Blogue de Martin Leclerc

Adonis Stevenson n’est pas une victime

Lundi 2 décembre 2013 à 13 h 30 | | Pour me joindre

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Adonis Stevenson
Adonis Stevenson

De façon générale, le public est plutôt enclin à pardonner aux personnalités, sportives ou autres, qui connaissent des ennuis avec la justice et qui parviennent à se réhabiliter.

Ron LeFlore, un personnage marquant de l’histoire des Expos, avait été mêlé à des histoires d’attaques à main armée et de trafic de stupéfiants durant sa jeunesse à Détroit. Les Tigers de Détroit l’avaient d’ailleurs découvert au moment où il jouait au baseball en prison.

Dès que les Expos sont parvenus à mettre la main sur ce redoutable voleur de buts en 1980, le public montréalais l’a adopté. Et ici, comme ailleurs, la détermination de LeFlore ainsi que sa réhabilitation ont souvent été citées en exemple. On a même porté son histoire au grand écran. Le film s’intitulait One in a million : The Ron LeFlore story.

Craig MacTavish était membre des Bruins de Boston en janvier 1984 lorsqu’il a tué une femme de 26 ans au moment où il conduisait sa voiture en état d’ébriété. Condamné à une année de prison pour homicide au volant, il a purgé sa peine. Puis, il est retourné sur la patinoire et il a connu une belle carrière, notamment dans l’uniforme des Oilers d’Edmonton (avec lesquels il a remporté trois Coupes Stanley) et des Rangers de New York, avec qui il a remporté une quatrième coupe.

MacTavish, qui avait causé d’irréparables torts à une famille, mais qui avait payé sa dette à la société, n’a plus été importuné par le public ou par les médias par la suite. Son histoire a évidemment été publiée de nombreuses fois, mais la nouvelle direction qu’il donnait à sa vie et ses propos repentants lui évitaient l’opprobre. Tout le monde convenait qu’il fallait lui donner la chance de se réhabiliter. Et cela semble avoir fonctionné, puisque MacTavish a occupé divers postes d’entraîneur après avoir raccroché ses patins. Et aujourd’hui, il est le directeur général des Oilers.

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Les exemples du genre sont assez nombreux. On pourrait en citer d’autres, comme celui du commandant Robert Piché ou du chanteur Claude Dubois.

Mais passons tout de suite au cas d’Adonis Stevenson, le boxeur québécois qui voit constamment son passé de proxénète resurgir dans les journaux et qui s’en plaint.

Stevenson ne comprend pas pourquoi des actes criminels qu’il a commis à la fin des années 1990 ne cessent d’être rappelés à la mémoire du public. Les faits se sont produits il y a 15 ans. Or, il a changé. Il est maintenant père de famille et gagne honorablement sa vie, plaide-t-il.

Après avoir défendu son titre du WBC samedi soir, à Québec, Adonis s’est dit d’avis que les médias québécois sont racistes à son endroit. Et du même souffle, il a menacé de s’expatrier aux États-Unis afin de poursuivre sa carrière, et surtout pour soustraire sa famille à la presse négative dont il est l’objet.

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Adonis Stevenson m’a longtemps laissé totalement indifférent. J’ai longtemps été affecté à la couverture de la boxe, mais mon mandat actuel (plus axé sur le hockey) ne me donne plus souvent l’occasion d’assister aux galas ni d’en traiter dans mes chroniques ou au cours de mes interventions à la télé et à la radio.

Mais il y a un certain temps, un confrère à la retraite, un journaliste réputé qui a couvert l’actualité judiciaire durant toute sa carrière, avait piqué ma curiosité en me racontant que le procès de Stevenson et de ses complices avait été l’un des plus troublants auxquels il avait assisté.

Et peu après la confidence de ce journaliste, Adonis Stevenson était apparu à Tout le monde en parle. Interrogé sur son passé, Stevenson avait alors l’occasion de faire un mea culpa bien senti et de passer à autre chose. Or, il a plutôt joué la carte de la victime. La même bonne vieille carte qu’il a d’ailleurs encore utilisée samedi soir en accusant les médias de racisme.

À Tout le monde en parle, devant près de deux millions de téléspectateurs, Stevenson avait déclaré :

« Je voudrais rectifier les faits. Je n’ai jamais été accusé d’agressions sexuelles ou de proxénétisme envers les jeunes, ou les jeunes enfants, ou inciter ou quoi que ce soit… »

« Justement, le proxénétisme dont j’ai été accusé… j’étais bodyguard (garde du corps). C’étaient des filles qui se prostituaient déjà, mais j’étais le bodyguard qui les protégeait. C’était ça mon travail. »

Par hasard, cet automne, j’ai aussi rencontré un proche ami d’Adonis Stevenson. Nos fils fréquentent la même école.

« Stevenson n’a rien fait. Son seul crime est de s’être trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Quand la police est arrivée, il était au mauvais endroit. Et il s’est retrouvé en prison comme les autres », m’a-t-il raconté sur un ton archiconvaincu.

Tu parles d’un gars malchanceux!

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Vers la fin d’octobre, en route pour un match du Canadien, je me suis donc arrêté au palais de justice pour commander les transcriptions des procès de Stevenson Adonis (son vrai nom). Et quand je suis passé prendre mes photocopies une dizaine de jours plus tard, la pile qu’on m’a remise devait faire 50 centimètres de hauteur. Et elle était identifiée au nom d’une journaliste de La Presse.

« Vous m’avez remis la mauvaise pile », ai-je souligné au sympathique préposé.

De toute évidence, je n’étais pas le seul à avoir envie d’en savoir davantage sur son passé de valeureux garde du corps.

Or, les transcriptions de ses procès (parce qu’il a aussi été accusé de tentative de meurtre sur un codétenu) contenaient des versions totalement différentes de celle véhiculée par le boxeur.

Le témoignage qui m’a le plus frappé est celui d’une jeune femme qui travaillait à La Ronde en 1997. Elle était alors âgée de 20 ans. Elle avait rencontré Adonis pendant qu’elle travaillait et il était venu jaser avec elle en compagnie de ses complices. Presque immédiatement, elle avait été charmée et avait commencé à le fréquenter. C’était l’amour total, croyait-elle.

Or, après une semaine de fréquentations, il lui demande si elle accepterait de devenir danseuse. Cela leur permettrait d’amasser assez d’argent pour se fiancer et pour réaliser des projets, argue-t-il.

« Pourquoi pas? », se dit-elle.

Mais lorsqu’elle commence à danser, la jeune femme se fait tabasser par son « amoureux » si elle ne rapporte pas suffisamment d’argent ou si elle « perd trop de temps » à jaser avec des clients. Un jour, dès la minute où elle revient d’un séjour en région (on l’envoyait danser à l’extérieur de Montréal), on l’avise qu’elle doit rapidement se préparer et rejoindre un client qui l’attend dans une chambre d’hôtel.

La prostitution sera plus payante que la danse, lui explique-t-on.

Et de fil en aiguille, la petite employée de La Ronde se retrouve à faire des clients sept jours sur sept et à remettre tout l’argent qu’elle gagne à son « amoureux » et à ses complices. Argent dont elle ne reverra jamais la couleur. Elle se fait battre et on la prévient que si elle tente de s’échapper, les membres du gang la retrouveront et qu’elle et sa famille en paieront alors les conséquences.

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Quand la journaliste de La Presse (celle qui avait commandé la même pile de documents) a interrogé Adonis Stevenson (ou Stevenson Adonis, c’est selon) sur le contenu des transcriptions de la cour, il s’est dit désolé « du bout des lèvres » pour ses victimes.

Et quand un chroniqueur du Journal de Montréal a tenté de venir à sa rescousse deux jours avant le combat, Stevenson a cette fois mentionné qu’il éprouvait des regrets, mais il s’est encore défendu en mentionnant que les prostituées avec lesquelles il faisait affaire étaient des adultes. Pourquoi revient-il toujours avec ça? Parce qu’il trouve que c’était plus justifiable de séquestrer et de tapocher des femmes et de les forcer à se prostituer si elles avaient plus de 18 ans?

Et, en passant, il y avait bel et bien une jeune femme de 17 ans parmi les victimes de Stevenson et de ses complices.

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Il y a un thème récurrent dans toutes les interventions de Stevenson : « J’ai eu une enfance malheureuse… », « Je faisais pitié… », « Je n’avais pas le choix… », « J’ai été recruté par un gang de rue… », « Les victimes étaient des adultes et c’était leur idée… », « Je n’étais que le garde du corps et je n’ai rien fait de mal…», « Les journalistes font du tort à ma famille avec ces histoires… »

Tout tourne autour de lui, lui et lui. Stevenson plaide qu’il était une victime à l’époque. Il se croit victime de la presse aujourd’hui et soutient qu’à peu près tout ce pour quoi il a été condamné n’était pas de sa faute. Voilà une fort belle réhabilitation!

Ce sont ses propres mensonges et son attitude qui lui replongent constamment le nez dans le crottin qu’il a laissé derrière lui. Et il s’obstine chaque fois à tenter de le balayer sous le tapis.

Dans ces conditions, il ne suscite aucune sorte de sympathie.