Blogue de Martin Leclerc

Le soccer a-t-il le monopole de la corruption?

Vendredi 8 février 2013 à 11 h 33 | | Pour me joindre

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Quand le monde du soccer est frappé par un nouveau scandale de matchs truqués, comme ça a été le cas cette semaine, la plupart des amateurs de sport nord-américains haussent les épaules en se disant : « Hon! C’est incroyable comme ce sport et ces athlètes sont corrompus. Heureusement, les choses ne se passent pas de cette manière ici. »

Mais posons-nous la question, juste comme ça, en passant. Comment pouvons-nous être certains que le Canada et les États-Unis sont plus purs que le reste de la planète et que les matchs de football, de baseball ou de hockey ne sont jamais trafiqués par le crime organisé?

Dans une chronique publiée récemment, je vous parlais d’un livre que j’ai lu l’été dernier et qui s’intitule The fix. Ce bouquin, rédigé par le journaliste Declan Hill, est littéralement hypnotisant.

L’enquête de l’auteur révèle notamment que des syndicats criminels asiatiques sont parvenus à corrompre une quantité ahurissante de matchs dans des ligues professionnelles de deuxième ordre, mais aussi des matchs de la Coupe du monde, de la Ligue des champions et de grands clubs anglais de la Premier League. On parle ici d’événements sportifs majeurs suivis partout sur la planète.

Pour se vanter, et pour prouver la véracité de ses dires, le chef d’un de ces réseaux criminels annonçait d’avance à Hill les résultats (ou l’écart de points entre deux équipes) de matchs qui n’avaient pas encore été disputés en Europe! L’auteur de The fix raconte aussi que dans certaines ligues de première division européennes, les dirigeants d’équipes menacées d’être reléguées dans une division inférieure s’arrangeaient avec leurs homologues pour truquer les derniers matchs de la saison, et éviter ainsi le couperet.

(En Amérique du Nord, c’est parfois le contraire qui se produit. Les dirigeants d’équipes perdantes essaient parfois de perdre davantage en fin de saison pour profiter de meilleurs choix au repêchage. Ce n’est peut-être pas pour rien, cette année, que la LNH a modifié ses règles afin de permettre à 14 équipes au lieu de 5 de participer à la loterie donnant accès au premier choix…)

L’un des personnages rencontrés par Hill durant la rédaction de son bouquin se vantait même d’avoir truqué des matchs des Yankees de New York!

* * *

Tout cela nous ramène au scandale de cette semaine. Selon Europol (l’Office européen de la police), 680 matchs de soccer « suspects » ont été répertoriés dans le monde entre 2008 et 2011, dont 380 en sol européen.

Parmi les matchs truqués découverts par Europol, il y avait des matchs de la Coupe du monde, des matchs de qualification de l’Euro ainsi que « de nombreux matchs des plus grands clubs européens ».

Cela ressemble pas mal à la situation décrite par Declan Hill!

* * *

En Amérique du Nord, les gens se disent que les matchs ne peuvent être truqués parce que les joueurs de football, de baseball et de hockey gagnent beaucoup d’argent. Or, les joueurs de la Premier League anglaise sont encore plus riches que nos hockeyeurs. Cet argument ne tient donc pas la route.

Pour corrompre des événements sportifs, il suffit qu’un important réseau de paris accepte les mises sur des matchs individuels, et que des criminels décident de faire fortune en truquant les matchs pour déjouer les cotes établies par le réseau de parieurs.

Même si c’est illégal au Canada, de tels réseaux de paris existent déjà (1). Il est très facile de composer quelques mots-clés sur Google pour en trouver et pour parier sur des matchs de la LNH, du hockey junior majeur, et même sur des matchs amicaux opposant les équipes nationales des moins de 18 ans du Bélarus, de la Russie ou de la Suède.

D’ailleurs, bwin.com, un site de paris basé en Autriche, offre un gain de 300 euros si vous misez 100 euros sur une victoire des 67′s d’Ottawa sur les Spitfires de Windsor vendredi soir…

La Ligue canadienne de soccer, vous connaissez? Probablement pas. C’est un circuit dans lequel jouait autrefois le club-école de l’Impact de Montréal. Le président de cette ligue, Vincent Ursini, confiait à La Presse cette semaine qu’environ 185 millions de dollars sont misés sur les matchs de la LCS chaque année! Eh bien, en septembre 2009, un match de l’Attak de Trois-Rivières a été truqué par un réseau criminel. Des joueurs ont été corrompus.

Comparons maintenant la popularité du hockey junior majeur canadien avec celle de la LCS. Et demandons-nous combien de millions de dollars peuvent être pariés chaque saison sur des matchs disputés par des hockeyeurs qui touchent 70 $ par semaine.

Rien qu’à y penser, ça donne froid dans le dos.

* * *

Pour arranger des matchs, les réseaux criminels utilisent d’anciens joueurs ou d’anciens entraîneurs qui ont accès aux joueurs ou aux arbitres, et qui sont en mesure de gagner leur confiance. Parfois, les acteurs du crime organisé se lient directement d’amitié avec les joueurs, ou ils parviennent à s’incruster dans leur entourage.

N’a-t-on jamais entendu d’histoires semblables, à Montréal ou ailleurs?

Les criminels qui truquent les résultats des matchs exploitent les faiblesses humaines des joueurs, des entraîneurs et des arbitres : l’argent, les femmes, alouette…

Comme l’explique Declan Hill dans son ouvrage, une fois qu’un arbitre a cédé aux charmes de la sculpturale jeune femme qui a franchi la porte de sa chambre d’hôtel, il a le doigt pris dans l’engrenage. Soumis au chantage et aux menaces, il devient une marionnette capable d’influencer le déroulement d’un match serré avec une ou deux décisions douteuses.

Et au même titre, le joueur d’une équipe perdante qui accepte un jour d’empocher un boni facile en relâchant son jeu défensif (pour accroître l’écart d’un but supplémentaire et déjouer les cotes) devient une marionnette au même titre que l’autre.

Les ingrédients qui mènent au trucage de nombreux matchs de soccer dans des ligues de deuxième ordre ou dans le cadre de championnats majeurs sont les mêmes :

a) L’existence de réseaux de paris importants permettant de miser sur des matchs uniques.

b) L’intérêt de réseaux criminels à déjouer les cotes établies par les réseaux de paris. Plus il y a d’argent de misé, plus l’intérêt est grand.

c) Des athlètes, entraîneurs ou arbitres, riches ou pauvres, dont on parvient à gagner la confiance et dont on exploite ensuite les faiblesses humaines.

Ce n’est pas plus compliqué que cela!

Relisons bien cette courte liste. Et demandons-nous si nous sommes vraiment certains que les grands sports nord-américains sont exempts de ces trois fléaux.

Vivons-nous vraiment sur une vaste île isolée du reste du monde et peuplée d’êtres purs? Ou sommes-nous un peu naïfs?

(1) Les paris sur les matchs individuels sont interdits depuis longtemps au Canada, mais plus pour longtemps. Incroyablement, le gouvernement conservateur est en train de tordre des bras dans les coulisses du sénat pour forcer les sénateurs à entériner un projet de loi (C-290) qui permettrait de miser sur des matchs uniques à la grandeur du pays. Cela ouvrirait encore plus grande la porte au trucage d’événements sportifs. La LNH, la NBA et le baseball majeur essaient de faire pression pour empêcher l’adoption de cette loi en arguant que l’intégrité du sport serait compromise.