WASHINGTON – L’administration Obama a réussi l’équivalent politique d’un long botté de dégagement en reportant la décision d’autoriser le pipeline Keystone XL d’au moins un an, soit après les prochaines élections.
Un botté de dégagement, c’est à dire remettre la décision à plus tard, quitte à jouer en défense pendant un certain temps, en espérant qu’on retrouvera le ballon dans des circonstances plus favorables.
Dans ce dossier, la décision de reporter l’autorisation est une manoeuvre transparente, mais habile.
À un an d’une élection qui s’annonce très difficile, le président Obama ne pouvait se mettre à dos une partie importante de la coalition qui l’a porté au pouvoir il y a trois ans.
Les grands syndicats voient surtout les 20 000 emplois directs créés par la construction de ce pipeline. Et on estime à 118 000 les emplois indirects qui seront générés, au moins temporairement, par le projet.
Les écologistes y voient un danger pour l’un des plus importants réservoirs d’eau souterraine de l’Amérique du Nord. Et un pipeline qui viendra confirmer la dépendance des États-Unis envers un combustible polluant.
Les gens d’affaires, eux, voient le pipeline comme un grand chantier sur lequel les États-Unis ne peuvent lever le nez dans les circonstances économiques actuelles.
Et les États qui seront traversés par le pipeline salivent déjà en pensant aux cinq milliards de dollars qu’il rapportera chaque année en taxes foncières.
À la fin, personne ne doute que l’administration Obama donnera le feu vert à Keystone XL. Elle ne peut pas prendre le risque de s’opposer à un projet qui créerait autant d’emplois et de revenus. Pas maintenant. Pas quand le chômage est toujours au-dessus de 9 %. Pas quand une nouvelle récession reste toujours possible.
Mais, en même temps, le président Obama n’a aucune envie de faire campagne en 2012 en étant obligé de s’expliquer pratiquement tous les jours devant une foule de manifestants écologistes hostiles.
D’où la stratégie du botté de dégagement. Elle est déjà dénoncée par les dirigeants républicains. Mais au fond, ils savent bien qu’ils ne pourront pas faire grand-chose dans ce dossier.
Cela dit, la question de la nappe souterraine d’Ogallala est loin d’être insignifiante. Elle est l’une des plus importantes du continent, si bien que même le gouverneur républicain du Nebraska s’oppose au projet pour en préserver l’intégrité.
Une déviation relativement modeste du tracé permettrait d’éviter les risques les plus importants, tout en n’exigeant qu’un retard d’un an sur le début des travaux pour permettre les études d’impact sur le nouveau tracé.
Les écologistes célèbrent le délai comme une grande victoire, surtout parce qu’ils semblaient s’être déjà résignés à perdre la partie. Pendant ce temps, les syndicats n’ont pas envie d’utiliser ce dossier pour nuire aux chances de réélection du président Obama.
Le Canada, qui a fait ouvertement campagne pour le pipeline au cours des derniers mois avec la mobilisation dans la capitale américaine toutes les ressources de son ambassade, s’est dit déçu du bout des lèvres. Mais, somme toute, sans trop insister. C’est parce que tout le monde sait que ce n’est que partie remise.
La première ministre de l’Alberta, Alison Redford, est même venue à Washington pour dire qu’elle respectait le processus réglementaire américain et ne semblait pas plus préoccupée que cela de l’issue finale.
Les États-Unis ne peuvent refuser ni un projet qui leur assure un approvisionnement stable en pétrole de la part d’un partenaire fiable, ni les emplois et les taxes que cela va entraîner – surtout dans une période de grande incertitude économique.
C’est un botté de dégagement, tout simplement. Une manoeuvre de diversion qui ne fait que retarder l’inévitable.
Pour en savoir plus : dans le Christian Science Monitor.