Ce devait être l’un des plus beaux jours de leur vie. Mais la joie s’est vite transformée en cauchemar.
Dans le Hebei, la province voisine de Pékin, ils sont des centaines à avoir attrapé le virus du sida à la suite de transfusions sanguines. Comme la plupart des paysans en Chine ne possèdent pas d’assurance maladie, ils ne se rendent à l’hôpital qu’en cas de maladie grave. Et les femmes y vont pour accoucher.
« Ma femme était en bonne santé avant la naissance de notre fille », nous a confié Wang Weijun.
Selon lui, son épouse n’aurait jamais dû recevoir de transfusion. Mais en Chine, les soins de santé sont payants et une transfusion sanguine rapporte de l’argent. Dans les années 90, les médecins et le personnel de deux hôpitaux de la région de Xingtai avaient mis sur pied un système qui leur permettait d’arrondir leurs fins de mois.
Au lieu de se procurer du sang dans des banques certifiées, ils en achetaient au noir, en offrant l’équivalent de quelques dollars aux paysans qui acceptaient de faire un don. Le sang n’était jamais testé, et on le « revendait » ensuite aux patients, au même prix que celui venant de banques légitimes. Les médecins et le personnel impliqués empochaient la différence.
Pour la famille Wang, cette pratique illégale a eu des conséquences funestes. La femme de Wang Weijun est morte deux ans après la naissance de leur fille, Wang Kaijia. Et celle-ci a aussi attrapé le virus. Quand l’adolescente de 14 ans nous parle de sa maladie, de son désir d’aller vivre « dans une grande ville » où l’on ne saurait pas ce qu’elle a, son regard se met à fuir. Elle finit ses phrases par un rire nerveux, comme pour ne pas pleurer.
Cette histoire de sang contaminé s’est passée dans les années 90. Pourtant, encore aujourd’hui, Wang Weijun est l’un des rares à avoir obtenu compensation (après une bataille judiciaire de 10 ans, on lui a accordé 43 000 $).
Nombreux sont ceux qui continuent de se battre, malgré leur santé chancelante et l’espoir qui s’éteint peu à peu. Des années plus tard, les médecins responsables d’avoir transmis le virus à leurs propres patients ont depuis longtemps pris la fuite. Et les autorités tentent toujours de faire pression pour que l’on oublie ce scandale.
Nous nous étions assurés de ne pas réserver de chambres dans le district où se trouvent les deux hôpitaux à l’origine du scandale. Pourtant, notre arrivée était connue, même avant que nous posions le pied dans cette campagne reculée.
L’une des victimes avec qui nous avions rendez-vous est Mme Chen. Elle a contracté le VIH à l’accouchement de son fils. Celui-ci est mort du sida à l’âge de six ans. Pourtant, l’hôpital où a eu lieu l’accouchement refuse de reconnaître toute responsabilité dans l’affaire. Mme Chen n’a reçu que 1500 $ de compensation et on l’a même jetée en prison quand elle a tenté de réclamer une somme plus raisonnable.
Notre rendez-vous avait été fixé pour le mardi 22 novembre, mais un smog intense a entraîné la fermeture de l’autoroute, reportant notre arrivée au lendemain. Étrange tour du destin, puisque ce jour-là, un officiel local avait envoyé à Mme Chen le message suivant :
« Aujourd’hui, des journalistes viendront peut-être t’interviewer. J’espère que tu ne les rencontreras pas. S’il se passe quelque chose, appelle-moi. »
Tentative à peine voilée de faire taire cette dame qui n’a aujourd’hui plus rien à perdre.
Mme Chen nous a confié avoir été « surveillée » toute la journée par des gardiens à la solde des autorités locales. Quand nous nous sommes finalement présentés tard le lendemain après-midi, la voie était libre. Nous avons fait l’entrevue et réveillé de mauvais souvenirs.
Et puis, nous sommes repartis vers Pékin avec les histoires de ces gens innocents que l’on traite comme des coupables.





