Un spectre hante l’Occident : la colère des masses contre le système. Samedi 15 octobre, à Londres, Rome, Athènes, Francfort, Madrid, mais aussi à Montréal, Toronto, Santiago, Johannesburg… et dans des centaines d’autres localités petites et grandes de dizaines de pays, les « indignés » du monde entier auront manifesté.
Les causes de la colère sont diverses. Le joyeux méli-mélo des revendications donne une forte impression de brouillon, d’improvisation. L’absence d’un leadership clair vient ajouter à ce méli-mélo, et inspire de légitimes questions : « Mais que veulent-ils au juste? » et « Quels sont leurs objectifs; comment comptent-ils les atteindre? »
Les analystes ont vite fait de souligner les impasses potentielles d’un mouvement sans programme et sans chef, qui multiplie les slogans, parfois au-delà du réalisme et qui risque, à l’instar d’un certain altermondialisme venu au monde à Seattle, en 1999, avant de s’étioler au milieu de la décennie suivante, de faire « pschitt »… après quelques beaux éclats médiatiques.
Une crise politique et morale
Devant une crise financière, politique et morale qui se mondialise chaque jour davantage, ce mouvement est d’abord une réaction viscérale et instinctive, inspirée par l’angoisse et la colère. Angoisse devant l’insécurité économique, et devant ce qui est de plus en plus perçu comme l’impuissance. ou la complicité, selon les cas, des gouvernements face à un chaos que l’on sent monter.
C’est d’abord un mouvement « contre », qui n’a pas l’ambition de proposer un programme positif… Ce qu’il affirme et demande, ce n’est pas de changer tel ou tel règlement, telle ou telle loi précise, telle ou telle pratique. Mais que le « système », avec ses résultats actuels, n’est pas globalement acceptable. Et devant une crise « systémique », émerge un cri de refus, mais pas un programme politique.
Les manifestants anti-Wall Street se sont surtout fait connaître par leur fameux slogan « Nous sommes les 99 % » (nous, les manifestants) et « Vous êtes les 1 % » (vous, les banquiers, les capitalistes et l’élite politique à leur service).
Mais le mouvement Occupons Wall Street, outre son thème fondamental de l’explosion des inégalités sociales, nous a également donné à lire des slogans parmi les plus diversifiés : sur le chômage, l’endettement étudiant, le réchauffement climatique, la brutalité policière, la stupidité des politiciens, la corruption des agents de change, le scandaleux renflouement des banques par les gouvernements, sans contrepartie politique…
On a même vu, au parc Zuccotti dans le centre-ville de Manhattan, les mots « révolution » et « révolutionnaire » sur plus d’une pancarte. Marx, es-tu là?
L’ébauche d’un mouvement mondial?
Même si l’ordre de grandeur des foules mobilisées à New York et ailleurs aux États-Unis – Boston, Chicago, San Francisco – reste modeste, avec des manifestations dans les milliers plutôt que dans les dizaines ou les centaines de milliers de participants (comme on a vu en Europe, Puerta del Sol à Madrid et place Syntagma à Athènes), tout cela commence à ressembler à l’ébauche d’un mouvement mondial.
Ce qui ne signifie pas pour autant un mouvement coordonné, dirigé verticalement, avec une idéologie précise. Marx, es-tu là? Pas vraiment… Il est même possible que cette mobilisation ne se coordonne jamais au-delà de ce qu’on voit aujourd’hui, et qu’elle finisse par se perdre dans les premières neiges et les premières nuits sous zéro.
Pour autant, et au grand dam non seulement des pouvoirs établis, mais également des utopistes catastrophistes – intellectuels européens de l’ultragauche comme Slavoj Zizek ou Alain Badiou qui voudraient récupérer et orienter ces foules en « joyeuse colère » pour en faire une sorte d’avant-garde néocommuniste –, ce mouvement, qui va laisser des traces, est en quelque sorte « irrécupérable » par les idéologies et organisations établies.
Que tout cela soit généralement inspiré par des idées de gauche, c’est plausible et même assez évident. D’ailleurs, la férocité des commentaires venus des grands ténors de la droite semble le prouver : « Hippies, vagabonds, bande de fainéants! » ont tonné en choeur Fox News et le Wall Street Journal.
Symétrique de gauche du Tea Party de droite? Peut-être en partie, pour ce qui est des États-Unis… Mais aussi, et surtout, une réaction contre tous les corps constitués, d’où qu’ils viennent, une critique postmoderne et postidéologique de la politique et de l’économie contemporaines.
Dans cette optique, même des questions du type « Quels seront les relais politiques et partisans de ces manifestations? » ne sont pas vraiment recevables. Elles sont hors sujet ou à tout le moins prématurées. Il faudra bien, par la suite, revenir à la politique et aux institutions, aux propositions et à la redistribution économique. Mais pour l’instant, place au joyeux et chaotique mouvement social.