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Les Burkinabés se libèrent aujourd’hui du joug de celui qui a pris le pouvoir par la force, il y a 27 ans, dans un coup d’État qui avait renversé et tué le président de l’époque, Thomas Sankara, le Che Guevara africain, un héros libérateur chanté par tout un continent.

Ceux qui connaissent un tant soit peu le Burkina Faso ne sont pas surpris aujourd’hui.  Les Burkinabés n’ont jamais vécu de grande histoire d’amour avec Blaise Compaoré, qui était devenu le président le plus influent de l’Afrique de l’Ouest, médiateur de tous les conflits, même ceux qu’il initiait lui-même. C’était aussi devenu un président complètement coupé de la réalité, comme c’est souvent le cas des dirigeants autoritaires.

J’ai interviewé le président bientôt déchu du Burkina Faso en janvier 2013, après avoir couvert la guerre au Mali voisin. J’ai eu mal à mon Afrique ce jour-là. Le dispositif mis en place pour nous plaire nous avait rendus pantois.

La veille de l’entrevue, nous sommes convoqués dans les jardins de la présidence afin de choisir un emplacement pour l’entrevue. Une grande plateforme, une tente de cérémonie et des fauteuils princiers en velours attendent d’être installés, selon nos désirs. Je discute avec l’entourage présidentiel des séquences que l’on souhaite tourner. Je demande à quelle heure le président rencontre son état-major pour discuter de la crise malienne et ses impacts sur le Burkina. On me répond : « À quelle heure voulez-vous que cela se fasse? »

Le lendemain, nous filmons M. Compaoré drapé d’un magnifique boubou blanc, en entrevue. Il est ensuite habillé en civil pour une réunion avec son entourage dans son bureau présidentiel. Puis, il revêt son uniforme de commandant en chef pour rencontrer les membres de son état-major. Ce jour-là, des chefs de guerre combattant une réelle incursion d’islamistes sur leur territoire avaient été transformés en faire-valoir pour un président en mal de bonne publicité. Ils faisaient pitié à voir.

Pour moi, ces mises en scène étaient l’illustration parfaite des dérives d’un chef autoritaire au pouvoir depuis trop longtemps. Je ne suis pas surprise que ces mêmes chefs militaires lui tournent le dos aujourd’hui. Ils ont été les premiers à voir l’ampleur de cette dérive.

À la fin de l’entrevue (à la fin de ce reportage), j’avais demandé à Blaise Compaoré s’il avait l’intention de se représenter en 2015. « Ah, on ne m’a jamais posé la question, avait-il menti sans broncher. Alors je n’y ai pas réfléchi, mais, constitutionnellement, je n’y ai pas droit. »  C’est parce qu’il a de nouveau tenté de s’accrocher au pouvoir, en modifiant la Constitution, que le peuple, aujourd’hui, lui montre la porte.

Mais les Burkinabés ne sont pas au bout de leurs peines. Des hommes comme Blaise Compaoré restent longtemps au pouvoir parce qu’ils savent éliminer habilement leurs concurrents. Les chefs de l’opposition qui sont tolérés dans ce type de régime sont habituellement les plus faibles.

Qui peut prendre la relève aujourd’hui au Burkina Faso? Je prédis que demain, beaucoup vont se réclamer de l’héritage du héros national, Thomas Sankara.  Blaise Compaoré n’a jamais réussi à ternir l’image de son ancien camarade de révolution, qu’il est soupçonné d’avoir fait assassiner. Il faudra se demander où ces disciples de Sankara étaient et ce qu’ils ont fait depuis 27 ans.

De retour de l’Ebola

Mardi 28 octobre 2014 à 7 h 15 | | Pour me joindre

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Mes collègues de CBC, revenus du Liberia il y a trois semaines, m’avaient prévenue qu’on risquait d’être vus comme des pestiférés à notre retour de la Guinée, où nous avons couvert l’épidémie d’Ebola. Je n’ai pas encore reçu de commentaires agressifs, comme mes amis torontois, mais le silence peut faire aussi mal. Les non-dits suintent la peur et l’incompréhension. Pourquoi être allée là-bas, au risque de nous contaminer au retour? Le sous-entendu des regards inquiets, des silences au bout du fil, ne trompe pas.

Pourtant, je ne suis pas contagieuse. Je n’ai pas de symptômes, donc je ne suis pas contagieuse. Et comme l’on n’a jamais été en contact avec des malades symptomatiques, il est à peu près impossible que l’on soit infectés. Je sais cela, mes proches et mes voisins le savent, vous le savez. Mais qui viendrait jouer aux quilles avec moi ce soir?

C’est ce qui étonne le plus dans cette « psychose Ebola ». Des gens instruits, bien informés, entendent médecins et scientifiques répéter sans relâche que le virus de l’Ebola se contracte difficilement, la contamination n’est possible que si l’on a été en contact avec les liquides corporels d’un malade, soit l’urine, la diarrhée, la vomissure et la salive. Le virus ne survit ni dans l’eau ni dans l’air. La grippe est beaucoup plus contagieuse et fera beaucoup plus de morts cette année que l’Ebola. Rien n’y fait. La peur est plus forte que la raison.

- Amie : « On ne croit plus les messages des gouvernements, plus ils essaient de nous rassurer, plus on a peur, on se dit qu’ils ne nous disent pas tout.
- Sophie : Mais dans ce cas-ci, ce sont les autorités médicales et scientifiques planétaires qui l’affirment d’une seule voix : ceux qui n’ont pas de symptômes ne sont pas contagieux. Le médecin new-yorkais n’était pas contagieux quand il a pris le métro et joué aux quilles.
- Amie : Même s’il n’y a que 0,000000000000001 % de risque, les gens ne veulent pas être exposés même à un risque quasi inexistant, c’est le « quasi » qui tue.

Peur irrationnelle et le cerveau reptilien en question

Mon collègue, le journaliste scientifique Michel Rochon, soupire quand je lui rapporte cet échange. Selon lui, le responsable de cette peur irrationnelle est notre cerveau reptilien qui, face au danger, offre seulement deux options : combattre ou fuir. Devant un prédateur (ici l’Ebola) la peur conditionne notre réaction beaucoup plus que la raison, qui est logée dans le lobe frontal. Cette partie du cerveau, plus « jeune », est moins fortement ancrée que la reptilienne, qui domine notre mécanique cérébrale depuis des centaines de millions d’années.

Lutter contre le cerveau reptilien est le combat de l’humanité pensante depuis des millénaires. Je ne vais pas le gagner toute seule, ici, maintenant. Cela explique en partie notre décision de vivre la période d’incubation du virus dans un certain isolement. Nous ne sommes pas contagieux, mais si jamais les scientifiques devaient se tromper, nous aurons protégé nos familles et le public contre une contamination improbable.

Nous protégeons aussi nos proches contre l’ostracisme certain. Je ne voulais pas que des parents refusent d’envoyer leurs enfants à l’école que fréquente mon fils, sous prétexte que sa mère revient de la Guinée. Comme c’est arrivé à Sherbrooke aux enfants d’un médecin de Médecins sans frontières. L’isolement me protège aussi des regards accusateurs, que mon conjoint, lui, subit.

L’isolement n’est pas médicalement requis. La seule chose déconseillée durant la période d’incubation c’est d’aller dans les foules. Le cinéma, les spectacles, les amphithéâtres, les marchés publics sont à proscrire. L’isolement est davantage une mesure « d’apaisement social », comme l’a qualifiée ma collègue de CBC Adrienne Arsenault. Il vise à éviter que les gens soient mal à l’aise en notre présence, car la peur est compréhensible.

Le virus, quand il frappe, tue plus de la moitié de ses victimes. Et les images de soignants couverts de combinaisons de cosmonautes, que nous diffusons sans arrêt, nourrissent les angoisses. On perd notre temps à rassurer le public sur les faibles risques de contagion au Canada, si on le dit sur des images apocalyptiques.

J’ai appris depuis notre retour que notre pire ennemi, en Amérique du Nord, n’est pas l’Ebola, mais notre cerveau reptilien qui refuse d’admettre les faits scientifiques dans l’évaluation du danger. N’oublions pas que le virus a fait près de 5000 morts en Afrique, un seul en Amérique. Comme le caméraman et moi nous n’avons jamais été en contact avec des malades, si nous avons été infectés et devenons malades de l’Ebola dans les prochains jours, les scientifiques du monde entier devront revoir leur certitude quant aux modes de transmission du virus.

Le virus Ebola en 3 questions

L’Ebola et la peur

Lundi 20 octobre 2014 à 11 h 14 | | Pour me joindre

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Ce n’est pas à Dallas que j’ai vraiment mesuré combien l’Ebola fait peur. C’est en rentrant à Washington. Au Texas, dans la rue où habite une des infirmières malades, je m’attendais à des réactions un peu trop vives. Mais pas dans mon quartier, à quelques rues de chez moi.

La peur de l’Ebola a foutu en l’air les plans de déménagement d’un couple d’amis. Ils quittent Washington pour Seattle. Le plan original : la femme part avec leur enfant de 14 mois en avion. L’homme les rejoint en voiture avec leurs deux gros chiens et un chat.

Le plan post-Ebola : tout le monde dans une camionnette! Le bébé, les animaux et le couple se taperont 4500 km ensemble. Oui, la route plutôt que l’avion. L’enfer prévisible des longues heures avec un bébé inconfortable et bruyant.

Ce qui a bousillé leur plan, c’est l’infirmière qui a fait un aller-retour Dallas-Cleveland en avion pour aller se magasiner une robe de mariée. Elle n’aurait pas dû. Elle faisait un peu de fièvre. Elle a l’Ebola.

C’est la femme dans le couple qui a peur. Pour elle, mais surtout pour leur petit bout de chou. Ce n’est pas une cruche cette dame. Éduquée, ouverte, un boulot important au gouvernement fédéral. Mais elle a peur. La détermination de notre amie semble inébranlable. L’avion n’est plus sûr. Vraiment. Elle y croit au point de s’imposer 4500 km sur la route avec un bébé plutôt qu’un vol de moins de cinq heures. C’est comme si je croyais pouvoir gagner le million parce que j’utilise le même 25 ¢ pour gratter mon billet.

Elle n’est pas la seule à penser ainsi. Deux écoles d’Ohio ont fermé leurs portes une journée après avoir appris qu’un de leur employé s’était trouvé à bord de l’appareil qui a transporté l’infirmière maintenant malade. Ils n’étaient pas dans le même vol. Mais c’était le même appareil. Il a été nettoyé quatre fois, juste au cas.

Un spécialiste des maladies infectieuses du Nebraska appelle ça l’hystérie de l’Ebola. Au Washington Post, Mark Rupp a expliqué les probabilités qu’un élève contracte l’Ebola parce que quelqu’un autour de lui était dans le même avion que l’infirmière. Il faut que l’infirmière ait été contagieuse, qu’elle ait contaminé l’appareil, que le virus se soit transmis sur une surface, qu’une autre personne ait été en contact avec cette surface infectée, qu’elle ait été contaminée et qu’elle le transmette immédiatement à un enfant. Conclusion : « C’est improbable, improbable, improbable, improbable et impossible, impossible. »

Vous pensez que ce genre d’argument peut convaincre mon amie? Ou d’autres parents? Ça ne marche pas. (Voyez combien le voyage de cette infirmière a perturbé les classes au Texas.) Ce n’est plus rationnel rendu là, mais instinctif. Défensif. Irrationnel.

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Source : Live Action Safety

Je comprends les parents de s’inquiéter pour leurs enfants. J’en ai deux, que je veux protéger des moindres microbes. Et attention : ce couple semble être dans la minorité. Autour de moi, la plupart semblent comprendre que c’est dur de choper cette maladie-là. Mais là peur (l’hystérie?) est alimentée par les médias qui versent dans le sensationnalisme, les politiciens qui dramatisent.

J’ai un dernier argument pour tenter de convaincre notre amie de prendre l’avion vers Seattle. Vous vous souvenez d’Eric Duncan, le Libérien qui a amené l’Ebola à Dallas? Il n’a contaminé que deux personnes : deux femmes qui l’ont soigné. Pas les passagers des avions qui l’ont transporté de l’Afrique vers Dallas. Pas sa blonde ou ceux avec qui il a partagé un appartement quand il était malade. Deux femmes dévouées à l’aider à survivre.

Les visages de l’Ebola en Afrique

Dimanche 19 octobre 2014 à 13 h 12 | | Pour me joindre

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Mamata Sankon

Mamata Sankon a 38 ans, 10 enfants et un sourire moqueur.  Elle est née et a toujours vécu à Konta, un petit village isolé sur le bord de l’océan Atlantique, pas très loin de la frontière avec la Sierra Leone. Un pauvre village comme il y en a des milliers en Afrique de l’Ouest.  Pas d’eau courante ni de toilette. Je n’ai même pas vu de cheval ni d’âne, juste des petits poulets tout maigres.

La seule trace de l’Ebola ici est deux petits collants affichés sur les portes du service de santé. « Allons rapidement à l’hôpital si nous avons la fièvre, la diarrhée ou des vomissements. » Les villageois ne savent rien du virus à part ce que leur ont dit deux agents de santé de la préfecture de Forécariah, venus en juin avec des savons et du chlore.

Petit collant affiché sur les portes du service de santé à Konta.

Mamata m’explique fièrement en langue soussou comment elle a montré à ses enfants à bien se laver les mains avant de préparer la nourriture, avant chaque repas, après avoir uriné, etc. Elle me sourit comme une élève fière de montrer qu’elle a bien appris sa leçon. Je regarde les enfants sales qui s’agglutinent autour de nous et lui renvoie son sourire. On se comprend.

Elle sait comme moi qu’elle n’a pas les moyens de faire plus. Et encore. Le savon et le chlore de la préfecture sont finis depuis longtemps. Les conditions de vie dans ces villages sont en soi des vecteurs importants de contagion. Ils le savent mieux que nous. Le choléra sévit régulièrement dans la région et, encore cette année, la simple diarrhée va tuer bien plus d’enfants de moins de 5 ans que l’Ebola.

Des enfants de Konta jouent sur la plage.

Je n’ai pas porté de masque ni de gants ni rien de spécial pour aller dans la région de Forécariah, où un nouveau foyer de contagion a fait 11 morts depuis un mois.  Ni dans les quartiers de Conakry où nous avons filmé. Parce qu’il n’y avait aucun risque d’être en contact avec des malades de l’Ebola.

Des journalistes habitués aux terrains difficiles ont dit dernièrement préférer les risques d’une guerre à ceux de l’Ebola, cet ennemi « invisible ».  Ce sont des déclarations maladroites, qui alimentent le mythe que l’Ebola est partout et peut s’attraper n’importe comment. C’est faux. On peut circonscrire le risque lié au virus et le gérer.

Seule une personne ayant les symptômes peut transmettre l’Ebola. Il faut être en contact avec les liquides corporels d’un malade – sang, vomi, urine, diarrhée – pour risquer d’être contaminé. Le virus ne survit pas dans l’eau ni dans la sueur, ne se transmet pas dans l’air, comme le SRAS  ou l’influenza.

Comme journaliste, il est donc relativement simple de se protéger, il s’agit de ne jamais être en présence de malades contagieux. C’est ce que nous avons fait. Nous n’avons jamais approché un malade, même de près, ni à Conakry ni dans la région de Forécariah. Nous n’avons visité aucun lieu, aucune maison n’ayant hébergé un malade. C’est pourquoi nous n’avons jamais eu à mettre les combinaisons de protection qui doivent être portées en présence des malades et des corps contaminés.

Des travailleurs de la Croix-Rouge guinéenne transportent le corps d'un homme qui pourrait être mort de l'Ebola. Il a agonisé pendant 3 jours sous une étale du marché Madina de Conakry.
Des travailleurs de la Croix-Rouge guinéenne transportent le corps d’un homme qui pourrait être mort de l’Ebola. Il a agonisé pendant 3 jours sous un étal du marché Madina de Conakry.

Cela dit, couvrir l’Ebola est une mission immensément stressante, car il faut gérer des perceptions et des peurs bien réelles, à commencer par les nôtres. Quand on choisit d’aller en zones à risque, la peur fait partie de l’affectation.  Elle nous pousse à la prudence et nous incite à mieux nous préparer, à prévoir même l’imprévisible. Moi, je ressens la peur surtout avant de partir, alors qu’on n’a que des résumés alarmants à se mettre sous la dent. La réalité du terrain est presque toujours mieux qu’anticipée. Ça a été encore plus vrai avec l’Ebola en Guinée.

Conakry n’est pas une ville en crise. Au début, c’était étonnant, même un peu inquiétant de voir les Guinéens vivre dans la même promiscuité que d’habitude, comme si de rien n’était. L’infirmier militaire embauché pour assurer notre sécurité était, deux semaines auparavant, avec une équipe de CBC au Liberia. Il nous disait que les Libériens ne se touchent plus, ne s’échangent plus de poignées de main. « Ici, c’est une autre histoire, il n’y a pas de cadavres dans les rues, c’est le jour et la nuit si l’on compare avec Monrovia, » a-t-il observé le premier matin.

Le plus difficile a été de refuser les mains offertes par à peu près tous les Guinéens rencontrés et de ne pas toucher aux enfants qui s’agglutinent souvent autour de nous avec curiosité. Reculer devant eux me brisait le cœur, j’avais l’impression d’ajouter à la stigmatisation dont les Guinéens souffrent tant. Ce qui leur fait le plus mal, c’est d’avoir l’impression d’avoir été mis au ban comme des lépreux. Alors que 99,9 % des Guinéens ne sont pas malades de l’Ebola, donc pas contagieux.

Un soldat et des habitants de Conakry observent l’évacuation  du corps d’un homme qui a agonisé pendant trois jours sous une étale du marché Madina, le plus grand marché du pays.
Un soldat et des habitants de Conakry observent l’évacuation du corps d’un homme qui a agonisé pendant trois jours sous un étal du marché Madina, le plus grand marché du pays.

Quand une catastrophe humanitaire frappe le continent noir, nous avons souvent l’impression, nous du Nord, que les Africains démunis ne font qu’attendre qu’on vienne les secourir. Je suis contente d’avoir pu montrer que c’est exactement le contraire qui se passe. Les Guinéens se sont pris en main et ont, pendant six longs mois, affronté seuls cette terrible épidémie. Jusqu’en août, seule l’ONG Médecins sans frontière a envoyé des expatriés.

Étant donné notre lenteur à réagir, les chiffres seraient encore plus catastrophiques s’ils avaient attendu notre aide. Le courage inouï des Guinéens bien portant qui prennent le risque de soigner les malades impose le respect. Je me suis sentie toute petite devant la force de ces bénévoles de MSF et de la Croix-Rouge qui sont au front « pour sauver leur pays ». La crise de l’Ebola en Afrique a maintenant des visages.  Il ne faudra pas les oublier quand une autre crise viendra chasser celle-ci de vos écrans.

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Note de Radio-Canada : Pourquoi la direction de l’information a décidé d’envoyer une équipe en Afrique pour couvrir l’Ebola

Les enterrements sanitaires font partie des mesures déployées pour contrer la contagion de l’Ebola en Guinée.

Au début, les dépouilles des victimes étaient nettoyées et enterrées loin des familles, pour éviter que des gens en deuil touchent au corps hautement contagieux du défunt.

Cela a poussé certaines familles à cacher leur mort pour l’enterrer dignement, selon leurs pratiques religieuses.

La Croix-Rouge guinéenne a donc modifié ses façons de faire. Elle permet maintenant à un membre de la famille d’assister à toutes les étapes de la préparation du corps. Toute la famille peut prier le corps, à une saine distance, et assister de loin à son enterrement.

 « Il y a eu des rumeurs disant que les volontaires de la Croix-Rouge, après le décès, découpaient les membres de leur parent. Donc, ils ont décidé d’associer la famille pour que tout se passe devant eux. » –  Abdoul Aziz Sylla, un volontaire de la Croix-Rouge guinéenne qui s’occupe de ces enterrements depuis mars.

« Je suis un être humain, me dit Addoul Aziz Sylla. Si je vois des personnes en détresse, j’ai pitié d’eux et je dois agir. C’est ça qui m’a motivé à m’engager dans ça, pour sauver l’humanité. »

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La dépouille d’un diamentaire guinéen, mort de l’Ebola mardi à Conakry, est désinfectée une dernière fois à l’entrée d’un cimetière par des travailleurs de la Croix-Rouge guinéenne. Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

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Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

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Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

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Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

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Les membres de la famille regardent de loin. Ils ne s’approchent qu’à la fin, quand les rameaux recouvrent le sac mortuaire.

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Le plus jeune des fils du défunt a insisté pour pelleter un peu de terre sur son père. Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

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Photo : Radio-Canada/Sophie Langlois

Voici d’autres images prises à Conakry, en Guinée, sur l’épidémie d’Ebola.

L’AGONIE D’UN HOMME AU MARCHÉ DE MADINA

Des travailleurs de la Croix-Rouge récupèrent le corps d’un homme possiblement mort de l’Ebola. Il agonisait depuis trois jours sous l’étal du marché de Madina, le plus grand du pays. Aboul Aziz va chercher les corps des victimes de l’Ebola et les enterre depuis le tout début de l’épidémie, en mars dernier. « Je le fais parce que je suis un être humain. Quand l’humanité souffre, il faut l’aider », dit-il, trempé de sueur après avoir enterré un diamantaire mort dans la nuit. La température à l’intérieur des combinaisons protectrices qu’il porte peut atteindre 50 degrés Celsius. Ces travailleurs guinéens de Médecins sans frontières et de la Croix-Rouge sont mes nouveaux héros.

 

Le corps est transporté dans une camionnette jusqu’au centre de traitement de l’Ebola de Médecins sans frontières, à Conakry, pour vérifier s’il est contaminé.

 

Des centaines de personnes ont assisté à l’événement. Beaucoup d’entre elles se sont indignées du fait qu’il a fallu trois jours pour que les autorités viennent au secours du malade.

 

 

VISITE AU CENTRE DE TRAITEMENT DE L’EBOLA DE MSF

Le centre de traitement de Médecins sans frontières à Conakry soigne la majorité des malades de l’Ebola de la capitale. Quand nous y étions, 51 patients en isolement y étaient traités.

La plupart des travailleurs du centre sont guinéens. Lorsqu’on les a interviewés, ils étaient méconnaissables sous leurs masques. En effet, plusieurs travaillent là sans que leur famille le sache, de peur d’être rejetés.

 

Mohamed Lamine Kaba, médecin guinéen spécialiste des maladies infectieuses, basé à Dakar, est venu en août passer ses vacances au centre de Conakry. Il est toujours là et ne compte pas repartir avant décembre.

 

« On travaille pour sauver la nation », explique le menuisier Joseph Beavogui.


Des infirmières, des médecins, des menuisiers et des logisticiens se préparent à aller dans la zone d’isolement où sont soignés les malades de l’Ebola.

 

 

Premières impressions de Guinée

Lundi 13 octobre 2014 à 12 h 20 | | Pour me joindre

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Notre envoyée spéciale en Guinée est arrivée dimanche soir dans la capitale, Conakry. Voici ses premières images.

« Petit marché sur la route le Prince à Conakry. La proximité corporelle n’a pas changé. Les enfants sont partout, car les écoles sont fermées pour cause d’Ebola pour une période indéterminée. »

« Petit marché sur la route le Prince à Conakry. La proximité corporelle n'a pas changé. Les enfants sont partout, car les écoles sont fermées pour cause d'Ebola, pour une période indéterminée. »

« Petit marché sur la route le Prince à Conakry. La proximité corporelle n'a pas changé. Les enfants sont partout, car les écoles sont fermées pour cause d'Ebola, pour une période indéterminée. »

« Petit marché sur la route le Prince à Conakry. La proximité corporelle n'a pas changé. Les enfants sont partout, car les écoles sont fermées pour cause d'Ebola, pour une période indéterminée. »

« Petit marché sur la route le Prince à Conakry. La proximité corporelle n'a pas changé. Les enfants sont partout, car les écoles sont fermées pour cause d'Ebola, pour une période indéterminée. »

« Le caméraman de Radio-Canada Frédéric Tremblay doit se laver les mains et faire prendre sa température avant d’entrer à l’hôtel, comme tous les clients et visiteurs. À Conakry, c’est comme ça dans plusieurs hôtels, banques, entreprises privées, dans certains ministères et services publics. »

Le caméraman de Radio-Canada Frédéric Tremblay doit se laver les mains et faire prendre sa température avant d'entrer à l'hôtel, comme tous les clients et visiteurs. À Conakry, c'est comme ça dans plusieurs hôtels, banques, entreprises privées, dans certains ministères et services publics.

« On voit des bacs d’eau chlorée un peu partout en ville. Se laver les mains régulièrement est devenu une habitude. Mais les gens, se croyant protégés par le chlore, continuent d’échanger des poignées de main. »

On voit des bacs d’eau chlorée un peu partout en ville. Se laver les mains régulièrement est devenu une habitude.  Mais les gens, se croyant protégés par le chlore, continuent d'échanger des poignées de main.

Une pancarte pour sensibiliser les gens à la prévention de l'Ebola en Guinée.

À lire aussi :
- Pourquoi je pars couvrir l’Ebola

Pourquoi je pars couvrir l’Ebola

Jeudi 9 octobre 2014 à 19 h 49 | | Pour me joindre

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Préparatifs de départ avec le caméraman Frédéric Tremblay et Nathalie Gagné, conseillère en prévention des infections à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.
Préparatifs de départ avec le caméraman Frédéric Tremblay et Nathalie Gagné, conseillère en prévention des infections à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Pourquoi accepter d’aller travailler dans un des trois pays où sévit la pire épidémie d’Ebola de l’histoire? Un virus terrible qui, jusqu’ici, tue rapidement plus de la moitié des gens infectés, qui meurent au bout de leur sang.

Je pars parce que la désinformation, dans cette crise, fait des morts. Je suis convaincue que l’information, la bonne, celle qui éclaire au lieu de faire peur, est capable de faire reculer les chiffres effarants d’une crise sans précédent. Il faut combattre la peur, qui est plus contagieuse que le virus.

Je pars aussi parce que les victimes sont des Africains. Au printemps, des centaines de Guinéens, puis des hordes de Libériens et de Sierra-Léonais sont morts. Silence. En juin, l’organisation Médecins sans frontières déclare l’épidémie hors contrôle.  Silence. L’ONG répète son cri d’alarme en juillet. Silence. Il a fallu que des humanitaires blancs soient infectés, en août, pour qu’on commence à s’y intéresser, à s’inquiéter pour notre santé.

Essayage de gants avec Jan Caron, directeur technique des productions à Radio-Canada.
Essayage de gants avec Jan Caron, directeur technique des productions à Radio-Canada.

La semaine dernière, l’Ebola a débarqué en Amérique et on en a parlé davantage que durant les six premiers mois de l’épidémie. Tout le monde a vu le visage de cette première victime de l’Ebola en sol américain. Combien de visages de victimes mortes en Afrique avons-nous vus?

Notre silence et notre inaction nous rattrapent. Si on avait pris cette épidémie au sérieux dès le départ, elle serait déjà maîtrisée. Mais le pire reste à venir.

Pas ici. Les scientifiques sont rarement d’accord, mais dans ce cas-ci, ils disent tous la même chose. « Le risque de contracter l’Ebola en Occident est presque nul », titrait le Globe and Mail dans un article qui résume la littérature médicale sur le sujet.

Des gants et du désinfectant, deux items essentiels.
Des gants et du désinfectant, deux items essentiels.

Le virus Ebola ne peut pas se propager en Amérique ni en Europe, comme il l’a fait en Afrique.  Ceux qui deviennent malades ici seront, selon toutes probabilités, rapidement pris en charge, isolés et soignés.

Pas en Afrique de l’Ouest. La présidente de MSF international, la Montréalaise Joanne Liu, dit qu’à Monrovia, la capitale du Liberia, l’ONG brûle plus de cadavres qu’elle ne sauve de malades. Chaque jour, les humanitaires doivent, faute de lits dans les centres de traitement, renvoyer chez eux des malades qui vont infecter leurs proches. C’est pourquoi l’épidémie est exponentielle. La moitié des contaminations enregistrées l’ont été depuis seulement trois semaines. Pourquoi?

Les trois pays frappés par l’Ebola sont parmi les 15 plus pauvres de la planète. Guinée (178e sur 187), Sierra Leone (177e), Liberia (174e). Même quand tout va bien, les établissements de santé manquent de tout, de médecins, d’équipements, de médicaments, de produits sanguins.

Quelques plats préparés autochauffants.
Quelques plats préparés autochauffants.

Les épidémies frappent toujours de plein fouet les plus pauvres. Mais cela n’est pas une fatalité. On peut contenir cette flambée, les moyens sont à notre portée. L’information fait partie de ces moyens. Nos reportages vont montrer ce qu’il est possible de faire pour vaincre le virus, même dans l’extrême pauvreté.

Beaucoup de gens me demandent pourquoi je suis prête à prendre des risques que la plupart refuseraient d’assumer. Je ne suis ni folle ni tête brûlée. Je ne ressens aucune adrénaline malsaine face au danger, au contraire. Les risques me poussent à être extrêmement prudente (voir les mesures sanitaires et sécuritaires décrites plus bas).

Je suis motivée par la seule volonté de raconter des histoires qui doivent l’être. Plus l’information est difficile à obtenir, plus il est important d’aller la chercher sur le terrain. Les guerres oubliées sont les plus cruelles et les plus longues. On est en train de découvrir que la même logique implacable s’applique aux épidémies.

Benoît Suire, chef déploiements et activités à hauts risques à Radio-Canada, présente les différents équipements à Sophie Langlois.
Benoît Suire, chef déploiements et activités à hauts risques à Radio-Canada, présente les différents équipements à Sophie Langlois.

Bien sûr, je me sens terriblement coupable d’imposer à mes proches une inquiétude qui sera peut-être plus grande que d’habitude, à cause du puissant stigmate entourant l’Ebola. Mais je me sentirais plus coupable encore de ne pas y aller.

Les victimes de l’Ebola ont souffert de notre silence et continuent de mourir à cause de notre lenteur à réagir. Comme l’écrit le collègue Jérôme Delay, de l’Associated Press, qui revient du Liberia, « dans tous les médias, il y a des journalistes qui pensent que raconter l’histoire de l’humanité vaut le risque. Sans cela, il n’y a pas d’humanité ».

Je pars pour tenter, encore une fois, de secouer notre fatalisme, notre indifférence face à l’Afrique. Parce que je crois encore qu’on peut le faire, un reportage à la fois.

Des recouvre-bottes en caoutchouc.
Des recouvre-bottes en caoutchouc.

Mesures sanitaires et sécuritaires

Le caméraman Frédéric Tremblay et moi avons suivi une formation, offerte par les experts en prévention des infections de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont à Montréal, pour savoir bien utiliser l’équipement sanitaire. Nous avons compris que les risques de contagion sont très faibles, à moins d’être en contact direct avec les liquides corporels d’un malade. Ce qui ne sera pas notre cas.

Les gants chirurgicaux deviendront nos meilleurs amis durant notre séjour en Guinée. Nous serons tenus de porter une combinaison complète, qui nous couvre de la tête aux pieds, avec masque et lunettes, seulement si nous allons dans l’unité du Centre de traitement de l’Ebola de Médecins sans frontières à Conakry, où les Guinéens très malades et, donc, très contagieux sont soignés en isolement.

Nous n’avons pas l’intention de tourner dans cette zone à risque, mais nous sommes tenus de suivre la formation, au cas où les restrictions sanitaires, qui ne cessent de changer, nous inciteraient à les porter dans d’autres circonstances.

Nous suivons aussi régulièrement une formation pour couvertures en zones à risque. Et, comme pour chaque déploiement en terrain difficile, Radio-Canada nous fournit tout l’équipement de protection et de premiers soins nécessaires, pour lesquels nous sommes formés.

Nous voyageons aussi avec un Whisper, genre de GPS sophistiqué qui permet de nous suivre à la trace par satellite en tout temps et de nous venir une aide en cas d’urgence.

Les Américains, y compris leur président, ne cessent de répéter qu’ils sont prêts à affronter chez eux des cas d’infections au virus Ebola. Ils assurent que leur système de santé est robuste, et que leurs infirmières et médecins sont parmi les meilleurs du monde.

À la lumière du premier cas d’Ebola à Dallas, au Texas, la question se pose sérieusement : les Américains sont-ils vraiment prêts?

Thomas Eric Duncan est arrivé aux États-Unis en provenance du Liberia le 20 septembre dernier, sans aucun symptôme.

Six jours plus tard, il se rend à l’urgence d’un hôpital de Dallas en raison d’un malaise. L’infirmière lui aurait demandé s’il a voyagé en Afrique de l’Ouest au cours des derniers mois. Le patient a répondu que oui.

Malgré ce oui clair et précis, le personnel médical du Texas Health Presbyterian Hospital lui a donné congé, et il est retourné à la maison avec des antibiotiques.

Comment expliquer qu’un patient arrivant du Liberia, le pays le plus touché par l’Ebola, puisse tout simplement reprendre le chemin de la maison après s’être présenté à l’urgence avec des symptômes ressemblant à ceux du virus?

On apprenait lors d’un point de presse, le 1er octobre, que l’infirmière n’a pas transmis au reste du corps médical l’information selon laquelle le patient arrivait du Liberia. Il a été hospitalisé deux jours plus tard.

Cette erreur inexplicable a donc permis à un patient atteint de l’Ebola, aux États-Unis, de retourner chez lui. Ça multiplie les risques de contaminer des dizaines de personnes. Résultats : des enfants de la région de Dallas avec qui cet homme aurait été en contact sont actuellement sous surveillance médicale.

Ces mêmes spécialistes en santé publique répètent aussi qu’il n’y a pas d’autres cas, et que les chances que le virus se propage sont minces. Oui, peut-être, on veut rassurer la population. Mais n’est-il pas un peu trop tôt pour faire de telles prédictions, alors que la période d’incubation du virus peut s’étendre jusqu’à 21 jours?

Force est de constater que les Américains ont échoué à leur premier test concernant la présence du virus Ebola sur leur territoire.

Les États-Unis peuvent se vanter d’assurer les meilleurs soins de santé du monde. Mais sans la première ligne qui transmet l’information correctement, les risques de propagation de ce virus mortel, même en Amérique, sont bien réels.

La vie d’Obama en danger?

Mercredi 1 octobre 2014 à 14 h 18 | | Pour me joindre

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Oubliez les films d’Hollywood. Pas besoin d’entraîner un commando de mercenaires, de lancer des explosifs d’un avion pour pénétrer dans la demeure du plus puissant politicien de la planète. Il suffit d’être assez en forme pour sauter une clôture et de courir un peu plus de 60 mètres sur le gazon.

Il semble que les agents de sécurité ne courent pas bien vite. Que les chiens de garde demeurent en laisse. Que les tireurs d’élite n’appuient pas sur la gâchette. La porte d’entrée principale? Elle n’est pas verrouillée. Du moins, elle ne l’était pas. Jusqu’à ce qu’un ancien combattant fasse voler en éclat le mythe de la Maison-Blanche comme d’une forteresse gardée par des chevaliers invincibles.

La caricature du NY Daily reprend les insinuations  d'un élu : la Maison-Blanche serait-elle mieux protégée par une firme privée?

La caricature du NY Daily reprend les insinuations d’un élu : la Maison-Blanche serait-elle mieux protégée par une firme privée?

Remarquez, l’armure des chevaliers du Service secret était déjà bien amochée. Des agents ont sollicité des prostituées, d’autres ont trop bu, même à quelques heures d’un quart de travail. La liste est longue, et ne compte pas que des failles individuelles.

Il y a aussi des bévues opérationnelles. Le genre de faille qui pourrait coûter la vie au président. Ce sont des secrets maintenant publics, parce que depuis quelques jours le Service secret subit une sorte de supplice de la goutte. Des révélations quasi quotidiennes qui remettent sérieusement en question les capacités de l’agence. Parmi celles-ci :

  • En 2011, le Service secret met quatre jours à confirmer que sept balles ont atteint la Maison-Blanche. L’une des filles du président était à l’intérieur. C’est une domestique qui a remarqué l’impact des balles.
  • Omar Gonzalez, le sixième à avoir sauté la clôture de la Maison-Blanche cette année, a été appréhendé dans un salon protocolaire de la demeure. Semble-t-il par un agent qui n’était pas en service. Un hasard. Le Service secret a d’abord laissé entendre qu’il avait été appréhendé « après être entré par les portes du portique nord ».
  • Le mois dernier, un vigile armé (avec un passé criminel violent) a été autorisé à prendre le même ascenseur que le président.

Des révélations qui laissent bien des Américains nerveux, choqués. Le Service secret mène des « opérations crackerjack », lance un chroniqueur du New York Times. Il semble que l’agence soit « brouillonne (sloppy), paresseuse, imprudente », dit un commentateur de renom. Bien sûr, la situation fournit un bon matériel aux humoristes. Au-delà de la dérision, il y a des questions importantes liées au terrorisme, à la sécurité nationale.

La directrice du Service secret n’a pas réussi à rassurer les Américains. Devant les élus, Julia Pierson parle de problèmes opérationnels et promet une révision des pratiques. Mais les récentes révélations mènent vers un problème plus grand. Un problème au sein même du Service secret.

« Quelque chose est pourri. La vie du président est en danger », lance Ronald Kessler, l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Service secret. Il dénonce une culture d’intimidation, souligne que le moral des troupes est bien bas, que les agents travaillent trop, manquent de repos. Il cite d’ailleurs un de ces agents, qui veut garder l’anonymat : « Si vous osez rapporter quelque chose de mauvais, on va se moquer de vous. »

Au Congrès, le démocrate Ellijah Cummings s’inquiète parce que des agents préfèrent lancer des alertes de manière anonyme, plutôt que de rapporter les problèmes à leurs supérieurs. « Si vous menez une agence dans laquelle les gens ne vous donnent pas l’information pour bien faire les choses, comment savez-vous où sont les problèmes? »

La responsable du Service secret n’a pas vraiment parlé de cela. Pourtant, elle a justement été embauchée, il y a 18 mois, pour redresser une agence déjà malmenée. Aujourd’hui, peu d’élus lui font confiance.  Elle ne semble pas non plus avoir la confiance du premier concerné, le président des États-Unis. Il vient d’accepter sa démission.