Blogue de Philippe Crépeau

Renault, pour redonner de la crédibilité à la F1

lundi 7 décembre 2015 à 13 h 51 | | Pour me joindre

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Le PDG de Renault et de Nissan, Carlos Ghosn
Le PDG de Renault et de Nissan, Carlos Ghosn

Renault a donc choisi de revenir comme équipe en 2016. Chemin inverse à 2010, quand Renault avait vendu l’équipe à Gérard Lopez (Genii Capital).

Renault récupère à « bas » prix une équipe endettée (à hauteur d’un million de dollars américains), embêtée par le ministère du Revenu britannique, et elle s’associe avec M. Lopez comme actionnaire minoritaire.

« Je garde une toute petite participation, minoritaire, dont je n’ai pas le droit de parler pour l’instant », a-t-il dit le 4 décembre au journal Luxemburger Wort.

Renault s’est engagée à payer les créanciers d’ici au 16 décembre, ce qui simplifiera les discussions pour la prochaine audience de l’équipe Lotus devant la Haute Cour de Londres le 21 décembre.

Si Renault a mis du temps à confirmer son intention de revenir, c’est que le PDG du groupe Renault-Nissan Carlos Ghosn négociait ferme, en coulisse, avec M. Lopez, Bernie Ecclestone (pour obtenir une plus grande part du gâteau des droits commerciaux) et Red Bull (pour continuer à fournir des moteurs français en 2016).

« Après une étude exhaustive du dossier, j’ai décidé que Renault reviendrait en F1 en 2016 », a dit M. Ghosn par voie de communiqué.

Remarquez l’emploi de la première personne du singulier. M. Ghosn a pris soin de faire comprendre qu’il avait pris seul la décision.

Les négociations ont été complexes, car elles étaient menées sur plusieurs fronts. Ce qu’il ne voulait plus, c’était de signer des chèques (à concevoir et produire des moteurs pour les clients), sans avoir de retour, sans avoir le plein contrôle.

Il l’avait dit sans détour lors d’une conférence de presse le 28 juin dernier à Londres dans le cadre du Championnat de formule E.

« Je remarque qu’en F1, on oublie vite de vous citer quand on gagne, a dit Carlos Ghosn. Mais on vous montre vite du doigt quand on perd! »

Les relations avec Red Bull se sont dégradées au cours des deux dernières saisons après que Renault eut raté son passage au moteur hybride V6 turbo en 2014. Le divorce a même été prononcé au cours de la saison 2015, avant que la raison ne l’emporte, car Red Bull n’a pas réussi à trouver un autre partenaire moteur pour 2016.

Avec une équipe à son nom, Renault aura donc de nouveau un retour direct sur son investissement pour ce qui est des retombées médiatiques et commerciales.

Et il devrait y avoir des résultats, si on se fie aux chiffres publiés dans le magazine allemand Auto Motor und Sport. Renault aura un budget comparable à celui de Mercedes-Benz, soit autour de 260 millions de dollars américains.

Renault obtient une part accrue des droits consentis par Bernie Ecclestone, une somme supérieure à 30 millions de dollars américains par année en vertu du statut historique de Renault en F1, tout comme Ferrari. Cette somme ne comprend pas, bien sûr, les primes de résultats.

En échange d’un engagement ferme jusqu’en 2024, Renault aurait reçu un paiement de 65 millions de dollars de la FOM (Formula One Management) pour revenir en F1 (le fameux bonus à la signature). Ce qui aurait permis à Renault de racheter l’équipe Lotus sans verser un sou…

(NDLR : pour ce qui est des chiffres, il faut prendre les informations non officielles avec les précautions d’usage, car les montants varient substantiellement selon les sources.)

M. Ecclestone sait parfaitement que s’il ne s’entendait pas avec Renault, il mettait en péril l’existence de l’équipe Lotus, et la saison 2016 de l’équipe Red Bull. Il a des comptes à rendre à CVC Capital, l’actionnaire majoritaire de la F1, qui ne voulait pas voir son produit perdre de sa valeur.

Renault pourra aussi compter sur la contribution de Red Bull, avec un nouveau contrat  pour les moteurs,  évalué à 33 millions de dollars américains par année, dans lequel les deux parties y trouvent leur compte.

Red Bull va pouvoir renommer les moteurs français Tag-Heuer, au nom du nouveau commanditaire qu’elle a « volé » à McLaren. Plus d’argent pour Red Bull, qui s’assure d’une continuité technique pour le développement du moteur. Et le groupe Renault-Nissan récupère l’image (et le budget) d’Infiniti, la marque de luxe de Nissan, que Red Bull possédait depuis 2011.

Renault a fait ses devoirs

Grâce à des négociations de coulisse rondement menées, Renault aura donc une structure qui permettra à l’équipe de F1 de revenir dans le trio de tête, avec Mercedes-Benz et Ferrari.

Trois entreprises dirigées par des conglomérats, rigoureux en matière de gestions technique et financière. Et qui n’hésiteront pas à donner leur avis.

« La F1 attire des millions d’amateurs, grâce aux possibilités offertes par les nouvelles technologies, les réseaux sociaux, les jeux vidéo, qui restent à être exploitées à leur plein potentiel », peut-on lire dans le communiqué de Renault.

Si les grands constructeurs invitent la F1 à changer, la F1 (comprenez Bernie Ecclestone…) doit les écouter.

La F1 perd de sa valeur à force de s’éparpiller dans des accords financiers secrets négociés à la tête du client et des règlements techniques complexes et changeants, qui ne permettent plus la moindre comparaison sérieuse de saison en saison. Et ce sera encore la révolution technique en 2017…

Avec Mercedes-Benz, qui est la référence depuis deux ans, Ferrari, qui revient à l’avant-scène, dynamisée par Sebastian Vettel, et Renault, la F1 retrouve un noyau dur sur lequel bâtir.

Bâtir autour du noyau et donner une vraie place aux équipes indépendantes pour ne pas laisser toute la place aux constructeurs automobiles. La crise boursière de 2008 et le départ des constructeurs japonais sont encore frais en mémoire. L’équilibre des forces est à la base du succès.

Bernie Ecclestone doit donc faire le ménage dans sa propre cour, et commencer à préparer la F1 à son départ (inévitable). Sortir de l’ère de la négociation à la tête du client…

La Commission européenne l’aidera peut-être, si elle donne suite aux plaintes de Force India et de Sauber sur l’état des finances des petites équipes, déplorable, en raison des déséquilibres dans le partage des  revenus. Surtout si elle leur donne raison.

Carlos Ghosn sera le premier à surveiller les décisions de la Commission européenne.