Dimanche dernier, comme environ 700 millions de Chinois, je me suis assise pour regarder le Chunwan, la « Soirée du printemps », ce grand gala de la télé centrale chinoise CCTV.
Depuis près de 30 ans maintenant, cette émission de variétés est un rite de passage du nouvel An chinois. Elle serait l’une des plus regardées au monde. Tours de chants, sketchs comiques, numéros de danse, d’acrobatie et de magie, le Chunwan rythme cette soirée en famille, une soirée aujourd’hui pensée en fonction du grand spectacle de fin d’année.
On prépare les fameux jiaozi (raviolis) en regardant la télé. Dehors, le concert des feux d’artifice s’éteint peu après 20 h, moment qui marque le début de ce marathon télévisuel de plus de quatre heures. Et tout au long de la soirée, même si on n’écoute que d’une oreille les numéros, au fil des conversations, les yeux reviennent toujours sur le petit écran. Il faut dire que le contenu du spectacle est un secret d’État et que les apparitions des vedettes font tout un effet dans les chaumières.
Voyez la robe de l’une, voyez le costume de l’autre…
La télé d’État chinoise ne manque pas de moyens : quatre heures de direct dans un studio splendide, et sans pause publicitaire. Ici : Li Yugang, un homme qui a fait sa renommée en chantant les rôles féminins de l’Opéra de Pékin.
Quatre jours après sa diffusion, le Chunwan est toujours l’un des sujets les plus chauds sur les médias sociaux. Plus de 66 millions d’entrées sur Sina Weibo, l’un des équivalents de Twitter en Chine. Et cela ne compte pas les commentaires sur chacune des entrées…
Cet engouement pour une émission de fin d’année rappelle à certains égards, la grande popularité du Bye Bye chez nous, à cette immense distinction près que le Chunwan ne tolère aucune critique sociale ou politique. (Imaginez un Bye Bye sans une seule parodie de nos politiciens, sans quelque salve acerbe contre le parti au pouvoir… impensable.)
Selon un spécialiste cité dans le LA Times, le Chunwan serait l’émission la plus censurée de la télé chinoise. Cette année, deux exemples permettent d’illustrer à quel point le Chunwan se veut « politiquement correct ». D’abord, on a interdit à la chanteuse pop Na Ying d’interpréter une chanson qui contenait quelques mots d’anglais (« Always friends. Closest friends. Best friends. » Pas exactement subversif comme refrain…)
Aussi, Jiang Kun, un célèbre comique chinois, a été écarté de l’émission. Plusieurs dans l’industrie soupçonnent qu’un sketch qui faisait allusion à l’accident de TGV de juillet dernier, un sujet ultra-sensible pour les autorités, lui aurait coûté sa place.
Si la grande fête télévisuelle est exempte de critiques, celles-ci ne manquent pas sur Internet. Car la majorité des commentaires des internautes sont négatifs : le Chunwan est complètement « dépassé », « propagandiste », les artistes ne peuvent que « chanter les mérites de la Chine », « on croirait voir le même spectacle, année après année »…
N’empêche, ils sont toujours des centaines de millions à le regarder, ne serait-ce que pour pouvoir mieux le critiquer! Et une émission de télé-réalité , Wo yao shang Chunwan (Je veux être du Chunwan), qui donne la chance à trois parfaits inconnus de se produire au gala, est si populaire qu’elle fait mentir ceux qui ne cessent d’annoncer la mort du Chunwan.
Isaac Hou, l’un des gagnants de l’émission Wo yao shang Chunwan


















