en janvier 2011, Ben Ali était encore au pouvoir en Tunisie et les Égyptiens n’avaient pas encore commencé à rêver de liberté. 

Je proposais d’aller en Algérie pour tenter de comprendre l’étouffement des jeunes Algériens, qui ont été les premiers à s’immoler par le feu et à provoquer des émeutes, contre la vie chère, notamment. Michel souhaitait aller voir comment les jeunes musulmans apprivoisent le fossé entre tradition et modernité, aux Émirats arabes unis, notamment.   

Quelques jours après le dépôt de nos projets, les Tunisiens renversaient Ben Ali. Les Égyptiens allaient suivre leur exemple de près. Je ne suis donc pas allée en Algérie, mais en Égypte, trois fois depuis janvier 2011. Michel a été détourné de Dubaï pour aller plutôt à la rencontre de la jeunesse tunisienne et marocaine (reportage diffusé à Dimanche magazine le 26 février 2012).

Nos reportages racontent les rêves, les combats, les désillusions, les inquiétudes de ces jeunes qui ont renversé ou ébranlé des régimes tout puissants et l’espoir qui refuse de mourir, malgré les reculs.

En Égypte, les révolutionnaires, en plus de réclamer le départ d’Hosni Moubarak, avaient trois rêves : pain, liberté et justice sociale. Un an plus tard, ils ont plus de liberté de parole, mais le pain est encore plus rare qu’avant et la justice demeure inféodée au régime militaire, encore au pouvoir.

L’étouffement économique est le premier à avoir poussé les jeunes Égyptiens sous les roues des tanks, avant l’étouffement idéologique ou religieux. Parce qu’ils sont encore au chômage, la faim au ventre, une majorité d’Égyptiens semble avoir déchanté de la révolution (le samedi 11 février 2012, un an après la chute de Moubarak, la place Tahrir était presque vide).  Cela est encore plus vrai dans le cas des coptes, la minorité chrétienne en Égypte, dont la persécution s’est intensifiée depuis le départ de Moubarak. 

 

La nouvelle liberté d’expression et de presse en Égypte, encore limitée mais tout de même extraordinaire en comparaison avec l’ère Moubarak, n’a pas éteint la colère des révolutionnaires. Ils ont l’impression d’avoir été trahis par les Frères musulmans, camarades de combat sur la place Tahrir jusqu’à la chute d’Hosni Moubarak, devenus des complices du régime militaire, selon eux.

Beaucoup de libéraux en Égypte croient que l’armée et les Frères musulmans ont fait un pacte pour partager le pouvoir. Des élections organisées trop rapidement ont forcément favorisé le seul groupe organisé au pays : les islamistes. Les partis des Frères musulmans et des salafistes ont remporté 71 % des suffrages aux élections parlementaires. Mais l’armée continue de contrôler les pouvoirs exécutif et judiciaire.  

La poudrière égyptienne demeure explosive (écouter l’analyse diffusée à Désautels). D’un côté, une majorité silencieuse fatiguée de la violence, qui subit le ralentissement économique provoqué par les images de violence, l’instabilité politique et la montée des islamistes (voir le reportage de Jean-François Lépine sur le tourisme à Une heure sur terre).

De l’autre, une bande très solidaire de jeunes idéalistes qui ont l’impression de s’être fait voler leur révolution et qui deviennent, à chaque nouvelle répression, plus déterminés à rester dans la rue pour contrer les abus du régime militaire et les abus appréhendés des islamistes, qui devraient tôt ou tard assumer les pleins pouvoirs.

Adieu les dénonciations humanitaires, bonjour les affaires!

Les temps ont changé depuis les premières professions de foi de Stephen Harper au sujet de la Chine, lorsqu’il dénonçait vertement, peu après son arrivée au pouvoir en 2006, le régime communiste de Pékin et promettait que « les droits de la personne passeront avant le commerce à tout prix et le dollar tout-puissant ».

Le second voyage en Chine de M. Harper, en ce début de février 2012, permet de revenir sur l’évolution qui amène aujourd’hui le premier ministre sur son chemin de Damas, vers le réalisme économique, au détriment des flamboyantes déclarations d’appui aux Tibétains, aux dissidents et aux fidèles du Falung Gong.

Cette évolution est tout à fait dans la tendance des pays occidentaux quant à la Chine. En présence de l’interlocuteur chinois - qui est aussi le banquier, l’investisseur et l’acheteur potentiel -, on se fait le plus discret possible lorsqu’il s’agit des intellectuels emprisonnés comme Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix 2010, ou des Tibétains qui s’immolent par désespoir (près d’une vingtaine depuis le début 2011).

Le dernier à avoir osé

Pourtant, entre 2006 et 2009, pendant ses trois premières années au pouvoir, Stephen Harper était à peu près le dernier dirigeant occidental à oser parler haut et fort des droits de la personne en Chine. En octobre 2007, il avait même reçu le dalaï-lama en grande pompe, symbole de la résistance à l’oppression et à l’assimilation forcée des Tibétains.

À l’époque, une bonne partie de la presse au Canada avait parlé de « la gaffe de Stephen Harper » lorsqu’il avait invité l’éminent tibétain à Ottawa. Au lieu de titrer, par exemple, « Harper se tient debout face à la Chine », ou « Harper défend les droits de la personne en Chine » – ce qui eût été un angle de couverture raisonnable –, tout le monde, médias et milieux d’affaires, a préféré mettre en relief « la gaffe » du premier ministre. Imaginez : il s’était mal comporté avec les Chinois, il avait offensé les Chinois… Il serait donc puni pour ça! Et notre économie avec.

À l’été 2008, M. Harper en rajoute : il ne se rend pas à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pékin. Il faut rappeler que ce printemps-là, les nationalistes tibétains avaient manifesté en masse. Des violences avaient eu lieu à Lhassa, la capitale, et ailleurs dans les zones de peuplement tibétain. Une terrible répression avait suivi : au moins 200 morts selon les ONG, plus de 1000 selon le dalaï-lama, et ce, à quelques semaines des Jeux!

Il y eut ce printemps-là un petit débat parmi les dirigeants occidentaux : après ce qu’on venait de voir au Tibet, allait-on gratifier les dirigeants chinois de notre présence? Le Français Nicolas Sarkozy, par exemple, avait fait mine de dire : « Je n’irai pas »… avant de se raviser et de prendre l’avion pour Pékin.

M. Harper, lui, n’a pas vacillé, et son absence était liée, non seulement à sa « ligne » générale sur les droits de l’homme en Chine, mais spécifiquement à la répression toute récente au Tibet.

Répression sans conséquences diplomatiques

Les autorités chinoises, à l’époque, avaient fait de l’épisode « Tibet+Jeux olympiques 2008 » une sorte de test : un test de leur capacité à défier avec succès les protestations internationales, et à faire passer le commerce, la coopération économique, les bons rapports d’État à État, la politique du prestige, etc., avant toute considération sur les droits de la personne ou la répression des minorités.

Et ça a marché! La sanglante répression au Tibet n’a pas empêché les Jeux olympiques de Pékin d’être un immense succès. Plus encore. Voyant que cette répression, parallèle aux Jeux, n’entraînait aucune réaction conséquente des Occidentaux – hormis la petite dissidence canadienne –, les dirigeants chinois réalisaient que la voie était désormais libre en matière de droits et libertés. Ils pourraient désormais se permettre à peu près ce qu’ils voulaient.

Le reste du monde allait marcher droit, et venir quand même à Pékin pour y faire du commerce, tout en restant très gentil avec le monsieur chinois, et en évitant soigneusement les sujets qui fâchent.

C’est l’année suivante, en 2009, que le « principe de réalité », l’exigence du commerce, rattrape finalement M. Harper. À l’automne, il se rend à Pékin pour une première mission économique. C’est là qu’en conférence de presse conjointe, son homologue Wen Jiabao, en public et devant toute la presse, lui lance : « Pourquoi, M. Harper, n’êtes vous pas venu ici plus tôt? Nous vous attendions depuis longtemps! »

Pour qui connaît la valeur des « petites phrases » en diplomatie, celles-là étaient un camouflet. Une punition pour les égarements canadiens des trois ou quatre années précédentes, ce militantisme humanitaire et anticommuniste qui n’était plus de saison… Et pour dire en substance au premier ministre canadien : « Soyons sérieux M. Harper, parlons commerce et développons nos rapports économiques. Ils ne sont pas au niveau où ils devraient être. Et en matière politique… eh bien mêlons-nous donc de nos propres affaires! »

En 2012, ce message est reçu cinq sur cinq à Ottawa.

Dans l’approche canadienne à la Chine, les traces se font désormais rares du fervent militantisme « droits-de-l’hommiste » du Stephen Harper de 2006-2008.

Même si, lors de son passage à Guangzhou le 10 février, devant un auditoire essentiellement économique (et très canadien), il laissera tout de même tomber que dans la relation sino-canadienne, « on doit s’attendre à ce que la question des libertés fondamentales et des droits de la personne puisse être évoquée ». Voilà, c’est dit, on n’y reviendra plus…

Nécessités économiques, discrétion humanitaire

La recherche de débouchés pour le pétrole de l’Ouest canadien fournit un contexte parfait qui éclaire ce nouveau réalisme face à la question chinoise. Désormais, comme presque tous les autres, le Canada se tiendra « à carreau » avec l’hôte chinois!

Pourtant, si on lit les récents rapports d’Amnistie internationale et de Human Rights Watch, la situation est loin de s’améliorer dans l’Empire du Milieu. Au cours des années 2000, plus particulièrement depuis 2008, année du triomphe olympique,  les droits et libertés en Chine ont suivi une courbe diamétralement opposée à celle du réchauffement des rapports entre Pékin et l’Occident. Il n’y a plus de lien entre les deux.

D’un côté, la situation empire : l’année 2011 a été terrible, si on considère les rafles de dissidents et la reprise de la répression au Tibet. Et de l’autre, c’est l’amélioration continue des rapports de la plupart des pays occidentaux avec Pékin.

Il y a des exceptions comme la petite Norvège, punie à cause du Prix Nobel à Liu Xiaobo en octobre 2010. Ou la puissante Allemagne, dont la chancelière Angela Merkel a essayé, début février, de rencontrer à Pékin l’avocat de Liu Xiaobo. Un essai en vain – la police a empêché l’avocat de sortir -, mais un essai quand même.

Mais globalement, les Européens – économiquement dans de sales draps, et qui espèrent une aide financière du superbanquier chinois – sont de plus en plus muets sur le thème des libertés en Chine. On les comprend. Pékin, par exemple, a commencé à verser quelques milliards en Grèce…

Au cours des deux dernières années, devant l’évidence de la puissance financière et commerciale des Nouveaux Mandarins, le Canada de Stephen Harper n’a fait que rentrer dans le rang.

Dur, dur d’être Mitt Romney

Vendredi 10 février 2012 à 15 h 39 | | Pour me joindre

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MCAuger

WASHINGTON – C’est une biographie de campagne comme il s’en publie chaque année. Mais The Real Romney , des journalistes Michael Kranish et Scott Helman, est bien plus que ça. Ce pourrait être un traité sur la difficulté qu’ont les gens d’affaires à réussir en politique.

On l’a vu au Minnesota, au Colorado et au Missouri, Mitt Romney reste plus que jamais le favori mal-aimé de la course à l’investiture républicaine. Et chaque fois qu’il semble sur le point de conclure la vente, de convaincre les éléments les plus conservateurs qu’il est l’un des leurs, les électeurs républicains lui rappellent qu’ils ont encore des doutes.

Après avoir lu le livre de Kranish et de Helman, on comprend mieux pourquoi.

Dans le monde des affaires, la première question que l’on pose, c’est : est-ce que ça va marcher? De plus en plus, en politique américaine, on se demande : est-ce une idée de droite ou de gauche?

En affaires, on doit défendre un bilan et des résultats. En politique, on défend une idéologie et des valeurs. Dans le monde des affaires, changer d’idée, c’est une preuve de sa capacité d’adaptation, un gage de succès. En politique, c’est un signe d’opportunisme, c’est la preuve qu’on est une girouette.

Mitt Romney était un redresseur d’entreprises en difficultés. Cela implique de changer les pratiques de ces entreprises pas d’en adopter les valeurs. Mais c’était, en fait, une bien mauvaise préparation pour la politique.

Quand il s’est lancé en politique, autant quand il a été battu au Sénat par Ted Kennedy, en 1994, que lorsqu’il s’est fait élire gouverneur du Massachusetts en 2002, Romney a agi en homme d’affaires qui voulait obtenir un résultat : gagner l’élection.

Cela demandait d’adopter des positions qui ne heurteraient pas trop cet État très démocrate qu’est le Massachusetts, par exemple d’être pro-choix en matière d’avortement et pour le contrôle des armes à feu. Mais dans le Parti républicain d’aujourd’hui, ce sont des idées qu’il est pratiquement impossible de défendre.

L’approche d’un homme d’affaires qui veut des résultats explique aussi ce qu’on lui reproche le plus dans le Parti républicain : une réforme de l’assurance maladie vers la fin de son mandat de gouverneur et qui ressemble un peu trop à celle du président Obama.

C’était la réforme d’un politicien qui voulait d’abord obtenir des résultats et ne se souciait guère de l’idéologie. Il a fait les compromis idéologiques nécessaires pour s’assurer qu’elle soit acceptable, autant pour les compagnies d’assurances que pour les législateurs démocrates.

Au cœur de cette réforme, il y a la notion de mandat individuel : l’obligation pour chaque citoyen de s’assurer. C’est cette obligation, d’abord suggérée par un « think tank » de droite, qui est au cœur des objections du Parti républicain à la réforme de la santé du président Obama. C’est essentiellement sur la base de cette obligation, jugée contraire à la Constitution, que certains États contestent la réforme en Cour suprême.

Kranish et Helman montrent très bien combien la réforme de la santé de Barack Obama est presque un calque de celle de Mitt Romney. Pourtant, Mitt Romney dit aujourd’hui qu’il ne regrette pas sa réforme au Massachusetts, mais qu’il abolirait celle du président Obama.

On avait déjà dit de l’ex-président français François Mitterrand qu’il « n’est pas socialiste, mais il a appris à le parler ». C’est un peu ce que les conservateurs reprochent à Mitt Romney : il parle comme un conservateur, mais on croit qu’au fond, il fera tous les compromis pour obtenir les résultats qu’il souhaite.

Airs de contestation

Jeudi 9 février 2012 à 21 h 59 | | Pour me joindre

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belangerjf

D'ex-commandos parachutistes devenus chanteurs engagés.

D'ex-commandos parachutistes devenus chanteurs engagés.

 A priori, rien ne le prédestinait à devenir une figure de la contestation.

Mikhaïl Vistitski n’était encore fin janvier qu’un gars bien ordinaire. Un ancien combattant, ancien des commandos parachutistes, les VDV pour être plus exact. Mikhaïl était même un « silovik »  pur sucre, auparavant membre des services de renseignement, tout comme Vladimir Poutine, ancien et probablement futur président russe.

Et comme tous les « siloviki », comme tout bon militaire ou policier, Mikhaïl avait toujours fait primer l’esprit de corps au moment de passer devant les urnes. Il avait donc toujours voté Poutine sans se poser de questions.

Mikhaïl Vistitsky, un « silovik » devenu opposant.

Mikhaïl Vistitsky, un « silovik » devenu opposant.

Mais lorsqu’il a pris la tête du regroupement d’anciens combattants de son unité pour la région de Moscou, les choses se sont mises à changer. Inondé de messages, d’appels à l’aide de vétérans négligés par le système, il a compris petit à petit la dichotomie entre les discours des autorités et la réalité. La réalité d’une armée sous-financée qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. La réalité d’hommes brisés, abandonnés après avoir servi la patrie, après avoir donné les meilleures années de leur vie en Afghanistan ou en Tchétchénie.

Alors, Mikhaïl est devenu un opposant. Un processus lent et progressif qui a pris de l’ampleur au fur et à mesure que gonflait sa rancœur à l’endroit du gouvernement. De son propre aveu, le point de non-retour a été atteint le 24 septembre dernier, lorsque devant un parterre de délégués du parti au pouvoir, Russie Unie, le président russe Dmitri Medvedev a annoncé qu’il renoncerait bientôt à son siège pour le céder gracieusement au premier ministre Vladimir Poutine.

« Pour moi, cela a vraiment été la goutte d’eau de trop, avoue-t-il. Cela a offensé bon nombre d’entre nous, nous a indignés. Comment peuvent-ils décider ainsi entre eux qui va diriger le pays sans nous demander notre opinion à nous, les électeurs? »

Comme des dizaines de milliers d’autres Moscovites, l’ancien parachutiste est descendu dans la rue, ne ratant aucune manifestation. Il a défilé au milieu des opposants. Il s’est mis à scander comme eux les slogans devenus depuis des classiques : « Rossïa bez Poutina » (pour une Russie sans Poutine). Et puis, Mikhaïl s’est dit que ces manifestants méritaient un hymne; que la contestation avait besoin de chansons.

Il en a donc écrit une pour la première fois de sa vie. Griffonnée tout d’un trait sur le coin d’une table. Une demi-heure à peine, montre en main. Un cri du cœur sans fioritures aussitôt mis en musique par son copain Stanislav Baranov, un musicien amateur et ancien para lui aussi.

Réunis dans un studio de fortune, ils enregistrent leur œuvre; tournent une vidéo avec les moyens du bord et la mettent sur Internet. Une bouteille à la mer…

 

« Svobodi desant » est un pamphlet, un message lancé à Poutine sans jamais le nommer :

Tu es comme moi
Un homme, pas un Dieu
Et moi, je suis comme toi
Un homme, pas un bouseux

Nous ne te laisserons plus mentir
Nous ne te laisserons plus voler
Nous sommes les défenseurs de la liberté
La mère patrie est derrière nous

Deux semaines, plus tard, la vidéo avait déjà été visionnée plus d’un million de fois et la chanson était devenue un des principaux hymnes de la contestation. Les chefs du mouvement d’opposition à Poutine invitent même les musiciens amateurs à se produire sur scène lors de la manifestation du 4 février devant des dizaines de milliers de personnes.

Étonné du succès qui dépasse toutes ses espérances, Mikhaïl l’explique tout de même aisément. « La chanson ne fait que dire la vérité, clame-t-il. Alors, bien sûr, elle exprime une opinion que partagent des milliers et des milliers de gens dans le pays. »

C’est sans doute également ce qui explique le succès tout aussi rapide de Rabfak, un groupe rock amateur réunissant quelques cinquantenaires bedonnants. Leur chanson satirique Nach Dourdom, distribuée uniquement sur Internet, est depuis décembre sur toutes les lèvres à chacune des manifestations de l’opposition. Composée à la veille des élections parlementaires entachées d’irrégularités, elle ridiculise les électeurs de Vladimir Poutine, assimilés à une bande d’aliénés.

Notre asile de fous vote pour Poutine
Notre asile de fous sera heureux avec Poutine

Opposant de longue date, le chanteur du groupe, Alexander Semionov, explique que le rire est une arme très puissante, plus que tout appel à monter aux barricades. « L’URSS est tombée quand elle a perdu son image d’invincibilité, quand on a commencé à en rire », explique-t-il.

Son comparse Alexander Eline, auteur des textes, renchérit : « Grâce à l’humour, on peut montrer l’absurdité de la réalité et pousser les gens à se poser des questions. »

Forts de leur succès, les membres de Rabfak ont déjà composé une autre chanson satirique, sur Poutine elle aussi. À la blague, ils affirment d’ailleurs souhaiter sa victoire aux prochaines élections. Car il est, disent-ils, leur principale source d’inspiration…

 

Chine : scandale à Chongqing

Mercredi 8 février 2012 à 15 h 48 | | Pour me joindre

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Samedi, dernier jour de son périple en Chine, le premier ministre Harper doit se rendre dans la mégapole de Chongqing pour annoncer, si tout va comme prévu, le prêt par la Chine d’un couple de pandas géants.

Même si la Chine a déjà donné de faux espoirs au Canada, notamment en 2010, rien n’indique que cette fois-ci les ours blanc et noir nous feront faux bond.

À Chongqing, Harper doit également rencontrer Bo Xilai, le puissant chef du Parti communiste de cette ville-province. Mais Bo ne sera vraisemblablement pas accompagné de son bras droit, le maire adjoint Wang Lijun. Celui-ci est au centre d’un véritable feuilleton dont les rebondissements sont relayés par des millions d’internautes sur les sites de microblogues chinois.

En voici l’un des volets principaux : selon le département de l’information du gouvernement local, Wang serait en arrêt de travail – en « vacances thérapeutiques » selon la formulation du site – pour cause de surmenage. Cela peut sembler normal chez nous. Mais en Chine, les épuisements professionnels et autres maladies liées au stress ne font pratiquement jamais partie du vocabulaire officiel. Cette terminologie est donc plutôt louche, tout comme les circonstances entourant le départ précipité de Wang Lijun en « vacances ».

Wang Lijun, l'ancien chef de la police de Chongqing. Photo: usqiaobao

Wang a fait sa marque en tant que redoutable chef de la police de Chongqing. Sa campagne contre la corruption et le crime organisé a mené, depuis 2009, à l’arrestation de plus de 1500 personnes et à la condamnation à mort du chef de police adjoint. Cette campagne a tellement marqué l’imaginaire des Chinois, habitués à voir les officiels corrompus s’en tirer indemnes, que la ville avait prévu la production d’une série télé sur la célèbre campagne.

Coup de théâtre! On apprenait la semaine dernière que Wang Lijun a été démis de ses fonctions pour être nommé maire adjoint, un poste beaucoup moins prestigieux que celui de chef de police. Sur l’Internet chinois, on se perd en conjectures… et la plupart des microblogueurs flairent le scandale.

Les rumeurs persistantes selon lesquelles Wang ferait lui-même l’objet d’une enquête pour corruption ont pris une tournure bizarre dans la nuit de mardi à mercredi.

Mardi soir, le consulat américain de Chengdu, la capitale de la province voisine du Sichuan, a été encerclé de voitures de police. Après avoir remarqué un véhicule du gouvernement stationné tout près, des internautes ont lancé le bal : Wang Lijun aurait tenté de demander l’asile politique aux États-Unis, mais se serait vu refuser l’entrée.

Un reporter du journal Nanfang Dushi Bao aurait écrit dans un microblogue tenir de l’information de sources policières. Selon ces informations, M. Wang aurait été arrêté alors qu’il tentait d’entrer dans le consulat.

Un site Internet chinois, qui relaie souvent de l’information sensible concernant la Chine depuis les États-Unis, apportait un éclairage intéressant sur l’affaire : Wang Lijun se serait rendu au consulat américain, oui, pour demander l’asile politique, mais aussi pour dénoncer son patron, Bo Xilai, et la femme de celui-ci. Selon Wang, tous les deux seraient coupables de corruption.

Bo Xilai, le secrétaire du Parti communiste de Chongqing. Image:Reuters

Il faut dire que le « personnage » Bo Xilai est pour le moins énigmatique… Chef ambitieux et charismatique, il est à l’origine d’un renouveau socialiste à Chongqing. Sous sa gouverne, la radio et la télé ont reçu l’ordre de promouvoir les « chansons rouges » à la gloire de la révolution. Et on encourage les cadres à porter l’uniforme militaire et les étudiants à aller apprendre auprès des paysans à la campagne.

Rajoutez quelques Gardes rouges et on n’est pas loin de la Révolution culturelle (pendant ce temps, le fils de Bo Xilai, qui a étudié à Oxford, en Angleterre, se balade à bord d’une rutilante Ferrari valant plusieurs centaines de milliers de dollars dans les rues de Pékin. Au moins, la voiture est rouge, me direz-vous.)

Bref, on ne saura probablement jamais les détails entourant les « vacances » de Wang Lijun. Une chose est sûre : peu importe que ces rumeurs de corruption soient vraies ou pas, pour Bo Xilai, le mal est fait. Et celui qui aspirait aux plus hauts échelons du pouvoir chinois devra peut-être revoir ses ambitions. Le pouvoir chinois, reconnu pour son opacité, n’aime pas le scandale.

Le simple fait qu’on laisse courir les rumeurs sur Internet, sans les censurer, révèle que quelque part dans les organes du pouvoir, on a peut-être déjà décidé du sort de Bo Xilai.

À l’ambassade américaine à Pékin, le porte-parole a été avare de commentaires, se contentant d’affirmer qu’il n’y avait eu « aucune menace contre le consulat de Chengdu et que le gouvernement américain n’avait pas demandé à ce que l’on rehausse le niveau de sécurité autour du complexe ».

Questionné sur le sujet, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères s’est contenté de dire que le gouvernement de Chongqing avait déjà publié un communiqué concernant la thérapie de Wang Lijun.

Lors de sa rencontre avec Bo Xilai, samedi, le premier ministre Harper aura donc tout intérêt à poser des questions sur la santé des pandas plutôt que sur celle du numéro deux de la ville…

Mise à jour (9 février) :  le mercredi 8 février, le département d’État américain a confirmé que le vice-maire Wang Lijun avait obtenu un entretien au consulat américain à Chengdu. Il aurait toutefois quitté les lieux de son plein gré. La porte-parole a dit ne pouvoir émettre aucun commentaire sur les demandes de statut de réfugié ou d’asile politique, si tel était le cas.