Accueil

Cette affaire sordide est l’une des histoires les plus importantes du Mexique depuis de nombreuses années.

Non seulement la police municipale d’Iguala, dans l’État du Guerrero, a mitraillé les autobus dans lesquels se déplaçaient les étudiants et a fait six morts, mais elle en a fait littéralement disparaître 43 autres.

Même au Mexique, c’est difficile de faire disparaître des personnes, la spécialité des narcotrafiquants. Mais 43 d’un coup, c’est un comble.

Tout ça parce qu’on les soupçonnait de vouloir perturber une activité du maire et de son épouse.

Cela fait des années qu’on sait et qu’on dit que les corps de police et la politique à bien des niveaux sont infiltrés par le crime organisé. Le phénomène touche des milliers de municipalités et bien des États.

Celui qui a donné l’ordre d’arrêter les étudiants, le maire d’Iguala, et son épouse sont en prison. Des dizaines d’agents de la police municipale également. Cette affaire est la preuve éclatante de cette infiltration.

Il faut être sur place pour sentir cette terreur sourde des habitants d’Iguala, qui savent et voient des choses horribles tous les jours dans leur ville et dans les environs. Et personne ne veut, personne ne peut en parler.

Il faut être sur place aussi pour sentir la détresse des familles des 43 disparus, dans l’angoisse depuis maintenant cinq semaines. Ils sont persuadés que leurs enfants sont encore vivants, malgré la version officielle qui les a décrétés morts.

 

À lire aussi : 

Au lendemain des élections de mi-mandat, le président Obama s'adresse à la presse.
Au lendemain des élections de mi-mandat, le président Obama s’adresse à la presse.

C’est en nombre record que les Américains n’ont pas voté aux élections de mi-mandat. C’est tout juste si un électeur sur trois a pris la peine de faire connaître ses choix. Les Américains n’aiment pas ce que font leurs représentants à Washington. Ils ne leur font pas confiance. Une méfiance – ou une indifférence – exprimée en ne faisant pas de détour vers un bureau de vote mardi dernier.

On estime que 3,7 milliards de dollars ont été injectés dans cette campagne de mi-mandat. C’est la plus coûteuse de l’histoire. C’est tellement d’argent, que plusieurs stations de télé n’avaient plus de place pour diffuser d’autres publicités. Un grand, très grand, feu d’artifice. Un spectacle qui n’a pas fait courir les foules.

Au lendemain d’une cuisante défaite pour son parti, Barack Obama a lancé aux spectateurs absents « qu’il les avait aussi entendus ». Selon le président, les Américains veulent que les élus travaillent aussi fort qu’eux. Il faut donc mettre fin à l’obstruction systématique d’un parti quand l’autre avance ses idées. Les républicains, le torse bombé par leur victoire, emploient aussi le même langage. Mais lisez entre les lignes, et vous conclurez probablement que ce sont des promesses faites avec les doigts croisés derrière le dos.

Dans un long point de presse au lendemain de la défaite, Barack Obama n’avait pas l’air d’un dirigeant penaud, qui vient de se faire réprimander. Pas du tout l’image d’un homme qui a compris qu’il doit changer sa façon de faire. Au contraire, il dit attendre les suggestions républicaines. Il répète des idées déjà écartées par ceux d’en face. La main du président est tendue, mais il n’avance pas.

En fait, le président est même provocateur. Il promet de signer sous peu un décret pour normaliser la présence aux États-Unis de millions de sans-papiers. La question a trop souvent été repoussée et Obama dit qu’il ne veut plus attendre. C’est une question très chère aux démocrates (leur électorat aime l’idée) et aussi très délicate pour les républicains (leur électorat déteste l’idée). « Quand vous jouez avec des allumettes, vous risquez de vous brûler », avertit l’un des dirigeants républicains, John Boehner.

Son collègue Mitch McConnell est aussi franc : si le président agit seul, il va tuer dans l’œuf les efforts de collaboration sur cette question. McConnell, c’est le politicien qui avait promis de tout faire pour assurer qu’Obama n’obtienne pas un second mandat, rappelle une collègue de CBC.

Les républicains campent aussi sur des positions qui irritent les démocrates. Ils parlent encore de tout faire pour miner la réforme du système d’assurance maladie, l’héritage du président Obama. Ces efforts vont assurément être bloqués par le veto présidentiel. Pas de branche d’olivier tendue, pas de geste de bonne volonté de la part des gagnants.

Regardez aussi les sujets mentionnés comme de possibles terrains d’entente : négociation de libre-échange, réforme fiscale… Ce sont des champs importants, mais qui ne sont pas exactement sur la liste des choses que les Américains discutent autour d’une bière ou d’un café. Comparez avec la liste des grands problèmes aux États-Unis : changements climatiques, inégalités économiques, dette gigantesque. Dans ces domaines, les deux partis conservent leurs visions distinctes.

C’est un peu comme si les deux partis se tendaient la main, sans vouloir franchir la distance qui les sépare. Après les feux d’artifice, le spectacle reprend sur cette grande scène qu’est Washington.

Me trouvez-vous trop peu optimiste?

Fin de l’isolement, pas de la peur

Vendredi 7 novembre 2014 à 7 h 09 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

SRCLanglois

Sophie Langlois au contrôle de température à l'aéroport de Conarky

Sophie Langlois au contrôle de température à l’aéroport de Conarky

Cela fait aujourd’hui 21 jours, le temps d’incubation du virus Ebola, que nous sommes sortis de la Guinée. Le caméraman Frédéric Tremblay, moi et nos familles pouvons reprendre une vie normale. J’espère que ceux qui ont eu peur que nous les contaminions oseront nous donner la main dans les prochains jours. Qu’ils sauront réprimer le réflexe de reculer d’un pas ou deux en nous voyant approcher, comme cela est encore arrivé à mon conjoint dans la cour d’école cette semaine.

Malheureusement, ce n’est pas parce que les risques de contagion au Canada sont presque nuls que la peur va disparaître. Cette période d’isolement volontaire m’a permis d’observer, de prendre conscience que la peur de l’Ebola ne s’éteindra pas de sitôt. Parce qu’elle est entretenue par ceux-là mêmes qui prétendent vouloir la combattre, à commencer par les médias et le gouvernement canadien.

On a beaucoup parlé de la responsabilité des médias, qui ont d’abord tardé à s’intéresser à l’épidémie d’Ebola et qui, subitement, en ont beaucoup parlé, quand des Blancs ont été contaminés. Sur un ton parfois alarmiste. Surtout quand le virus est débarqué aux États-Unis et en Espagne.

Il faut dire que les images de soignants couverts d’habits protecteurs qui donnent l’impression qu’ils s’en vont en guerre bactériologique n’aident pas. Dire que les risques de contagion au Canada sont minimes sur des images apocalyptiques ne sert à rien. Je crois que les médias ont appris de leurs erreurs et font maintenant extrêmement attention de ne pas créer de panique inutile.

Certaines mesures du gouvernement fédéral envoient aussi des messages contradictoires. Cette semaine, la ministre de la Santé Rona Ambrose a annoncé qu’Ottawa allait investir 30,5 millions de dollars pour mieux préparer le pays à combattre l’Ebola. Trois millions seront consacrés à une campagne publicitaire.

« Nous voulons que les Canadiens connaissent les faits sur l’Ebola, a dit Mme Ambrose, comment le virus se transmet, ses symptômes, toutes les informations nécessaires pour réduire la peur de contracter le virus, pour réduire le stigmate subit par les travailleurs qui reviennent de ce pays. » Un stigmate nourrit en partie par ce même gouvernement qui dit vouloir le combattre.

Suspendre l’émission de visas aux ressortissants des trois pays où sévit l’épidémie d’Ebola ne fait que « procurer aux Canadiens un sentiment de sécurité artificiel », a déclaré l’Organisation mondiale de la santé. L’organisme a aussi demandé au gouvernement fédéral d’expliquer cette décision, qui n’est pas scientifiquement justifiée.

« Nous ne croyons pas que la propagation d’Ebola peut être freinée en imposant des restrictions de voyage, a précisé la Dre Isabelle Nutall, de l’OMS. Ces mesures pourraient avoir des conséquences plus graves que si les voyageurs avaient pu se déplacer librement, », selon l’organisme onusien.

Ce que cette mesure fait efficacement, par contre, c’est renforcer la peur envers ceux qui viennent ou reviennent de ces pays. Cela entretien la fausse impression que d’avoir vécu dans l’un de ses pays, quelques jours ou quelques années, vous rend forcément suspect, comprendre contagieux.

Au risque de se répéter, il faut avoir été en contact avec les liquides corporels d’un patient ayant des symptômes pour être possiblement infecté. Seulement 0,11 % des Guinéens ont eu l’Ebola depuis le début de l’épidémie. Et 99,89 % des Guinéens mènent des vies normales et ne sont ni malades ni contagieux. Mais les autorités ne prennent aucun risque.

À l’aéroport de Conakry, on prend la température des voyageurs trois fois avant de les laisser embarquer dans l’avion. Une procédure rigoureuse, effectuée avec des appareils de qualité, dont une caméra thermique. Et les voyageurs venant de ces pays sont aussi contrôlés à leur arrivée au Canada, puis suivis régulièrement pendant les 21 jours de l’incubation du virus, si c’est jugé nécessaire par les agents de quarantaines de l’Agence de santé du Canada.

À vouloir trop rassurer, on entretient la peur. Comme cette précision à la fin d’un communiqué du ministère des Affaires étrangères décrivant l’aide canadienne transportée par un avion Hercules CC-130J des Forces armées, partant de Trenton en Ontario. « Pour minimiser les risques, l’avion va atterrir dans la zone non contaminée de l’aéroport international de Freetown en Sierra Leone ».

La zone non contaminée? Comme s’il y avait une partie contaminée à l’aéroport. Comme si le virus pouvait se trouver sur le tarmac et sauter sur les militaires canadiens, qui sont sortis de l’avion habillés de combinaisons protectrices, pourtant obligatoires seulement en présence de malades de l’Ebola.

Ces mesures, qui visent à rassurer les Canadiens, entretiennent plutôt leur peur, en envoyant le message que l’Ebola peut s’attraper n’importe où, n’importe comment. Vivement la publicité qui dira les faits sur les modes de transmission de l’Ebola.

La Caroline du Nord, l’Arkansas, la Louisiane, le Colorado et le Kansas sont parmi les États qui seront les plus chaudement disputés le 4 novembre, à l’élection de mi-mandat aux États-Unis.

Alors que la Chambre des représentants (435 sièges) restera fort probablement sous la gouverne des républicains, les démocrates tentent tant bien que mal de garder le contrôle du Sénat. À la Chambre haute, 36 des 100 sièges sont renouvelés cette année.

Actuellement, les démocrates dirigent le Sénat avec 55 sièges, contre 45 pour les républicains. Ces derniers doivent donc remporter seulement six sièges pour dominer la Chambre haute et le Congrès en entier.

Historiquement, les élections de mi-mandat aux États-Unis prennent l’allure d’un référendum sur la performance du président au pouvoir. Le 4 novembre prochain ne fera pas exception.

L’impopularité du président

Les candidats démocrates, qui se présentent pour un poste de sénateur ou de représentant au Congrès à Washington, souffrent déjà de l’impopularité de Barack Obama.

Aucun d’entre eux ne souhaite s’associer aux politiques de la Maison-Blanche, ni même à la réforme de l’assurance maladie, l’Obamacare, qui, de l’avis de plusieurs, est un succès.

Le frein mis à la réforme de l’immigration et la montée du groupe armé État islamique au Proche-Orient ont miné la crédibilité du président au cours des derniers mois.

Critiqué par son ex-secrétaire d’État, Hillary Clinton, et par son ex-secrétaire à la Défense, Leon Panetta, qui reprochent à leur ex-patron de ne pas être intervenu en Syrie pour armer les rebelles, Obama a perdu beaucoup de crédibilité en matière de politique étrangère.

Seulement 42 % des Américains approuvent le travail du président démocrate, selon le dernier sondage Gallup. C’est à peine 4 points de pourcentage de plus que Georges W. Bush juste avant les élections de mi-mandat de 2006.

Mais si les Américains sont insatisfaits du travail du chef de la Maison-Blanche, ils ne sont pas prêts à voter les yeux fermés pour les républicains, qu’ils tiennent responsables des nombreuses impasses budgétaires et législatives vécues à Washington.

Ce qui explique que plusieurs démocrates sont encore dans la course, malgré l’impopularité de leur chef.

Les républicains en excellente position

Dans ce contexte, des États comme la Caroline du Nord et le Kansas, par exemple, auraient dû être des gains plus faciles pour les républicains au lieu de courses serrées actuellement.

L’argent a aussi joué un rôle, comme toujours diront certains, mais encore un peu plus durant ces élections de mi-mandat, où les candidats auront dépensé au moins 3,6 milliards de dollars, soit 40 millions de plus qu’en 2010.

Les républicains sont, malgré tout, en excellente position pour prendre le contrôle du Congrès à Washington. Ils mènent dans les sondages dans 7 des 10 courses les plus serrées.

Mais Sénat républicain ou pas, le président Obama va devoir tout de même naviguer dans des eaux troubles durant les deux dernières années de son mandat. Entre autres, il devra procéder par décret pour imposer sa réforme de l’immigration.

Une réforme qu’il a tardé à mettre en place afin de ne pas nuire aux démocrates durant ces élections de mi-mandat, mais qui ironiquement pourrait lui coûter des sièges au Congrès en raison du mécontentement des Latino-Américains.

À lire aussi : les analyses des élections américaines de la Chaire Raoul-Dandurand, de l’Université du Québec à Montréal

Les Burkinabés se libèrent aujourd’hui du joug de celui qui a pris le pouvoir par la force, il y a 27 ans, dans un coup d’État qui avait renversé et tué le président de l’époque, Thomas Sankara, le Che Guevara africain, un héros libérateur chanté par tout un continent.

Ceux qui connaissent un tant soit peu le Burkina Faso ne sont pas surpris aujourd’hui. Les Burkinabés n’ont jamais vécu de grande histoire d’amour avec Blaise Compaoré, qui était devenu le président le plus influent de l’Afrique de l’Ouest, médiateur de tous les conflits, même ceux qu’il lançait lui-même. C’était aussi devenu un président complètement coupé de la réalité, comme c’est souvent le cas des dirigeants autoritaires.

J’ai interviewé le président bientôt déchu du Burkina Faso en janvier 2013, après avoir couvert la guerre au Mali voisin. J’ai eu mal à mon Afrique ce jour-là. Le dispositif mis en place pour nous plaire nous avait rendus pantois.

La veille de l’entrevue, nous sommes convoqués dans les jardins de la présidence afin de choisir un emplacement pour l’entrevue. Une grande plateforme, une tente de cérémonie et des fauteuils princiers en velours attendent d’être installés, selon nos désirs. Je discute avec l’entourage présidentiel des séquences que l’on souhaite tourner. Je demande à quelle heure le président rencontre son état-major pour discuter de la crise malienne et ses impacts sur le Burkina. On me répond : « À quelle heure voulez-vous que cela se fasse? »

Le lendemain, nous filmons en entrevue M. Compaoré drapé d’un magnifique boubou blanc. Il est ensuite habillé en civil pour une réunion avec son entourage dans son bureau présidentiel. Puis, il revêt son uniforme de commandant en chef pour rencontrer les membres de son état-major. Ce jour-là, des chefs de guerre combattant une réelle incursion d’islamistes sur leur territoire avaient été transformés en faire-valoir pour un président en mal de bonne publicité. Ils faisaient pitié à voir.

Pour moi, ces mises en scène étaient l’illustration parfaite des dérives d’un chef autoritaire au pouvoir depuis trop longtemps. Je ne suis pas surprise que ces mêmes chefs militaires lui tournent le dos aujourd’hui. Ils ont été les premiers à voir l’ampleur de cette dérive.

À la fin de l’entrevue, j’avais demandé à Blaise Compaoré s’il avait l’intention de se représenter en 2015. « Ah, on ne m’a jamais posé la question, avait-il menti sans broncher. Alors, je n’y ai pas réfléchi. Mais constitutionnellement, je n’y ai pas droit. »  C’est parce qu’il a de nouveau tenté de s’accrocher au pouvoir, en modifiant la Constitution, que le peuple lui montre la porte aujourd’hui.

Les Burkinabés ne sont toutefois pas au bout de leurs peines. Des hommes comme Blaise Compaoré restent longtemps au pouvoir parce qu’ils savent éliminer habilement leurs concurrents. Les chefs de l’opposition qui sont tolérés dans ce type de régime sont habituellement les plus faibles.

Qui peut prendre la relève aujourd’hui au Burkina Faso? Je prédis que, demain, beaucoup vont se réclamer de l’héritage du héros national, Thomas Sankara. Blaise Compaoré n’a jamais réussi à ternir l’image de son ancien camarade de révolution, qu’il est soupçonné d’avoir fait assassiner. Il faudra se demander où étaient ces disciples de Sankara et ce qu’ils ont fait depuis 27 ans.

De retour de l’Ebola

Mardi 28 octobre 2014 à 7 h 15 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

SRCLanglois

Mes collègues de CBC, revenus du Liberia il y a trois semaines, m’avaient prévenue qu’on risquait d’être vus comme des pestiférés à notre retour de la Guinée, où nous avons couvert l’épidémie d’Ebola. Je n’ai pas encore reçu de commentaires agressifs, comme mes amis torontois, mais le silence peut faire aussi mal. Les non-dits suintent la peur et l’incompréhension. Pourquoi être allée là-bas, au risque de nous contaminer au retour? Le sous-entendu des regards inquiets, des silences au bout du fil, ne trompe pas.

Pourtant, je ne suis pas contagieuse. Je n’ai pas de symptômes, donc je ne suis pas contagieuse. Et comme l’on n’a jamais été en contact avec des malades symptomatiques, il est à peu près impossible que l’on soit infectés. Je sais cela, mes proches et mes voisins le savent, vous le savez. Mais qui viendrait jouer aux quilles avec moi ce soir?

C’est ce qui étonne le plus dans cette « psychose Ebola ». Des gens instruits, bien informés, entendent médecins et scientifiques répéter sans relâche que le virus de l’Ebola se contracte difficilement, la contamination n’est possible que si l’on a été en contact avec les liquides corporels d’un malade, soit l’urine, la diarrhée, la vomissure et la salive. Le virus ne survit ni dans l’eau ni dans l’air. La grippe est beaucoup plus contagieuse et fera beaucoup plus de morts cette année que l’Ebola. Rien n’y fait. La peur est plus forte que la raison.

- Amie : « On ne croit plus les messages des gouvernements, plus ils essaient de nous rassurer, plus on a peur, on se dit qu’ils ne nous disent pas tout.
- Sophie : Mais dans ce cas-ci, ce sont les autorités médicales et scientifiques planétaires qui l’affirment d’une seule voix : ceux qui n’ont pas de symptômes ne sont pas contagieux. Le médecin new-yorkais n’était pas contagieux quand il a pris le métro et joué aux quilles.
- Amie : Même s’il n’y a que 0,000000000000001 % de risque, les gens ne veulent pas être exposés même à un risque quasi inexistant, c’est le « quasi » qui tue.

Peur irrationnelle et le cerveau reptilien en question

Mon collègue, le journaliste scientifique Michel Rochon, soupire quand je lui rapporte cet échange. Selon lui, le responsable de cette peur irrationnelle est notre cerveau reptilien qui, face au danger, offre seulement deux options : combattre ou fuir. Devant un prédateur (ici l’Ebola) la peur conditionne notre réaction beaucoup plus que la raison, qui est logée dans le lobe frontal. Cette partie du cerveau, plus « jeune », est moins fortement ancrée que la reptilienne, qui domine notre mécanique cérébrale depuis des centaines de millions d’années.

Lutter contre le cerveau reptilien est le combat de l’humanité pensante depuis des millénaires. Je ne vais pas le gagner toute seule, ici, maintenant. Cela explique en partie notre décision de vivre la période d’incubation du virus dans un certain isolement. Nous ne sommes pas contagieux, mais si jamais les scientifiques devaient se tromper, nous aurons protégé nos familles et le public contre une contamination improbable.

Nous protégeons aussi nos proches contre l’ostracisme certain. Je ne voulais pas que des parents refusent d’envoyer leurs enfants à l’école que fréquente mon fils, sous prétexte que sa mère revient de la Guinée. Comme c’est arrivé à Sherbrooke aux enfants d’un médecin de Médecins sans frontières. L’isolement me protège aussi des regards accusateurs, que mon conjoint, lui, subit.

L’isolement n’est pas médicalement requis. La seule chose déconseillée durant la période d’incubation c’est d’aller dans les foules. Le cinéma, les spectacles, les amphithéâtres, les marchés publics sont à proscrire. L’isolement est davantage une mesure « d’apaisement social », comme l’a qualifiée ma collègue de CBC Adrienne Arsenault. Il vise à éviter que les gens soient mal à l’aise en notre présence, car la peur est compréhensible.

Le virus, quand il frappe, tue plus de la moitié de ses victimes. Et les images de soignants couverts de combinaisons de cosmonautes, que nous diffusons sans arrêt, nourrissent les angoisses. On perd notre temps à rassurer le public sur les faibles risques de contagion au Canada, si on le dit sur des images apocalyptiques.

J’ai appris depuis notre retour que notre pire ennemi, en Amérique du Nord, n’est pas l’Ebola, mais notre cerveau reptilien qui refuse d’admettre les faits scientifiques dans l’évaluation du danger. N’oublions pas que le virus a fait près de 5000 morts en Afrique, un seul en Amérique. Comme le caméraman et moi nous n’avons jamais été en contact avec des malades, si nous avons été infectés et devenons malades de l’Ebola dans les prochains jours, les scientifiques du monde entier devront revoir leur certitude quant aux modes de transmission du virus.

Le virus Ebola en 3 questions

L’Ebola et la peur

Lundi 20 octobre 2014 à 11 h 14 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Ce n’est pas à Dallas que j’ai vraiment mesuré combien l’Ebola fait peur. C’est en rentrant à Washington. Au Texas, dans la rue où habite une des infirmières malades, je m’attendais à des réactions un peu trop vives. Mais pas dans mon quartier, à quelques rues de chez moi.

La peur de l’Ebola a foutu en l’air les plans de déménagement d’un couple d’amis. Ils quittent Washington pour Seattle. Le plan original : la femme part avec leur enfant de 14 mois en avion. L’homme les rejoint en voiture avec leurs deux gros chiens et un chat.

Le plan post-Ebola : tout le monde dans une camionnette! Le bébé, les animaux et le couple se taperont 4500 km ensemble. Oui, la route plutôt que l’avion. L’enfer prévisible des longues heures avec un bébé inconfortable et bruyant.

Ce qui a bousillé leur plan, c’est l’infirmière qui a fait un aller-retour Dallas-Cleveland en avion pour aller se magasiner une robe de mariée. Elle n’aurait pas dû. Elle faisait un peu de fièvre. Elle a l’Ebola.

C’est la femme dans le couple qui a peur. Pour elle, mais surtout pour leur petit bout de chou. Ce n’est pas une cruche cette dame. Éduquée, ouverte, un boulot important au gouvernement fédéral. Mais elle a peur. La détermination de notre amie semble inébranlable. L’avion n’est plus sûr. Vraiment. Elle y croit au point de s’imposer 4500 km sur la route avec un bébé plutôt qu’un vol de moins de cinq heures. C’est comme si je croyais pouvoir gagner le million parce que j’utilise le même 25 ¢ pour gratter mon billet.

Elle n’est pas la seule à penser ainsi. Deux écoles d’Ohio ont fermé leurs portes une journée après avoir appris qu’un de leur employé s’était trouvé à bord de l’appareil qui a transporté l’infirmière maintenant malade. Ils n’étaient pas dans le même vol. Mais c’était le même appareil. Il a été nettoyé quatre fois, juste au cas.

Un spécialiste des maladies infectieuses du Nebraska appelle ça l’hystérie de l’Ebola. Au Washington Post, Mark Rupp a expliqué les probabilités qu’un élève contracte l’Ebola parce que quelqu’un autour de lui était dans le même avion que l’infirmière. Il faut que l’infirmière ait été contagieuse, qu’elle ait contaminé l’appareil, que le virus se soit transmis sur une surface, qu’une autre personne ait été en contact avec cette surface infectée, qu’elle ait été contaminée et qu’elle le transmette immédiatement à un enfant. Conclusion : « C’est improbable, improbable, improbable, improbable et impossible, impossible. »

Vous pensez que ce genre d’argument peut convaincre mon amie? Ou d’autres parents? Ça ne marche pas. (Voyez combien le voyage de cette infirmière a perturbé les classes au Texas.) Ce n’est plus rationnel rendu là, mais instinctif. Défensif. Irrationnel.

ebola__45507

Source : Live Action Safety

Je comprends les parents de s’inquiéter pour leurs enfants. J’en ai deux, que je veux protéger des moindres microbes. Et attention : ce couple semble être dans la minorité. Autour de moi, la plupart semblent comprendre que c’est dur de choper cette maladie-là. Mais là peur (l’hystérie?) est alimentée par les médias qui versent dans le sensationnalisme, les politiciens qui dramatisent.

J’ai un dernier argument pour tenter de convaincre notre amie de prendre l’avion vers Seattle. Vous vous souvenez d’Eric Duncan, le Libérien qui a amené l’Ebola à Dallas? Il n’a contaminé que deux personnes : deux femmes qui l’ont soigné. Pas les passagers des avions qui l’ont transporté de l’Afrique vers Dallas. Pas sa blonde ou ceux avec qui il a partagé un appartement quand il était malade. Deux femmes dévouées à l’aider à survivre.

Les visages de l’Ebola en Afrique

Dimanche 19 octobre 2014 à 13 h 12 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

SRCLanglois

Mamata Sankon

Mamata Sankon a 38 ans, 10 enfants et un sourire moqueur.  Elle est née et a toujours vécu à Konta, un petit village isolé sur le bord de l’océan Atlantique, pas très loin de la frontière avec la Sierra Leone. Un pauvre village comme il y en a des milliers en Afrique de l’Ouest.  Pas d’eau courante ni de toilette. Je n’ai même pas vu de cheval ni d’âne, juste des petits poulets tout maigres.

La seule trace de l’Ebola ici est deux petits collants affichés sur les portes du service de santé. « Allons rapidement à l’hôpital si nous avons la fièvre, la diarrhée ou des vomissements. » Les villageois ne savent rien du virus à part ce que leur ont dit deux agents de santé de la préfecture de Forécariah, venus en juin avec des savons et du chlore.

Petit collant affiché sur les portes du service de santé à Konta.

Mamata m’explique fièrement en langue soussou comment elle a montré à ses enfants à bien se laver les mains avant de préparer la nourriture, avant chaque repas, après avoir uriné, etc. Elle me sourit comme une élève fière de montrer qu’elle a bien appris sa leçon. Je regarde les enfants sales qui s’agglutinent autour de nous et lui renvoie son sourire. On se comprend.

Elle sait comme moi qu’elle n’a pas les moyens de faire plus. Et encore. Le savon et le chlore de la préfecture sont finis depuis longtemps. Les conditions de vie dans ces villages sont en soi des vecteurs importants de contagion. Ils le savent mieux que nous. Le choléra sévit régulièrement dans la région et, encore cette année, la simple diarrhée va tuer bien plus d’enfants de moins de 5 ans que l’Ebola.

Des enfants de Konta jouent sur la plage.

Je n’ai pas porté de masque ni de gants ni rien de spécial pour aller dans la région de Forécariah, où un nouveau foyer de contagion a fait 11 morts depuis un mois.  Ni dans les quartiers de Conakry où nous avons filmé. Parce qu’il n’y avait aucun risque d’être en contact avec des malades de l’Ebola.

Des journalistes habitués aux terrains difficiles ont dit dernièrement préférer les risques d’une guerre à ceux de l’Ebola, cet ennemi « invisible ».  Ce sont des déclarations maladroites, qui alimentent le mythe que l’Ebola est partout et peut s’attraper n’importe comment. C’est faux. On peut circonscrire le risque lié au virus et le gérer.

Seule une personne ayant les symptômes peut transmettre l’Ebola. Il faut être en contact avec les liquides corporels d’un malade – sang, vomi, urine, diarrhée – pour risquer d’être contaminé. Le virus ne survit pas dans l’eau ni dans la sueur, ne se transmet pas dans l’air, comme le SRAS  ou l’influenza.

Comme journaliste, il est donc relativement simple de se protéger, il s’agit de ne jamais être en présence de malades contagieux. C’est ce que nous avons fait. Nous n’avons jamais approché un malade, même de près, ni à Conakry ni dans la région de Forécariah. Nous n’avons visité aucun lieu, aucune maison n’ayant hébergé un malade. C’est pourquoi nous n’avons jamais eu à mettre les combinaisons de protection qui doivent être portées en présence des malades et des corps contaminés.

Des travailleurs de la Croix-Rouge guinéenne transportent le corps d'un homme qui pourrait être mort de l'Ebola. Il a agonisé pendant 3 jours sous une étale du marché Madina de Conakry.
Des travailleurs de la Croix-Rouge guinéenne transportent le corps d’un homme qui pourrait être mort de l’Ebola. Il a agonisé pendant 3 jours sous un étal du marché Madina de Conakry.

Cela dit, couvrir l’Ebola est une mission immensément stressante, car il faut gérer des perceptions et des peurs bien réelles, à commencer par les nôtres. Quand on choisit d’aller en zones à risque, la peur fait partie de l’affectation.  Elle nous pousse à la prudence et nous incite à mieux nous préparer, à prévoir même l’imprévisible. Moi, je ressens la peur surtout avant de partir, alors qu’on n’a que des résumés alarmants à se mettre sous la dent. La réalité du terrain est presque toujours mieux qu’anticipée. Ça a été encore plus vrai avec l’Ebola en Guinée.

Conakry n’est pas une ville en crise. Au début, c’était étonnant, même un peu inquiétant de voir les Guinéens vivre dans la même promiscuité que d’habitude, comme si de rien n’était. L’infirmier militaire embauché pour assurer notre sécurité était, deux semaines auparavant, avec une équipe de CBC au Liberia. Il nous disait que les Libériens ne se touchent plus, ne s’échangent plus de poignées de main. « Ici, c’est une autre histoire, il n’y a pas de cadavres dans les rues, c’est le jour et la nuit si l’on compare avec Monrovia, » a-t-il observé le premier matin.

Le plus difficile a été de refuser les mains offertes par à peu près tous les Guinéens rencontrés et de ne pas toucher aux enfants qui s’agglutinent souvent autour de nous avec curiosité. Reculer devant eux me brisait le cœur, j’avais l’impression d’ajouter à la stigmatisation dont les Guinéens souffrent tant. Ce qui leur fait le plus mal, c’est d’avoir l’impression d’avoir été mis au ban comme des lépreux. Alors que 99,9 % des Guinéens ne sont pas malades de l’Ebola, donc pas contagieux.

Un soldat et des habitants de Conakry observent l’évacuation  du corps d’un homme qui a agonisé pendant trois jours sous une étale du marché Madina, le plus grand marché du pays.
Un soldat et des habitants de Conakry observent l’évacuation du corps d’un homme qui a agonisé pendant trois jours sous un étal du marché Madina, le plus grand marché du pays.

Quand une catastrophe humanitaire frappe le continent noir, nous avons souvent l’impression, nous du Nord, que les Africains démunis ne font qu’attendre qu’on vienne les secourir. Je suis contente d’avoir pu montrer que c’est exactement le contraire qui se passe. Les Guinéens se sont pris en main et ont, pendant six longs mois, affronté seuls cette terrible épidémie. Jusqu’en août, seule l’ONG Médecins sans frontière a envoyé des expatriés.

Étant donné notre lenteur à réagir, les chiffres seraient encore plus catastrophiques s’ils avaient attendu notre aide. Le courage inouï des Guinéens bien portant qui prennent le risque de soigner les malades impose le respect. Je me suis sentie toute petite devant la force de ces bénévoles de MSF et de la Croix-Rouge qui sont au front « pour sauver leur pays ». La crise de l’Ebola en Afrique a maintenant des visages.  Il ne faudra pas les oublier quand une autre crise viendra chasser celle-ci de vos écrans.

—————————–

Note de Radio-Canada : Pourquoi la direction de l’information a décidé d’envoyer une équipe en Afrique pour couvrir l’Ebola

Les enterrements sanitaires font partie des mesures déployées pour contrer la contagion de l’Ebola en Guinée.

Au début, les dépouilles des victimes étaient nettoyées et enterrées loin des familles, pour éviter que des gens en deuil touchent au corps hautement contagieux du défunt.

Cela a poussé certaines familles à cacher leur mort pour l’enterrer dignement, selon leurs pratiques religieuses.

La Croix-Rouge guinéenne a donc modifié ses façons de faire. Elle permet maintenant à un membre de la famille d’assister à toutes les étapes de la préparation du corps. Toute la famille peut prier le corps, à une saine distance, et assister de loin à son enterrement.

 « Il y a eu des rumeurs disant que les volontaires de la Croix-Rouge, après le décès, découpaient les membres de leur parent. Donc, ils ont décidé d’associer la famille pour que tout se passe devant eux. » –  Abdoul Aziz Sylla, un volontaire de la Croix-Rouge guinéenne qui s’occupe de ces enterrements depuis mars.

« Je suis un être humain, me dit Addoul Aziz Sylla. Si je vois des personnes en détresse, j’ai pitié d’eux et je dois agir. C’est ça qui m’a motivé à m’engager dans ça, pour sauver l’humanité. »

141016_4j2kq_conakry-ebola-cimetiere_sn635

La dépouille d’un diamentaire guinéen, mort de l’Ebola mardi à Conakry, est désinfectée une dernière fois à l’entrée d’un cimetière par des travailleurs de la Croix-Rouge guinéenne. Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

141016_zd1di_ebola-cimetiere-conakry_sn635

Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

141016_fn053_ebola-cimetiere-conakry-1_sn635

Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

141016_174xi_ebola-cimetiere-conakry-3_sn635

Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

141016_g314v_ebola-cimetiere-conakry-5_sn635

Les membres de la famille regardent de loin. Ils ne s’approchent qu’à la fin, quand les rameaux recouvrent le sac mortuaire.

141016_ni84k_ebola-cimetiere-conakry-4_sn635

Le plus jeune des fils du défunt a insisté pour pelleter un peu de terre sur son père. Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

141016_056pj_ebola-cimetiere-conakry-6_p8

Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

Voici d’autres images prises à Conakry, en Guinée, sur l’épidémie d’Ebola.

L’AGONIE D’UN HOMME AU MARCHÉ DE MADINA

Des travailleurs de la Croix-Rouge récupèrent le corps d’un homme possiblement mort de l’Ebola. Il agonisait depuis trois jours sous l’étal du marché de Madina, le plus grand du pays. Aboul Aziz va chercher les corps des victimes de l’Ebola et les enterre depuis le tout début de l’épidémie, en mars dernier. « Je le fais parce que je suis un être humain. Quand l’humanité souffre, il faut l’aider », dit-il, trempé de sueur après avoir enterré un diamantaire mort dans la nuit. La température à l’intérieur des combinaisons protectrices qu’il porte peut atteindre 50 degrés Celsius. Ces travailleurs guinéens de Médecins sans frontières et de la Croix-Rouge sont mes nouveaux héros.

 

Le corps est transporté dans une camionnette jusqu’au centre de traitement de l’Ebola de Médecins sans frontières, à Conakry, pour vérifier s’il est contaminé.

 

Des centaines de personnes ont assisté à l’événement. Beaucoup d’entre elles se sont indignées du fait qu’il a fallu trois jours pour que les autorités viennent au secours du malade.

 

 

VISITE AU CENTRE DE TRAITEMENT DE L’EBOLA DE MSF

Le centre de traitement de Médecins sans frontières à Conakry soigne la majorité des malades de l’Ebola de la capitale. Quand nous y étions, 51 patients en isolement y étaient traités.

La plupart des travailleurs du centre sont guinéens. Lorsqu’on les a interviewés, ils étaient méconnaissables sous leurs masques. En effet, plusieurs travaillent là sans que leur famille le sache, de peur d’être rejetés.

 

Mohamed Lamine Kaba, médecin guinéen spécialiste des maladies infectieuses, basé à Dakar, est venu en août passer ses vacances au centre de Conakry. Il est toujours là et ne compte pas repartir avant décembre.

 

« On travaille pour sauver la nation », explique le menuisier Joseph Beavogui.


Des infirmières, des médecins, des menuisiers et des logisticiens se préparent à aller dans la zone d’isolement où sont soignés les malades de l’Ebola.