Blogue de Martin Leclerc

Hockey mineur : de jeunes talents quittent le Québec pour l’Ontario

Mardi 9 septembre 2014 à 9 h 15 | | Pour me joindre

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Toronto
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Quand Eugenie Bouchard avait 13 ans, ses parents ont décidé qu’une partie de la famille s’expatrierait en Floride pour favoriser le développement sportif de la jeune athlète. Lorsqu’ils entendent cette histoire, les gens trouvent qu’il s’agissait d’une décision audacieuse.

Or, signe des temps, il y a maintenant des parents de très jeunes hockeyeurs qui empruntent cette voie et qui migrent vers l’Ontario ou les États-Unis, convaincus que le talent de leur enfant s’épanouira davantage à l’extérieur du Québec.

Depuis des décennies, il est courant de voir partir des hockeyeurs québécois de 16, 17 ou 18 ans vers les États-Unis. La plupart du temps, il s’agit de jeunes qui choisissent une option pour remplacer le hockey junior majeur québécois et qui décident de poursuivre leurs études et leur cheminement sportif dans une « prep school » ou une université américaine.

Ce qui est nouveau dans le monde du hockey, c’est qu’il y a désormais des familles qui décident de faire le saut beaucoup plus tôt, et que les parents quittent le Québec avec leurs enfants. Ces familles sont séduites par l’encadrement sportif qui est offert ailleurs.

C’est ainsi que, cette saison, trois Québécois de 14 ans évolueront dans la Greater Toronto Hockey League (GTHL). La GTHL est reconnue comme l’une des ligues de hockey mineur les plus compétitives du monde.

Pierre-Luc Forget, un défenseur originaire de Saint-Constant, et Olivier Charest, un attaquant de La Prairie, portent les couleurs des Marlies de Toronto dans le bantam AAA. Quant à Alexis Gravel, un gardien, il joue pour les Senators de Mississauga, toujours dans le bantam AAA.

Dans les trois cas, c’est le hockey qui a déclenché le projet de déménagement des familles. Ces trois jeunes étaient des hockeyeurs d’élite au Québec.

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« Depuis ses débuts dans le hockey mineur, les meilleurs moments de développement que mon fils a connus sont survenus lorsqu’il jouait avec des équipes AAA durant l’été », explique Nicolas Charest, le père d’Olivier.

« Au cours des dernières années, Olivier a disputé quelques tournois d’été avec des équipes de Toronto. C’est à ce moment que Keith Primeau [un ancien joueur de la LNH] nous a rencontrés. Il nous a dit que notre fils était l’un des meilleurs attaquants de puissance de son âge. Et il nous a conseillé de le faire jouer en permanence avec les meilleurs, en Ontario, durant la vraie saison. »

Ingénieur spécialisé dans les structures de ponts, Nicolas Charest a ensuite demandé un transfert à son employeur. Et voilà qu’Olivier est membre des Marlies.

Jean-Luc Forget, lui, a décidé de quitter Saint-Constant quand son fils Pierre-Luc n’avait que 10 ans. Lui aussi estimait que le hockey estival répondait mieux aux attentes et aux capacités de son fils, qui était une sorte de phénomène.

« Durant la saison hivernale, Pierre-Luc me demandait sans cesse à quel moment le hockey d’été allait commencer. Il y avait des coéquipiers torontois dans son équipe d’été, et les parents nous encourageaient constamment à déménager pour lui permettre de profiter d’un meilleur encadrement. Un soir, à 21 h, j’ai annoncé aux gens de Toronto que nous allions tenter l’aventure. Ils m’ont envoyé un camion de déménagement qui était devant notre porte à 8 h le lendemain matin! Ils sont partis avec nos meubles, ils nous ont trouvé un appartement et ils ont tout aménagé avant notre arrivée! Les trois premières saisons ne nous ont rien coûté. »

À Toronto, Jean-Luc Forget s’est lancé en affaires avec des associés. Il dirige une compagnie qui entretient les tapis des grands hôtels.

Olivier Charest, Alexis Gravel et Pierre-Luc Forget
Olivier Charest, Alexis Gravel et Pierre-Luc Forget

François Gravel, lui, est un ancien gardien étoile de la LHJMQ. Il a déjà fait partie de l’organisation du Canadien et a joué comme professionnel en Europe. Dans le cercle des équipes de hockey AAA nord-américaines, son fils Alexis est souvent reconnu comme le meilleur gardien de son âge sur le continent.

« Je ne veux pas critiquer ce qui se fait au Québec. Mais en Ontario, la qualité des entraîneurs, de la structure et des infrastructures fait en sorte que le hockey est plus avancé qu’au Québec en ce moment », affirme François Gravel.

Au cours de la dernière année, Alexis Gravel a reçu des invitations à se joindre à plusieurs programmes ontariens et américains. Encore là, c’est la visibilité des tournois estivaux qui a tout déclenché.

« Le fait de jouer en Ontario permet à mon fils de profiter d’un meilleur encadrement, mais aussi de devenir parfaitement bilingue. Cet atout lui permettra donc d’avoir l’option de choisir entre le hockey junior majeur et les « prep schools » ou universités américaines. Je trouve ça important qu’il puisse avoir l’opportunité de choisir. Alors qu’au Québec, il n’y a qu’une seule voie qui est privilégiée : on joue midget AAA et ensuite junior majeur », explique François Gravel.

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Mais qu’est-ce que le système ontarien a d’aussi spécial? En quoi l’environnement de la GTHL est-il si différent de ce que l’on trouve au Québec?

Juste pour illustrer la situation, François Gravel raconte que les dirigeants des Senators de Mississauga ont mis trois entraîneurs des gardiens en contact avec son fils durant la période d’entraînement, dont un entraîneur d’une équipe de la LNH.

« Les dirigeants des Sens m’ont dit : « On a un budget pour un entraîneur des gardiens, mais c’est ton fils qui choisira celui avec lequel il se sent le plus à l’aise. » Ça donne une idée des ressources et de l’ouverture d’esprit qu’on retrouve là-bas pour favoriser le développement des athlètes », dit-il.

« Et quand Alexis s’est blessé à un genou la semaine dernière, c’est le thérapeute des Blue Jays de Toronto qui s’est occupé de lui! C’est un autre monde par rapport à ce que nous avons connu au Québec. »

Jean-Luc Forget explique que lorsque son fils jouait dans les rangs atome (9-10 ans) dans la région de Toronto, l’équipe disposait d’un budget de plus de 80 000 $ pour se payer des entraîneurs spécialisés et participer à de nombreux tournois.

« Cette saison dans le bantam AAA, le budget du club s’élève à 102 000 $. L’équipe vient de faire son camp d’entraînement en retraite fermée au Teen Ranch d’Orangeville, un complexe que fréquentent les équipes de la LNH. Cette semaine de camp a coûté 16 000 $, et l’un des parents a assumé 10 000 $ de cette facture pour ne pas trop amputer le budget de l’équipe. Il y a beaucoup d’argent ici», raconte Jean-Luc Forget.

Pour sa part, Nicolas Charest souligne la qualité des entraîneurs. Par exemple, il est courant de voir des entraîneurs de l’OHL, le circuit junior majeur ontarien, inviter des jeunes à s’entraîner avec eux.

« Mon fils a récemment patiné avec Vince Laise, qui entraîne Connor McDavid chez les Otters de Erie. Laise lui a laissé sa carte. Il lui a aussi promis de garder le contact et de venir le voir jouer cette saison », dit-il.

Les jeunes Québécois ont aussi accès à des entraîneurs spécialisés comme Andy O’Brien, le préparateur physique de Sidney Crosby et de nombreuses vedettes de la LNH, et Maxim Ivanov, le spécialiste du patinage des Penguins de Pittsburgh.

Quant aux équipes elles-mêmes, elles sont parfois dirigées par des entraîneurs que les parents embauchent et paient, pour s’assurer du meilleur encadrement possible.

Pourtant, une saison bantam AAA dans la GTHL coûte environ 5600 $, ce qui n’est pas très loin des montants versés par les parents au Québec.

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« Le hockey d’élite au Québec, c’est un chemin de campagne. Ici à Toronto, c’est une autoroute », constate Nicolas Charest. Même s’il avait fait ses devoirs avant de partir pour Toronto, ce dernier dit être constamment surpris par la qualité de l’environnement offert aux jeunes depuis qu’il a installé sa famille là-bas, il y a moins de deux mois.

Parmi les autres avantages dont les jeunes hockeyeurs bénéficient à Toronto, Nicolas Charest note la qualité du calibre de jeu de la GTHL ainsi que la visibilité auprès de nombreux recruteurs et programmes de niveaux supérieurs.

Fait à souligner, deux des trois parents interrogés ont aussi insisté sur le fait qu’à leur avis, leur enfant perdait son temps une année sur deux lorsqu’il jouait dans la structure intégrée québécoise parce que les catégories d’âge au Québec sont étalées sur deux ans. Dans la GTHL, les hockeyeurs n’affrontent que des joueurs nés la même année.

« Le niveau de jeu de la GTHL est sans doute le plus élevé en Amérique du Nord. Les joueurs y proviennent de partout. On y trouve des Russes, des Français et des Américains. Le bassin de talent y est très concentré », estime Nicolas Charest.

« La structure et la culture sont différentes en Ontario », renchérit François Gravel.

« Ici, il y a une culture de l’effort qui est très forte. Ce n’est pas une option de ne pas fournir un effort total dans un match. Et les entraîneurs mettent l’accent sur le développement. Alexis vit avec sa mère à Toronto, alors que je réside dans les Cantons de l’Est. Mais ça me rassure de voir à quel point mon fils est bien encadré dans son nouvel environnement. »

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L’expérience que vivent Olivier Charest, Pierre-Luc Forget et Alexis Gravel annonce-t-elle un exode des meilleurs jeunes talents québécois?

François Gravel croit qu’il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg.

« Il y a de plus en plus de bons joueurs qui quittent le Québec. Et ce n’est pas un hasard. Ils quittent parce qu’ils sont talentueux et qu’ils veulent profiter des meilleures conditions possible pour pratiquer leur sport. Le hockey est une belle école de vie, mais encore faut-il que ce soit bien structuré et que ça commence en haut [de la pyramide]. Personnellement, je ne suis pas convaincu par ce qui se fait à Hockey Québec », laisse-t-il tomber.

Parmi les autres jeunes Québécois qui ont choisi de s’expatrier, François Gravel mentionne un autre grand talent de 14 ans, Sam Stevens, qui s’est joint cette semaine au programme américain du Chicago Mission.

Dans cette équipe de pointe, Stevens jouera en compagnie des fils de plusieurs anciens joueurs de la LNH, dont Philippe Lapointe, le fiston du directeur responsable du développement des joueurs du Canadien, Martin Lapointe.

Voilà donc un autre phénomène, nouveau et fort inquiétant, qui indique que le hockey mineur québécois accuse du retard par rapport à ce qui se fait ailleurs.