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L’Europe n’est pas au bout de ses peines. Les prévisions économiques rendues publiques le 11 mai par la Commission européenne (récession en 2012, minirebond hypothétique en 2013, chômage à plus de 11%) ne permettent pas d’être optimiste. Elles pourraient durement plomber le mandat du second président socialiste de la Cinquième République française.  

Les deux élections du 6 mai, la grecque et la française, ont été largement interprétées comme des votes de protestation contre l’austérité. L’austérité sous toutes ses formes, sous toutes les latitudes et dans tous les contextes politiques.

Il y a celle, déjà bien concrète, qui fait souffrir les Grecs depuis deux ans, et menace de s’aggraver, au moment où le pays inventeur de la démocratie est en pleine décomposition politique. Les salaires presque réduits de moitié et le chômage à 21 % ont accouché d’un Parlement où les extrêmes – des néonazis aux trotskystes – prospèrent au détriment des deux partis traditionnels, PASOK et Nouvelle Démocratie. Le message du peuple : « Assez! Nous souffrons! Nous saignons! On n’en peut plus! »

Et puis, il y a l’austérité annoncée et crainte qui pourrait bientôt être décrétée en France, même si le nouveau président est socialiste, et même s’il a fait officiellement campagne « contre la fatalité » de ce fléau.

L’espoir d’une nouvelle politique

L’espoir de nombreux Grecs, Français, et celui de millions d’Européens en général, c’est qu’un virage « à gauche », un vote « contre l’austérité », puisse faire la différence et infléchir les politiques menées par les gouvernements. Des politiques aujourd’hui caractérisées par une obsession dogmatique des déficits et des compressions budgétaires.

Des analystes sérieux, comme le Prix Nobel d’économie Paul Krugman, ont démontré au cours des dernières années que les politiques d’austérité « à outrance », soit couper le plus possible dans les déficits, immédiatement et sans compromis, non seulement sont critiquables à cause des souffrances qu’elles infligent, mais qu’en plus, elles n’aboutissent même pas à l’assainissement promis.

Les malheurs de l’Espagne et du Portugal, sans parler de l’Irlande ou de la Grande-Bretagne, montrent depuis 2010 que cette austérité-là ne combat pas la récession, mais qu’elle semble au contraire l’alimenter de façon perverse, en coupant les liquidités et en écrasant la demande.

Cependant, même devant de telles évidences, les résistances politiques restent très fortes devant les demandes d’assouplissement.

La chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre britannique David Cameron incarnent cette fermeté, embrassée un moment par le président sortant Nicolas Sarkozy. Mme Merkel l’a encore dit après les deux élections de dimanche : « Il n’y aura pas de croissance à crédit, car c’est une illusion, a-t-elle fait valoir. Nous ne reviendrons pas sur les textes déjà signés. » Des textes qui disent : on coupe, on coupe, on coupe.

L’élection de François Hollande peut certes inspirer l’espoir d’un nouveau rapport de forces en Europe sur les politiques économiques. Le mot « croissance » est désormais répété comme un mantra, pour faire pièce à « l’austérité » honnie. Et la « relance », avec des politiques publiques, mais à l’échelle de l’Europe cette fois, n’est plus un sujet tabou. Encore faut-il savoir de quelles politiques on parle… et avoir l’argent pour les appliquer.

Un débat de titans

Dans le débat de titans qui s’annonce sur l’avenir d’une Europe guettée par le déclin, les Allemands continuent d’avoir le gros bout du bâton. Même si leur dogmatisme paraît dangereux, même si leur prospérité est moins méritoire qu’ils aiment à le répéter (ils ont besoin d’acheteurs, et leurs légendaires exportations ont été surtout absorbées par les autres Européens), ils ont tout de même des arguments.

L’État allemand est endetté comme les autres – proportionnellement plus, par exemple, que l’Espagne! –, mais les industries du pays sont hyperconcurrentielles, les taux d’intérêt très bas, l’excédent commercial spectaculaire, et le chômage sous les 6 % nargue le reste de l’Europe. Il est de 10 % en France, 21 % en Grèce et 25 % en Espagne.

Quand l’Allemagne parle, les autres Européens sont obligés d’écouter. Mais ils commencent à se rebiffer.

Par ailleurs, et malgré tout ce qu’on peut dire sur le besoin de croissance et les méfaits de l’austérité dogmatique, la France a un vrai, un grave problème de finances publiques. François Hollande le sait. Il a même promis l’équilibre budgétaire à l’horizon de son quinquennat. Cela implique une réduction des dépenses de l’ordre de 90 milliards d’euros par an. La croissance et la compétitivité ne se décrètent pas.

C’est pourquoi, hormis les 60 000 nouvelles embauches dans l’Éducation nationale, le candidat Hollande s’est gardé de faire des promesses trop ambitieuses. Pour éviter sans doute que le président Hollande, dans 6 mois, un an, 18 mois, se trouve à son tour avec des foules dans la rue, hurlant à la trahison devant les inévitables sacrifices qui s’annoncent.

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Vladimir Poutine lors de son assermentation le 7 mai

Vladimir Poutine lors de son assermentation. Source : Kremlin

La nuit a été courte pour Boris Nemtsov. L’ancien vice-premier ministre de Boris Eltsine, et maintenant opposant politique, a en effet été arrêté le 6 mai à l’issue d’une manifestation ayant rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes pour dénoncer l’assermentation « illégitime » de Vladimir Poutine. Il a finalement été libéré après le paiement d’une amende de 1000 roubles (33 $).

Boris Nemtsov

Boris Nemtsov à la manifestation du 6 mai, place Bolotnaya à Moscou. Source : Radio-Canada

L’homme a maintenant l’habitude de ce genre de harcèlement dont sont souvent victimes les « ennemis du régime ». Il a déjà été appréhendé des douzaines de fois dans des conditions similaires. Mais c’est la première fois qu’il a été battu par la police, affirme-t-il, contusions à l’appui. Un signe clair, selon lui, que le retour de Vladimir Poutine au poste de président marque la fin de la récréation et le retour de la méthode forte.

Nemtsov n’est pas seul. Plus de 400 opposants ont été appréhendés sans ménagement par les forces de l’ordre, présentes en grand nombre à la « Marche des millions », la manifestation de l’opposition organisée sur la place Bolotnaya à Moscou le 6 mai, à la veille de l’assermentation de Vladimir Poutine. Le jeune chef du front de gauche, Sergueï Oudalstov, est même arrêté sur la scène au milieu du discours qu’il prononçait devant des dizaines de milliers de personnes.

Affrontements

La manifestation, qui a dégénéré en affrontements entre opposants et forces de l'ordre, s'est soldée par plus de 400 arrestations. Source : Radio-Canada

En soirée, tous les journaux télévisés russes s’ouvrent sur ces images des affrontements violents, où l’on voit des manifestants lancer des projectiles de toutes sortes vers la police et les agents des forces spéciales du ministère de l’Intérieur (OMON). Ceux-ci ont répliqué en frappant à coups de bâtons et en traînant sans ménagement les opposants vers des fourgons cellulaires.

C’est la première fois qu’une manifestation de l’opposition dégénère depuis le début de ce mouvement citoyen, en décembre. Le mouvement vise à dénoncer les fraudes électorales. Alors que beaucoup accusent les forces de l’ordre d’avoir réagi outre mesure, Dmitri Peskov, l’attaché de presse de Vladimir Poutine, trouve au contraire la réponse de la police trop douce. Il affirme dans une entrevue à la chaîne indépendante Dozhd TV qu’il aurait aimé une riposte plus musclée. Parmi les opposants arrêtés, tous les jeunes hommes ayant moins de 27 ans se sont vu remettre des papiers de conscription. En plus de l’amende, ils devront faire leur service militaire…

Fraîchement libéré, Boris Nemtsov a à peine le temps de s’asseoir à la terrasse du populaire bistrot français « Les Z’amis de Jean-Jacques » sur le boulevard Nikitsky, au centre de Moscou, pour discuter avec ses amis des événements du 6 mai, que les policiers des forces spéciales débarquent sans crier gare. L’homme est arrêté sans ménagement pour une deuxième fois en moins de 24 heures comme tous les clients du restaurant et, plus généralement, tous ceux qui osent porter un ruban blanc, symbole des opposants à Vladimir Poutine, le jour de l’assermentation de l’homme fort de Russie. Un correspondant de Radio Free Europe a filmé la scène et mis la vidéo en ligne ici :

Peu après commence la cérémonie d’assermentation du nouveau président. C’est une réussite. Sous les chandeliers dorés de l’ancienne salle du trône au Kremlin et devant plus de 2000 invités triés sur le volet, Vladimir Poutine prête serment sur la constitution russe jurant de défendre les droits et libertés des citoyens.

Salle du trône

L'assermentation de Vladimir Poutine s'est déroulée dans l'ancienne salle du trône au Kremlin. Source : Kremlin

Pendant ce temps, à l’extérieur, pour s’assurer qu’aucun trouble-fête ne viendra gâcher le spectacle, les policiers ont fait évacuer tout le centre-ville autour du Kremlin. Rues et artères majeures bloquées, une douzaine de stations de métro fermées, policiers, militaires et agents des forces spéciales déployés par milliers dans les rues de la ville pour vider des trottoirs de tout opposant. Encore 300 personnes arrêtées…

Les dissidents ne désarment pas. Sitôt relâchés, ils se rassemblent depuis nuit et jour sur l’une ou l’autre place de la ville pour jouer de la guitare et scander des slogans contre le régime. Jouant au chat et à la souris avec les forces de l’ordre, ils bougent en permanence, utilisant les réseaux sociaux pour se coordonner. Ils sont jeunes (leurs chefs, comme Sergueï Oudaltsov et Ilïa Ïachine, ont à peine plus de 30 ans). Ils n’ont, pour la plupart, pas de souvenirs de l’URSS et n’ont pas de complexes. Ils n’ont certes pas la force ni les moyens de l’État, mais sont fluides et déterminés. À la force prônée par le régime, ils opposent la flexibilité.

Le chêne et le roseau…

Et comme dans la fable de Lafontaine, ils sont convaincus que la trop grande rigidité de Vladimir Poutine causera à terme sa perte, incapable de s’adapter à une Russie qui a évolué plus vite que lui.

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Fin juin 2011, place de la Bastille, à Paris. Dans un bus à deux étages, la loge VIP improvisée spécialement pour l’occasion accueille quelques ministres du gouvernement du Québec et autres invités de marque. L’occasion est festive : le Québec prend la Bastille, un spectacle de musique de chez nous animé par notre collègue Monique Giroux. 

Dans la foule, un homme et sa femme se fraient un chemin, montent discrètement au second étage. Lui, plutôt frêle, pas très grand, l’air d’un intellectuel, d’un notaire de province diront certains, il est souriant. Elle, d’une beauté cinématographique, calme et très sérieuse. Ils serrent quelques mains, mais passent presque totalement inaperçus. Je m’approche. C’est François Hollande et sa compagne, Valérie Trierweiler. Ils ont aimablement répondu à l’invitation de la Délégation générale du Québec. Il est candidat à la primaire socialiste, parmi ceux qu’on connaît le moins. C’est un vague ancien secrétaire général du parti.

La majorité des ministres et dignitaires présents ignorent sans doute qui il est, et le couple reste plutôt à l’écart. Ils écoutent le spectacle. Nous échangeons quelques mots. « Monsieur Hollande, j’aimerais faire votre portrait pour la télévision canadienne. » Il sourit, aimable. « Mais bien sûr, sans problème, dit-il. Nous échangeons nos cartes de visite. Appelez- moi après les vacances, fin août, je serai à Paris. » J’étais à mille lieues de me douter que je venais de rencontrer celui qui moins d’un an plus tard serait président de la République.

Ce qui fut dit fut fait. Pendant la primaire, nous avons suivi François Hollande toute une journée, lors d’un voyage dans la ville de Tours. Dans le train, nous avions fait l’erreur de prendre des billets première classe. Ce n’est pas tellement le style de François Hollande. Il voyage, du moins il voyageait, en deuxième. Courtois, facile d’approche, expliquant aux trois journalistes présents, sans s’impatienter et souvent avec beaucoup d’humour, ses objectifs, ses rêves, sa stratégie. Un président normal? Mettez-en!

Dans la ville de Tours, c’est la course folle. De rassemblement en visite d’école, de rencontre avec des élus locaux en conférence de presse improvisée, le candidat Hollande est égal à lui-même. Trois choses me frappent.

Certains le disent terne et ennuyant, il est plutôt d’une drôlerie digne d’un humoriste. On le dit inconnu du grand public, il a l’air de connaître tout le monde. Il s’arrête à moult reprises pour un brin de causette. Et j’ai rarement vu un politicien aussi présent avec chacun de ses interlocuteurs. Finalement, sa détermination semble trancher avec l’histoire qu’on lui connaît, celle de l’homme qui cède toujours sa place, de celui qu’on traite de mou, de flou, de « Flanby » (du nom d’un dessert local, quelque chose entre le flan et le jello), de celui dont l’heure de gloire ne vient jamais parce que d’autres passent avant.

On n’a qu’à penser à 2007. Il voulait être candidat. Il a laissé sa place à la mère de ses quatre enfants, Ségolène Royal, avec le résultat que l’on sait. Mais lui, qui depuis tout petit rêve d’être président, sait que son heure est venue.

Dans l’interview qu’il m’accorde, à Tours, je lui pose la question : « Jusqu’à quel point voulez-vous être président? » « Pas au point de renoncer à mes convictions », me répond-il. Et il répond avec le même sérieux à la question bien plus légère : « Comment avez-vous fait pour réussir votre régime (il a perdu 10 kilos quand il a décidé de se lancer dans la course à l’Élysée)?» « En renonçant à tout ce que j’aime, mais ça valait la peine », a-t-il dit, nullement offusqué.

Il ne répondra pas à toutes les questions. Est-il d’accord avec le général de Gaulle et son ex-compagne, Ségolène Royal? Est-il pour un Québec libre? « Ségolène s’est fait piéger, dit-il, sans rien perdre de son amabilité, mais moi je suis pour qu’on entretienne de bonnes relations et avec le Québec et avec le Canada. Vous savez, mon fils vient de faire un stage dans un hôpital de Montréal et j’aime beaucoup le Québec. »

Plusieurs mois plus tard, trois jours avant le premier tour de la présidentielle, notre équipe se présente à son QG de campagne question de sentir un peu l’atmosphère. Nous avons rendez-vous avec un de ses porte-parole. En arrivant, celui-ci nous invite à rejoindre François Hollande dans son bureau. « Quand il a su que c’était la télévision canadienne, il a tenu à vous rencontrer en personne », nous dit-il. 

Après tous ces mois de campagne, je rencontre un François Hollande inchangé, toujours aussi souriant, répondant à toutes les questions comme un bon élève. « La force du gentil » est le sous-titre d’une de ses nombreuses biographies qui viennent de paraître. On ne saurait mieux dire.

Nous parlons de sa stratégie d’entre deux tours, des attaques virulentes qu’il a dû essuyer durant toute la campagne. J’hésite à lui poser la question : « On dit que votre campagne est terne, que vous êtes terne… » Je sais qu’il me répondra ce qu’il a déjà répondu à d’autres : « Mais je ne vous demande pas de m’épouser. La politique, ça n’a pas à être flamboyant. On a déjà tellement souffert de cette dérive personnelle, par cette exhibition permanente. »

François who? se demande-t-on aujourd’hui dans de nombreuses capitales dans le monde.

Je l’ai revu place de la Bastille, la nuit du 6 mai. La boucle était bouclée. Il venait d’être élu président de la République. Une foule innombrable l’acclamait.

François Hollande, un président normal.

Sarko blues

Lundi 7 mai 2012 à 12 h 19 | | Pour me joindre

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Nicolas Sarkozy quitte après avoir concédé la victoire à son adversaire dans un discours à ses partisans à la Mutualité, à Paris
Nicolas Sarkozy 

Quand je suis arrivé au poste de correspondant de Radio-Canada à Paris, en septembre 2006, je n’avais pas une grande connaissance de la politique française. Vue du Québec à ce moment, Ségolène Royal, flamboyante madone de la gauche, semblait favorite pour remporter la présidentielle de 2007.

Pourtant, à peine débarqué, j’ai immédiatement été frappé par l’effervescence incroyable qui entourait le nom de Nicolas Sarkozy. Il suffisait alors de s’asseoir à la terrasse d’un café et de tendre l’oreille pour réaliser qu’à presque toutes les tables, il n’était question que de « Sarko ». Il soulevait les passions, pour ou contre. Personne n’était indifférent.

Cet engouement tenait au caractère extraordinairement atypique du personnage. Aucune langue de bois. Un livre ouvert. Presque indécent. Il parlait sans plus de retenue de sa Cécilia qui menaçait de le quitter – et qui finira par le faire – autant que de sa volonté effrontée de rompre avec son patron d’alors, Jacques Chirac.

Cette « rupture » le portait. Une rupture avec une France profondément conservatrice, celle de gauche ou celle de droite. Il n’y avait pas de tabou. La France allait reporter l’âge de la retraite (un échec des gouvernements précédents qui s’y étaient essayés), réformer les universités, renouer avec les États-Unis, réintégrer l’OTAN, réduire la taille de l’État, remettre en question la semaine de 35 heures (mesure-fétiche des socialistes), dire de nouveau « oui » à l’Europe (les Français venaient de rejeter le traité de Maastricht) et reconduire les immigrés illégaux à la frontière!

Sarko ratissait large, dans tout le spectre politique. Il intégrait dans ses discours, au grand dam de la gauche, des citations du socialiste Jean Jaurès tout en rassurant ce peuple inquiet qui avait voté Front national lors de la précédente élection. Il n’y avait rien à son épreuve.

Il n’était pas, soit dit en passant, aussi à droite que ses détracteurs l’ont fait croire. Dès son discours économique de Saint-Étienne, à l’automne 2006, on comprenait qu’il n’était pas un néo-libéral. Ses attaques contre le « capitalisme financier », ennemi du « capitalisme industriel », préfiguraient ce qui deviendrait son leitmotiv lors de la crise de 2008 : « réformer le capitalisme ». Bien sûr, il ne réformera jamais le capitalisme. Pas plus qu’il ne mettra fin à l’État-providence français. Il aura été un président du centre droit.

Trois mois après l’avoir élu, une majorité de Français regrettaient déjà leur choix : leur président n’avait pas l’allure d’un président. Il était « bling-bling ». Il entrait à l’Élysée en faisant son jogging, portait sans complexe une Rolex et des Ray-ban et conservait la morgue qu’ils avaient tant aimée chez lui quand il était ministre de l’Intérieur. Mais pour un président, c’était une autre affaire! Pourfendre la « racaille » à titre de ministre de la police pouvait plaire aux uns. Mais « casse-toi pauv’ con », dans la bouche d’un président, ça n’allait plus pour personne…

Les Français ont un sens inné de la fonction. Un président qui n’avait pas l’air d’un président et parlait comme un voyou, ça ne pouvait pas passer. Les jeux de 2012, curieusement, étaient pratiquement faits dès ce moment. Car, au bout du compte, le quinquennat Sarkozy aura suscité plus de polémiques de style que de politiques.

Agité, l’air de Zébulon sorti de sa boîte, il était partout, tout le temps. Il avait réussi son ascension par une maîtrise sans faille de la communication. L’hypercommunication de l’hyperprésident sera, ultimement, sa faille, la surdose qui l’emportera.

Le fait que François Hollande, en 2012, ait trouvé comme slogan assassin ce simple mot, « un président normal », dit tout.

Sarkozy n’a jamais été « normal ».

Et c’est pour ça que les journalistes commenceront, dès ce matin du 7 mai 2012, lendemain de sa défaite, à s’en ennuyer!

Chef d’État et criminel de guerre

Jeudi 26 avril 2012 à 16 h 51 | | Pour me joindre

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SRCLanglois

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Je me souviens de ces élections surréalistes au Liberia, en 1997. Charles Taylor, un chef de guerre déjà soupçonné des pires atrocités, était candidat à la présidence. Son slogan électoral : « Il a tué mon père, il a tué ma mère, mais je vais voter pour Charles Taylor. » Le criminel « avoué » avait remporté 75 % des suffrages. C’est en tant que chef d’État, pour lequel on déroulait le tapis rouge dans les capitales du monde, qu’il a continué de commettre ses crimes. Bilan en Sierra Leone seulement, le pays voisin : 120 000 morts, des dizaines de milliers d’amputés, des dizaines de milliers de personnes violées.  

Les troupes de Taylor au Liberia et les rebelles qu’il armait en Sierra Leone, en échange du contrôle des mines de diamants, allaient de village en village tuer, couper des bras, des jambes, violer des filles, des garçons, des vieillardes. La simple lecture des 11 chefs d’accusation qui pesaient contre lui pour ses crimes en Sierra Leone donne froid dans le dos. Charles Taylor, qui avait plaidé non-coupable, a écouté sans émotion le verdict rendu le 26 avril. C’est le premier ancien chef d’État reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. 

Dieu merci, se dit-on aujourd’hui, ses victimes ne sont pas mortes en vain. Le numéro un de l’ONU, Ban Ki-moon, parle d’une condamnation « historique », y voyant « un signal fort adressé à tous les dirigeants qu’ils sont et seront tenus pour responsables de leurs actes ». Vraiment? Omar El-Béchir, le président soudanais, a été accusé en 2009 par la Cour pénale internationale de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide au Darfour. Il a été réélu en 2010, sans que la « communauté internationale » ne lève le petit doigt. 

Depuis que la CPI a lancé un mandat d’arrêt international, Omar El-Béchir a visité l’Égypte, le Qatar, le Tchad, Djibouti, le Kenya, la Chine, et il vient de se rendre en Irak pour une réunion de la Ligue arabe. Bagdad a indiqué que « la protection du président Béchir serait garantie à 100 % à l’instar de celle de tous les invités au sommet ».

L’homme vient de déclarer la guerre au Soudan du Sud, disant vouloir « éliminer ces insectes ». (« The main goal is to liberate ourselves from those insects and curb them totally. ») Les récents affrontements à la frontière du Soudan du Sud, où la dernière guerre civile a tué 2 millions de personnes, ont fait ces derniers mois presque autant de morts qu’en Syrie. La Ligue arabe, celle qui condamne la Syrie, ne dit rien (la Ligue arabe, tout comme l’Union africaine, ne reconnaît pas l’autorité de la CPI).

Omar El-Béchir va-t-il arrêter de bombarder des enfants innocents, ce qu’il fait en ce moment même, parce que Charles Taylor a été condamné à La Haye? Pourquoi est-ce si difficile de procéder à son arrestation? Charles Taylor avait été accusé en 2003, puis arrêté en 2006, livré par le gouvernement du Nigeria en échange d’une faveur obscure. Faudra-t-il corrompre un « allié » du Soudan, que l’homme fort de Khartoum aime visiter, pour que la justice internationale mette la main sur El-Béchir?

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À Bahreïn, petit royaume du golfe Persique où le vent démocratique du printemps arabe avait été écrasé en mars 2011, le Grand Prix de formule 1 programmé pour le 22 avril soulève aujourd’hui les foules. Mais pas tout à fait dans le sens où l’espèrent Bernie Ecclestone, grand vizir international de la course automobile, et son ami le prince héritier Salman ben Hamad Al-Khalifa, dictateur du pays en question.

Le vendredi 20 avril, au moins 10 000 personnes ont manifesté contre le Grand Prix dans les faubourgs de Manana, aux cris de « À bas la dictature! », « Révolte jusqu’à la victoire! », et « Prêts à mourir pour Bahreïn! ». Et à défaut d’empêcher la tenue de l’événement, les manifestants veulent offrir au monde « un bon show » parallèle… en marge des flonflons officiels du Grand Prix.

Il y a un an, à pareille date, la course – qui se tient tous les ans depuis 2004 – avait été annulée sur fond d’état d’urgence et de manifestations continues dans la capitale, Manama. Cette année, en organisant de nouveau la course après avoir « sauté un tour », les autorités espèrent faire croire que tout est maintenant rentré dans l’ordre dans ce petit royaume insulaire, à l’ombre de la grande Arabie saoudite.

Mais c’est loin d’être le cas.

Bahreïn est un des plus petits pays du monde arabe. Ce qui se passe là-bas n’a pas la même portée, la même influence, et certainement pas la même couverture médiatique, que la tragédie syrienne ou l’affrontement larvé entre islamistes et généraux égyptiens. Dans cette petite île d’environ 15 kilomètres sur 45, vivent à peine 1,2 million de personnes, dans des conditions économiques sans commune mesure avec la misère des campagnes du Yémen ou de la Tunisie.

Deux poids, deux mesures

Sur le plan géopolitique, Bahreïn est un endroit important et symbolique. Ce qui s’est passé là-bas depuis un an met en lumière le « deux poids, deux mesures » flagrant – on pourrait même dire l’hypocrisie –, avec lesquels on tend souvent à juger ce qui se passe dans le monde arabe, selon l’endroit où ça se passe.

En effet, le reste du monde, distrait et friand de divertissements comme ceux de la formule 1, se montre infiniment plus tolérant devant les violations des droits là-bas… qu’en Syrie, par exemple. Même s’il n’y a pas, à Bahreïn, un bain de sang continu et quotidien qui se prolonge sur des mois et des mois, avec des milliers de victimes; même si les quelque 50 morts à Manama depuis un an pèsent peu devant les 10 000 et plus de la Syrie.

Mais il reste choquant d’entendre les dirigeants de pays occidentaux, comme les États-Unis qui ont une importante base militaire à Bahreïn, quartier général de la Cinquième Flotte, se borner à dire qu’ils sont « préoccupés » par les abus commis là-bas… alors qu’ils expriment régulièrement leur indignation (mais aussi leur impuissance) devant les massacres perpétrés par les troupes de Bachar Al-Assad.

Les champions de l’hypocrisie en la matière sont sans doute les monarchies du Golfe, à commencer par l’Arabie saoudite, grand « parrain » régional… L’Arabie saoudite qui avait envoyé, en mars 2011, un régiment armé pour épauler les forces de la répression à Manama.

Mille soldats avaient alors aidé au « nettoyage » de la place de la Perle, au centre de la capitale. C’est la même Arabie saoudite qui dit aujourd’hui : « N’est-ce pas effrayant, ce qui se passe en Syrie? Il faut aider les Syriens dans leur lutte pour la démocratie! »

Pourquoi ce « deux poids, deux mesures »?

D’abord parce que les monarchies du Golfe sont des dictatures, même si elles sont souvent riches, paternalistes et bienveillantes envers leurs sujets. Mais il y a aussi des motivations confessionnelles et géopolitiques dans le jeu des Saoudiens. Car au Bahreïn, la rébellion est surtout chiite, alors que le pouvoir est sunnite : une dictature de la minorité confessionnelle, étroitement alliée au voisin saoudien.

Rébellion démocratique ou confessionnelle?

Pourtant, la rébellion à Bahreïn, lorsqu’elle avait commencé en février 2011, était d’abord une revendication démocratique, directement inspirée des soulèvements de Tunisie ou d’Égypte. A priori, elle ne s’affichait pas comme chiite ou antisunnite. Il y avait d’ailleurs des sunnites dans les premières manifestations de l’opposition, et il y en a sans doute encore.

Le pouvoir, là-bas, a immédiatement perçu ce mouvement comme une « subversion chiite », car les chiites comptent pour environ 60 % des citoyens du pays. Ainsi, si Bahreïn devenait, demain, une véritable démocratie où les élections sont libres et où le Parlement dispose de vrais pouvoirs, la monarchie y deviendrait purement symbolique, et le gouvernement tomberait aux mains d’une majorité chiite.

Donc, la monarchie craint la rébellion parce qu’elle est prodémocratique. Mais aussi parce qu’elle est majoritairement chiite. De plus, de l’autre côté du Golfe, qu’y a-t-il? Il y a l’Iran. Pour les dirigeants de Bahreïn, et pour leur grand frère saoudien paranoïaque, « démocratie à Bahreïn = majorité chiite = complot de l’Iran »! C. Q. F. D.

En ce printemps 2012, la rébellion, gravement décimée par les répressions de l’année précédente, n’a pas été complètement écrasée. Il y a encore des manifestations, sporadiques, mais régulières, qui affrontent – comme ce 20 avril – matraques et gaz lacrymogènes. Un opposant célèbre, Abdulhadi al-Khawaja, est entré dans son troisième mois de grève de la faim et serait au plus mal.

Un rapport étonnamment franc sur les violences

Il y avait bien eu, en novembre 2011, un rapport officiel sur la répression, plutôt bien accueilli par le roi. Rapport étonnamment franc, presque de la même teneur que ceux d’Amnistie internationale ou de Human Rights Watch, qui admettait qu’il y avait eu « violences » et « excès dans la répression » au printemps 2011. Le roi Hamad Al-Khalifa, qui représente l’aile plus douce de la monarchie, avait même déclaré qu’il fallait tenir compte de ce rapport et changer les pratiques du pouvoir.

Ces belles paroles n’ont toutefois pas été suivies d’effets. C’était sans doute une tactique rhétorique et dilatoire pour récupérer ou étouffer les protestations.

En attendant, les opposants à Manama et dans les villages environnants, qui ont tenté en vain d’empêcher la tenue du Grand Prix, ont décidé qu’ils profiteraient de l’attention mondiale que recueille l’événement, ce dimanche 22 avril, pour faire comprendre au monde qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume du Bahreïn.

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Il habite au cœur du vieux Pékin, dans un de ces immeubles communistes qui semblent avoir poussé un peu par hasard entre deux hutongs. On monte jusqu’au troisième sans ascenseur en croisant les vieux habitués des cages d’escalier chinoises : bottes de poireaux oubliés depuis l’automne, vélos qui s’empoussièrent…

Et puis, on entre chez Zhou Youguang. Dans la lumière de fin de matinée, son appartement aux murs tapissés de livres respire le charme d’une autre époque.

M. Zhou est assis à sa table de travail. Même à 106 ans, il ne chôme pas. Il tient un blogue et a écrit 10 livres au cours des six dernières années. 

Certains de ces livres sont interdits en Chine, car ils traitent de réformes politiques et de démocratie. M. Zhou, comme plusieurs autres personnes âgées – professeurs émérites, scientifiques, anciens politiciens –, ose dire tout haut ce qu’il a dû taire pendant des années. Comme si soudain la grande horloge de la vie avait sonné l’heure de la liberté, ces aînés semblent se dire : « J’ai 80, 90, 100 ans, alors que peut-il m’arriver? Ils ne vont tout de même pas me jeter en prison? »

Comme nous nous préparions à installer l’éclairage pour l’entrevue, M. Zhou fait un signe de la main en montrant du doigt ses appareils auditifs. Il me prévient d’emblée : il faudra parler fort pour qu’il puisse bien comprendre les questions. « Wo de erduo bu xing! » « Mes oreilles, ça ne va pas. Tu vas voir, jusqu’à 100 ans, il n’y a pas de problème, c’est après que ça se gâte! »

Et il éclate de rire!

Cet homme qui est né sous la dynastie des Qing, la dernière de Chine, est à l’origine de l’une des innovations linguistiques les plus importantes du monde. Un système appelé « pinyin » qui permet de transcrire les caractères chinois en se servant des lettres de l’alphabet. C’est en tapant à l’aide du pinyin que les Chinois peuvent envoyer des millions de courriels et de textos par jour.

Mais au départ, cette petite révolution ne faisait pas l’unanimité, se rappelle-t-il en riant.

« Au début, de nombreuses personnes se sont opposées à l’introduction du pinyin. Les Chinois sont très conservateurs, alors certains nous disaient : « Notre civilisation compte 5000 ans d’histoire, notre pays, des centaines de millions d’habitants, pourquoi aurions-nous besoin d’utiliser des lettres étrangères? » »

Zhou Youguang n’aurait probablement jamais dû se retrouver à la tête d’un comité chargé, par le jeune gouvernement de Mao Tsé-Toung, de romaniser le mandarin. Il avait certes fait une mineure en linguistique dans une université de Shanghai, mais sa spécialité, c’était l’économie.

Dans les années 1940, il travaillait d’ailleurs comme représentant d’une banque chinoise à New York.  Une belle époque, riche en rencontres. Un jour, un de ses amis, professeur invité à l’Université Princeton, lui demande s’il n’aurait pas envie de rencontrer nul autre qu’Albert Einstein.

« Mon ami m’a dit qu’Einstein s’ennuyait un peu. Donc, je suis allé le voir quelques fois. Nous avions de belles conversations. Mais c’est dommage, car je ne suis pas très érudit. Je n’avais pas ses connaissances, alors sa théorie de la relativité, je l’ai lue plusieurs fois, mais je ne la comprends toujours pas (rires).  »

Einstein, nous dit-il, était très ouvert d’esprit, sincère et facile d’approche.

« Il était si célèbre et pourtant, il traitait tout le monde comme ses amis. Moi, je travaillais dans une banque, j’étais toujours bien habillé (rires). Lui, il ne faisait pas du tout attention à ses vêtements parce qu’il travaillait à l’université. J’étais un peu mal à l’aise, car mes vêtements étaient beaucoup plus beaux que ceux d’Einstein (rires). »

Zhou Youguang à New York en 1947

En 1949, il revient en Chine pour participer à la création de la toute nouvelle République populaire. Et c’est sa passion pour les langues qui lui aura probablement sauvé la vie. Il sera nommé au comité pour la création du pinyin juste avant les premières grandes purges. Plusieurs de ses amis économistes seront victimes de persécutions. D’autres iront jusqu’au suicide.

S’il a connu des époques parmi les plus sombres du siècle dernier – il a notamment passé des années à être « rééduqué » auprès des paysans d’une province pauvre –, il n’en demeure pas moins optimiste et croit que la Chine ne pourra que s’améliorer.

« Il n’y a pas de démocratie en Chine, mais la situation ne pourra pas toujours durer comme ça. Les gens ont soif de démocratie. C’est ce vers quoi tous les humains tendent et la Chine emboîtera le pas tôt ou tard. »

Pour lui, l’un des problèmes principaux aujourd’hui est l’absence d’État de droit. Il note que les flagrantes violations des droits de la personne en Chine vont à l’encontre des lois mêmes de son pays.

« La Constitution chinoise comporte d’excellents articles, mais ils ne sont pas respectés. Les lois chinoises stipulent que les citoyens ont des droits et des libertés, les textes sont très clairs, mais ils ne sont pas mis en pratique. [Le premier ministre] Wen Jiabao devrait faire en sorte que les lois soient respectées. »

 Celui qui a fait partie de l’équipe de traducteurs de l’Encyclopedia Britannica vers le chinois est heureux de voir que le pinyin facilite aujourd’hui les échanges entre la Chine et le reste du monde. Une Chine qui, selon lui, a plus que jamais besoin de faire preuve d’ouverture.

« Nous vivons à l’époque de la mondialisation; on devrait constamment mettre son cerveau à jour. Pas seulement en Chine, mais dans tous les pays. Beaucoup de pays sont d’ailleurs en train de changer. On vient de vivre le printemps arabe, n’est-ce pas? (rires)  Le monde change. Nous, en Chine, nous devons arrêter d’avoir une vision si limitée. Il faut ouvrir nos horizons. »

En attendant, il continue de suivre l’actualité de près et espère rester encore longtemps en forme. Avant de partir, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander de me confier le secret de sa longévité. Le voilà donc : il n’a jamais fumé, n’a jamais bu de baijiu, un alcool fort pourtant très prisé des Chinois, mais il se permet un petit verre de bière de temps en temps.

 Santé, Monsieur Zhou!

Pour voir le reportage que nous avons produit pour le Téléjournal, cliquez ici.

Al-Qaïda à Tombouctou

Mercredi 4 avril 2012 à 12 h 43 | | Pour me joindre

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Les Maliens sont de bons musulmans, croyants et pratiquants. Mais ils préfèrent, de loin, le boubou coloré au niqab austère. Les musulmans de l’Afrique noire pratiquent en général un islam tolérant, étranger à celui prôné par des rebelles islamistes qui contrôlent, depuis le 2 avril, presque tout le nord du pays.

Des rebelles touaregs et des factions islamistes ont conquis les deux tiers du territoire malien en moins de deux semaines, avec l’appui lourdement armé d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). 

Tombouctou est tombée lundi aux mains de ces rebelles qui disent vouloir imposer la charia plus qu’un gouvernement national touareg. Tombouctou est une ville historique, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO. L’organisme rappelle aux nouveaux hommes forts de la ville leur « obligation internationale de sauvegarder les merveilles architecturales que sont les grandes mosquées de Djingareyber, de Sankoré et de Sidi Yahia ». « Les 16 cimetières et les mausolées sont essentiels à la préservation de l’identité du peuple malien et de notre patrimoine universel », déclare la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova.

Les musulmans de la ville mythique vivent depuis mardi dans un autre islam. « Ils veulent que la charia soit appliquée, dit un habitant de Tombouctou interviewé par France 2. Que les gens respectent strictement les règles de la religion. » Le journaliste poursuit : « D’autres témoignages parlent de menaces de couper la main des voleurs, de voiler totalement les femmes. » 

Les Maliennes sont pieuses, mais elles se couvrent à leur façon. Elles portent de beaux boubous taillés dans de magnifiques tissus, qu’elles fabriquent souvent elles-mêmes. Les pagnes des Maliennes, véritables artistes de la teinture, sont réputés dans toute l’Afrique de l’Ouest. Leurs boubous devraient aussi être déclarés joyau patrimonial à protéger.

Maintenant que « la perle du désert », un patrimoine mondial, est en cause, nous allons peut-être nous éveiller au drame qui se joue au Mali depuis janvier. Peut-être.

Depuis trois mois, plus de 200 000 Maliens ont dû fuir les combats, leur maison, leur village, pour aller se réfugier dans des camps au-delà des frontières, en Mauritanie, en Algérie, au Niger et au Burkina Faso. Des pays, comme le Mali, qui subissent déjà une épouvantable crise alimentaire due à une des plus graves sécheresses des dernières décennies dans le Sahel. Selon Oxfam, un million d’enfants de moins de 5 ans sont menacés par la faim. Toutes les ONG sur place disent que si rien n’est fait maintenant, une famine aussi grave que celle qui sévit dans la Corne de l’Afrique va frapper le Sahel. 

Les Maliens souffrent aussi de voir en lambeaux leur jeune démocratie, jusqu’ici montrée en exemple. De jeunes officiers subalternes, fatigués de combattre les mains vides, ont pris le pouvoir par la force le 21 mars. Ils ont renversé un président démocratiquement élu, corrompu sans doute, mais dûment élu, qui s’apprêtait à quitter volontairement le pouvoir.  

Les putschistes n’ont pas trouvé de quoi mieux combattre la rébellion, les magasins de l’armée étant vides partout. « Les hommes de rang ont le sentiment d’être les souffre-douleur dans une situation où, véritable gangrène, les officiers supérieurs se seraient enrichis en n’utilisant pas comme prévu les fonds destinés à l’achat des équipements », m’écrit de Bamako le président de la Société internationale pour les droits de l’homme au Mali, Guindo Moumouni.

Trop occupés à défendre leur pouvoir illégitime dans la capitale, les militaires ont, depuis deux semaines, perdu toutes les batailles dans le nord. Ils ont renversé un gouvernement qui était, selon eux, incapable de défendre l’intégrité du territoire malien.

Or, le ministre français de la Coopération, Henri de Raincour, déclare : « Je ne vois aucun secteur géographique sur lequel l’armée malienne serait susceptible de stopper l’avancée des rebelles. » Son collègue Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, ajoute : « Alors que certains rebelles pourraient se contenter du contrôle des territoires du nord, d’autres, avec AQMI, pourraient s’emparer de l’ensemble du territoire malien pour en faire une république islamiste. »

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Il est intéressant de noter à quel point les élections partielles birmanes sont passées inaperçues dans la presse chinoise.

De petits entrefilets, quelques paragraphes, peu de photos.

Pourtant, le Myanmar  est un pays aux portes de l’Empire du Milieu, riche en matières premières, où la Chine est d’ailleurs le plus important investisseur.

Plusieurs articles ne faisaient même pas mention d’Aung San Suu Kyi – notez celui-ci dans le China Daily annonçant la victoire écrasante de la Ligue nationale pour la démocratie. Mais qui dirige ce parti victorieux? Mystère.

Aung San Suu Kyi, pas très populaire dans les médias chinois... Photo : BRecorder

D’autres articles permettaient de marquer le coup, mais entre les énumérations et les statistiques complètement superflues, on cherchait les enjeux…

« Un total de 157 candidats – 150 représentants de 17 partis politiques et 7 représentants individuels – se disputaient 45 sièges vacants dans 45 circonscriptions réparties dans 9 régions ou États, soit Yangon, Mandalay, Ayeyawaddy, Sagaing, Tanintharyi, Bago, Magway, Mon et Shan… »

Ouf.

Petit détail : parmi les articles qui faisaient mention d’Aung San Suu Kyi, aucun ne la décrivait comme Prix Nobel de la paix ou ne mentionnait ses années passées en résidence surveillée.

Il faut dire que la Chine et les Prix Nobel de la paix ne font pas nécessairement bon ménage. Pensez à Liu Xiaobo, ou au dalaï-lama…

Cela dit, l’absence de véritable couverture est révélatrice du malaise qui règne entre le Myanmar et la Chine depuis que celui-ci a entamé des réformes démocratiques sans précédent. Des réformes qui sont aussi vues comme une façon, pour l’ancienne colonie britannique, de prendre ses distances par rapport au géant chinois.

Plusieurs jugent que la Chine, comme d’autres pays d’Asie, a profité des sanctions imposées contre le Myanmar pour faire des affaires dans cet État, jusqu’à tout récemment jugé paria. Ces sanctions ont été imposées notamment par les États-Unis, l’Union européenne et le Canada en signe de protestation contre les graves violations des droits de la personne commises par la junte birmane. Mais la Chine n’a jamais voulu joindre sa voix aux critiques, préférant mettre de l’avant sa politique traditionnelle de non-ingérence dans les affaires internes d’un État souverain.

 Tout ce que la Chine a toujours souhaité pour le Myanmar et pour elle-même, c’est la stabilité et un climat assez calme pour la conduite des affaires. Pékin voit d’ailleurs d’un très mauvais œil les violences qui ont cours dans le nord du pays, car elles pourraient entraîner un flot de réfugiés du côté chinois de la frontière et ralentir l’exploitation des ressources naturelles.

À ce sujet, les autorités birmanes ont déjà choqué Pékin en mettant un frein aux ambitions chinoises en terre birmane. En septembre dernier, le gouvernement annonçait la suspension d’un projet de barrage hydro-électrique dans le nord-est du Myanmar. Estimé à 3,6 milliards de dollars, le projet était majoritairement financé grâce à des fonds chinois. Près de 90 % de l’électricité devait d’ailleurs être vendue à la Chine. Pour justifier sa décision, le président birman Thein Sein a simplement dit que le projet allait « à l’encontre de la volonté du peuple ».

Le barrage de Myitsone, sur l'Irrawaddy, aurait créé un réservoir un peu plus grand que Singapour.

Avec cet étonnant « virage birman » et la levée éventuelle des sanctions, il sera intéressant de surveiller le jeu d’influences dans ce pays où les investisseurs risquent bientôt de se bousculer. Les États-Unis, qui tentent de contrer la montée en puissance de la Chine et qui sont en train d’accroître leur présence en Asie, voudront certainement jouer un rôle de premier plan.

Il est évidemment trop tôt pour trinquer à la santé de la démocratie au Myanmar, mais cette démonstration de transition jusqu’ici pacifique (1) – à mille lieues des révolutions du printemps arabe – ne sera pas sans inquiéter Pékin. La deuxième puissance économique mondiale risque de perdre de l’influence dans un territoire qui lui était autrefois acquis, et cet exemple d’émancipation d’un peuple pourrait donner des idées à certains Chinois. D’autant plus que tout cela se déroule sur le pas de leur porte.

(1) Il faut tout de même souligner que les élections partielles ont dû être annulées dans l’État de Kachin, dans le nord-est du Myanmar. Les combats entre les rebelles de la minorité kachin et les forces gouvernementales se sont d’ailleurs intensifiés depuis le début de l’année.

Décalage aux Béatitudes

Jeudi 29 mars 2012 à 15 h 24 | | Pour me joindre

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 C’était un moment béni…

Profitant d’un petit répit lors d’un tournage en Israël, notre équipe — le caméraman Yves Chartrand et moi-même — faisait une balade du côté du lac de Tibériade lorsqu’un panneau routier nous a indiqué le mont des Béatitudes (pour ceux qui l’ignorent, c’est là que le Christ a prononcé son Sermon sur la montagne).

 

Les jardins... Le lac de Tibériade en contrebas

 

L’endroit est enchanteur : un parc aux jardins très soignés surplombe le lac. L’air porte le parfum des fleurs, et la visite est bercée par le chant d’une multitude d’oiseaux. « Tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté… » Ici, lorsque les rayons du soleil percent les nuages et illuminent les eaux en contrebas, le mortel peut cultiver l’impression d’être en ligne directe avec l’au-delà.

Mon téléphone sonne…

— Oui?

— Salut Luc! Heye! Je suis avec ton moteur, là. Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec? 

Un autre sacrilège de l’ère des communications!

En ce lieu hors du monde et du temps, me voici en ligne directe avec Yoland, chez qui j’entrepose mon bateau pendant l’hiver. Le malheureux ne sait pas que je suis chez les bienheureux… Pour ne pas le troubler avec le décalage spirituel qui nous sépare, je me contente tout bonnement de lui donner mes instructions pour la vidange d’huile et l’entreposage, tout en déambulant au milieu des religieuses et des pèlerins qui visitent les lieux.

Ce genre de dérangement fait partie du quotidien des correspondants (et bien sûr de tous ceux qui voyagent souvent). L’agent d’assurance, le dentiste ou le comptable viennent tous, à un moment ou à un autre, vous tirer du sommeil en pleine nuit, ignorant que vous êtes dans un tout autre fuseau horaire et, surtout, dans une autre réalité. Vous me direz : pourquoi ne pas fermer votre cellulaire? Le hic, c’est qu’en mission à l’étranger il faut toujours être prêt à répondre à une alerte.

Cela me permet de collectionner ces petits moments de décalage quelque peu surréalistes qui ont l’avantage de me rappeler que ma vraie vie est aussi dans mon pays.

Comme cet autre appel, pendant une manifestation palestinienne à Gaza :

— Bonjour Monsieur Chartrand, c’est la réserve faunique Papineau-Labelle. Vous avez gagné au tirage au sort pour la chasse au chevreuil et je vous appelle pour que vous choisissiez votre territoire. 

J’ai interrompu mon tournage pour poursuivre la conversation. Après tout, il y a, dans la vie, des priorités.