Blogue de Martin Leclerc

Exclusif : TSN et RDS ont été knock-outés pour une poignée de monnaie

Jeudi 28 novembre 2013 à 12 h 25 | | Pour me joindre

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Gary Bettman
Gary Bettman

Si vous connaissez quelqu’un qui croit entretenir de bonnes relations d’affaires avec Gary Bettman, rendez-lui service et conseillez-lui gentiment de rester sur ses gardes.

Les dirigeants de Bell, qui opère notamment les chaînes sportives TSN et RDS, l’ont appris à leurs dépens au début de la semaine. Ils ont vu leur longue et fructueuse association avec la LNH s’envoler en fumée pour un montant insignifiant. Pour une somme qui équivaut pour ainsi dire à de la petite monnaie.

Mardi matin, à l’occasion d’une réunion d’urgence avec les employés de RDS, le PDG de la chaîne, Gerry Frappier, a expliqué que la décision de la LNH d’accorder l’exclusivité de ses droits nationaux à Rogers (Sportsnet) pour 12 ans et 5,2 milliards était choquante à plusieurs points de vue.

D’abord parce que « les deux offres étaient très semblables » et, ensuite, parce que tout au long des négociations, Bettman aurait clairement exprimé sa satisfaction par rapport aux propositions formulées par Bell, laissant ainsi croire à ses interlocuteurs – et partenaires de longue date – qu’ils étaient sur la bonne voie.

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Or, selon plusieurs sources bien au fait de l’allure des négociations, l’offre formulée par Bell s’élevait à 5 milliards. TSN et RDS ont donc été jetés comme des mouchoirs usagés pour une somme de quelque 200 millions répartie sur 12 ans, soit 16,6 millions par année!

Compte tenu des sommes en jeu, cela équivaut en quelque sorte à quitter sa femme pour sa sœur jumelle parce que cette dernière porte un vernis à ongles plus coloré.

Bell affichait l’an passé des revenus totaux de 17,6 milliards. La compagnie a donc perdu son plus important contrat de diffusion pour une somme équivalant à 0,09 % de ses revenus! La LNH empochera plus de 4,5 milliards annuellement en moyenne au cours des 12 prochaines années. Pour la ligue aussi, ces 16,6 millions sont en quelque sorte des pinottes.

On imagine facilement le désarroi qui règne dans les officines de ce géant médiatique depuis mardi. D’un côté, la décision de Bettman est sans doute perçue comme un coup de poignard dans le dos. De l’autre, on cherche probablement à identifier qui, au sein de l’équipe de négociation, a omis de faire une petite enjambée supplémentaire pour loger la rondelle dans le filet.

Dans toute l’histoire de la LNH, aucun réseau n’a davantage innové que TSN pour faire croître la popularité du hockey. Par exemple, si tous les Canadiens sont dorénavant rivés à leur écran toute la journée à la date limite des transactions, c’est parce que TSN en a fait un événement médiatique. De même, si des millions de Canadiens restent accrochés à leur téléviseur pour suivre les embauches de joueurs autonomes au début de juillet au lieu de profiter de leur piscine, c’est parce que TSN a trouvé une façon d’en faire un long spectacle. Idem avec le repêchage.

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En début de semaine, le commissaire de la LNH a ouvert les enveloppes des deux réseaux soumissionnaires. Et placé devant une différence infinitésimale (compte tenu de l’ampleur de l’entente), il a tourné le dos à son partenaire de longue date sans mot dire. S’il avait pris la peine de décrocher le téléphone pour demander à Bell de renchérir, les 30 propriétaires qu’il représente seraient encore plus riches aujourd’hui. Il est évident que TSN et RDS n’auraient pas perdu le disque pour une poignée de petite monnaie.

Il y a aussi lieu de se demander si Bettman a rendu de meilleurs services à ses mandants en négociant une entente de 12 ans. Il avait devant lui deux géants médiatiques prêts à débourser des sommes totalement démesurées pour obtenir ses droits de diffusion. La LNH aurait pu tirer encore plus de revenus en provoquant une nouvelle surenchère dans cinq ou six ans.

En lieu et place, il a jeté ses anciens partenaires au panier pour 12 longues années. On parle presque d’un assassinat commercial.

Cette histoire en dit extrêmement long sur les valeurs qui animent les décideurs de la LNH. Les patrons de Rogers jubilent aujourd’hui. Or, ils feraient bien de se rappeler des circonstances qui leur ont permis de mettre la main sur ces fameux droits de diffusion. Un jour, en un claquement de doigts, ils seront peut-être, eux aussi, chassés du match.

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En octobre dernier, le réseau américain ESPN a annoncé à la toute dernière minute qu’il se retirait de la coproduction du documentaire League of denial. Ce documentaire fracassant, réalisé en association avec le réseau PBS, mettait en lumière les manoeuvres des dirigeants de la NFL pour camoufler les dangers et les effets réels des commotions cérébrales subies par leurs joueurs.

La décision des têtes dirigeantes d’ESPN avait été précédée d’une rencontre avec le commissaire de la NFL, Roger Goodell, et son bras droit en matière de télédiffusion. Ces derniers avaient clairement exprimé leur irritation par rapport au contenu du documentaire.

Le retrait d’ESPN avait causé tout un scandale aux États-Unis. Plusieurs commentateurs influents avaient accusé le puissant réseau américain de renoncer à ses valeurs journalistiques afin de préserver son précieux contrat de diffusion avec la NFL.

Eh bien, avec ce qui vient de se passer avec Bell (TSN-RDS) et CBC (qui a aussi perdu ses droits nationaux aux mains de Rogers), on constate à quel point les ligues sportives exercent un réel droit de vie ou de mort sur les réseaux.